‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 28 sur 454 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Respect que l'on doit avoir pour ce qui ne nous parait pas intelligible dans l'Ecriture sainte.

En lisant attentivement ces paroles de l'Epouse, dans le Cantique des cantiques : Que le Seigneur me baise d'un baiser de sa bouche (Canl. i, 1), j'ai remarqué qu'il semble que

l'âme, après avoir parlé en tierce personne, adresse la parole à une autre, en ajoutant : j Le lait qui coule de vos mamelles est plus délicieux que le vin. ( Cant. îv, 10. ) J'avoue n'en pas comprendre la raison, et j'en suis bien aise, parce que nous devons avoir beaucoup plus de respect pour les paroles qui surpassent notre intelligence, que pour celles que nos faibles esprits sont capables de concevoir. C'est pourquoi, mes tilles, lorsqu'en lisant ou entendant des prédications, ou méditant les mystères de notre sainte foi, il y aura des choses qui vous paraîtront obscures : je vous recommande extrêmement de ne vous point fatiguer pour en chercher l'explication. Cela n'appartient pas à des femmes, ni même à la plupart des tommes.

S'il plaît à Notre-Seigneurde vous en donner l'intelligence, il le fera sans que vous ayez besoin de prendre pour ce sujet aucune peine; ce que je ne dis que pour les femmes, et pour les hommes qui ne sont pas obligés à soutenir la vérité par leur doctrine. Quant à ceux que Dieu y engage, ils doivent sans doute y travailler de tout leur pouvoir, et ce travail ne leur saurait être que fort utile; mais pour nous, sans nous mettre en peine du reste, nous n'avons qu'à recevoir avec simplicité ce qu'il plaît à Dieu de nous donner, et nous réjouir de ce que sa sagesse n'ayant point de bornes, une seule de ses paroles contient tant de mystères, qu'il n'est pas étrange que nous soyons incapables de les comprendre. Car, sans parler du latin, du grec et de l'hébreu, à quoi il n'y a pas sujet de s'étonner que nous n'entendions rien, combien se rencontre-t-il d'endroits dans les Psaumes qm ne nous paraissent pas moins obscurs dans l'espagnol que dans le latin? Gardez-vous donc bien, mes tilles, je le répète encore, de vous en tourmenter inutilement. Ce qui ne va point au delà de notre capacité suffit pour des personnes de notre sexe : Dieu ne nous en demandera pas davantage, et il ne laissera pas de nous favoriser de ses grâces.

Ainsi, lorsqu'il lui plaira de nous découvrir ces sens, nous n'y trouverons point de difficulté; et s'il ne veut pas lever le voile qui nous les couvre, humilions-nous et réjouissons-nous, comme je l'ai dit, de ce que le Maître que nous servons est si grand et si admirable, que ses paroles, quoique écrites en notre langue, ne nous sout pas intelligibles.

Notre faiblesse est telle, qu'il vous semblera peut-être, mes sœurs, que les paroles de ce cantique auraient pu être plus claires; et je ne m'en étonne pas, ayant même entendu dire à quelques personnes qu'elles appréhendaient de les lire. (Jue notre misère, mon Dieu, est déplorable! et n'est-ce pas ressembler à ces bêtes venimeuses qui convertissent en poison lout ce qu'elles mangent, que de juger selon notre peu d'amour pour vous, de ces faveurs dont vous nous comblez !

L'aveuglement des hommes est si grand,

que j'ai vu avec un grand élonnement, qu'un religieux ayant fait un sermon admirable sur le sujet des faveurs que Dieu fait à l'âme comme à son épouse, et qui n'était fondé que sur les paroles de ce cantique, il excita tellement la risée de son auditoire, à cause qu'il y parlait d'amour, que j'en étais épouvantée. Cela vient, comme je l'ai dit, de ce que nous nous exerçons si peu dans l'amour de Dieu, que nous ne pouvons concevoir qu'une âme s'entretienne avec lui par des paroles de cette sorte.

Je finis en vous avertissant encore de ne vous point étonner quand vous rencontrerez dans l'Ecriture et dans les mystères de notre foi, des endroits que vous n'enteDdrez pas, et des expressions si vives de l'amour de Notre-Seigneur pour les âmes. Celui qu'il nous a témoigné par des effets qui, allant si fort au delà de toutes paroles, montrent qu'il n'y a point en ceci d'exagération, m'étonne beaucoup davantage : je suis comme hors de moi-même lorsque je pense que nous ne sommes que de misérables créatures si indignes de recevoir tant de preuves de sa bonté. Je vous conjure, mes filles, de bien peser cet avis, et de le repasser en votre esprit, puisque, plus vous considérerez ce que l'amour de Notre-Seigneur lui a fait souffrir pour nous, plus vous connaîtrez que, bien loin que ses paroles de tendresse qui vous surprennent d'abord, soient des expressions trop fortes, elles n'approchent point de l'affection que ce divin Sauveur nous a témoignée par toutes les actions de sa vie et par la mort qu'il a voulu endurer pour nous.

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