‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 29 sur 454 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Diverses sortes de paix dont quelques personnes se flattent. Exemples que la sainte en rapporte. Excellents avis quelle y ajoute. Des moyens dont Dieu se sert pour faire amitié avec les âmes, et de l'amour qu'on doit avoir pour le prochain.

Dieu nous garde de tant de diverses sortes de paix dont les gens du monde jouissent, et qui font qu'ils demeurent tranquilles au milieu des plus grands péchés ; car ne peut-on pas leur donner, au lieu du nom de paix, le nom de véritables guerres ? Cette fausse paix est une marque de l'union des âmes avec le démon; il ne veut point leur faire la guerre durant cette vie, parce qu'elle pourrait les porter à recourir à Dieu pour s'en délivrer. (Ju'ils jouissent tant qu'il leur plaira de leur faux bonheur : j'espère de la miséricorde de Dieu, qu'il ne se trouvera jamais parmi nous.

Le démon pourra commencer h nous nuire par une autre de ces fausses paix qu'il nous fera trouver dans des choses qui ne semblent point importantes. Lorsqu'une religieuse, après avoir commencé à se relâcher en des sujets peu considérables en apparence, continue d'en user de la même sorte sans en avoir aucun repentir, cette paix est fausse et dangereuse. Ces sortes de fautes

sont, par exemple, quelque manquement à ce qu'ordonnent nos constitutions, qui en soi n'est pas péché, et quelque négligence, quoique sans dessein, à exécuter ce que le supérieur commande: car, tenant à notre égard la place de Dieu, nous sommes obligées de lui obéir ; nous sommes venues pour cela en religion, et il n'y a rien que nous nedevions faire pour lui donner sujet d'être satisfait de notre conduite. Il en est de même de quelques autres petites choses qui ne passent pas [lourdes péchés, et qui sont des imperfections auxquelles les femmes sont sujettes. Je ne prétends pas que nous n'y tombions jamais; mais je dis que nous devons les connaître et en avoir du regret, puisque autrement le démon pourrait en profiter et nous y rendre peu à peu insensibles. Soyez donc bien persuadées, mes filles, qu'if aura beaucoup fait s'il gagne sur vous de négliger ces petites fautes. Elles peuvent causer un si grand mal dans la suite, que je vous conjure, au nom de Dieu, d'y prendre extrêmement garde. Comme non* avons dans cette vie une guerre continuelle à soutenir contre tant d'ennemis, nous ne saurions trop veiller sur notre intérieur et notre extérieur; car, quoique Dieu nous fasse de grandes grâces dans l'oraison, nous ne laissons pas, au sortir de là, de rencontrer mille petites pierres d'achoppement, telles que sont celles d'omettre par négligence certaines choses, de n'en pas faire d'autres assez exactement, de tomber dans quelquestroubles intérieurs, et d'avoir des tentations. Tant s'en faut que je pense que l'on puisse être entièrement exempt de ces tentations et de ces troubles ; je les considère comme fie très-grandes faveurs de Dieu, et profitables aux âmes pour les faire avancer dans la vertu ; mais je ne saurais m'empêcher de craindre pour celles qui n'ont point de regret de leurs fautes : quand ce ne serait qu'un péché véniel, on doit en avoir du déplaisir.

Si vous m'aimez, remarquez bien, je vous prie, ceci : n'est-il pas vrai que la moindre piqûre d'une épingle ou d'une épine se fait sentir à une personne vivante ? Si donc nos âmes ne sont point mortes, mais sont animées d'un ardent amour de Dieu, ne devons-nous pas être très-sensibles aux moindres choses qui ne sont pas conformes à notre professionet à nos obligations?

Les personnes scrupuleuses doivent remarquer que ce que je dis ne s'entend pas des fautes où l'on tombe quelquefois sans y penser, et dont on ne s'ape''Ç0lt Pas toujours, mais de celles que l'on commet ordinairement, donton ne tient aucun compte, donton n'a point de regret, et dont on ne tâche point de se corriger, parce que 1 on s'imagine que ce n'est rien, et que 1 on s endort ainsi dans une fausse et très-dangereuse paix. ,

Efforcez-vous donc, mes filles, de n avoir pas à vous accuser toujours dans vos confessions des mêmes fautes; et puisque notre infirmité est si grande que nous ne .saurions

éviter d'en commettre, tâchez au moins que ce ne soient pas toujours les mêmes, puisqu'elles pourraient jeter de si profondes racines, qu'il serait très-difficile de les arracher, et que ces racines pourraient encore en produire d'autres, ainsi qu'une plante qu'on arrose tous les jours croît de telle sorte, qu'au lieu qu'il serait facile au commencement de l'arracher avec les mains, il faut ensuite y employer le fer. Demandons à Dieu de nous assister dans ces occasions que nous connaîtrons, à Tbeure de la mort et de son redoutable jugement, être si importantes, principalement pour celles qui ont, comme nous, l'honneur d'avoir pour Epoux en cette vie celui qui alors sera leur

Juge- Il y a dans le monde une autre paixmoins-

dangereuse que celle dont je viens de parler : c'est la pais de ceux qui ont soin d'éviter les péchés mortels ; ce qui encore n'est pas peu, vu la manière dont on vit aujourd'hui ; mais je suis persuadée qu'ils ne laissent pas d'y tomber de temps en temps par le peu de compte qu'ils tiennent d'en commettre un si grand nombre de véniels, qu'ils approchent fort des mortels. Ces personnes ne, craignent point de dire, et je l'ai moimême entendu plusieurs fois : Quoi ! des péchés véniels vous semblent-ils si considérables ? Il ne faut que de l'eau bénite pour les effacer ; et l'Eglise, comme une bonne mère, nous donne encore pour ce sujet d'autres remèdes. Qu'y a-t-il, mes filles, de plus déplorable que de voir que des Chrétiens osent tenir de tels discours ? Je vous conjure, par l'amour que vous devez avoir pour Dieu, de prendre bien garde à ne commettre jamais de péchés, quoique véniels, sous prétexte île ces remèdes. Quelle disposition nous doit être aussi suspecte, que celle qui tend à désirer des consolations qui affaiblissent la vertu, qui portent à la tiédeur, et qui donnent sujet de douter si les péchés que l'on commet en cet état sont véniels ou mortels ? Dieu nous délivre, s'il lui plaît, de ces sortes de paix 1

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