‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 280 sur 454 · PENSÉES DE LEIBN1TZ SUR · texte numérisé non relu

PENSÉES DE LEIBN1TZ SUR

Car le mouvement est le changement d'espace.

8° Tout ce qui n'est pas mobile est indissoluble.

Car la dissolution n'est que le mouvement dans quelque partie.

9° Tout ce qui est indissoluble est incorruptible.

Puisque la corruption n'est qu'une dissolution intérieure.

10" Tout ce qui est incorruptible est immortel.

Car la mort est la corruption d'un être vivant, ou la dissolution de celte machine par laquelle cet être paraît se mouvoir.

Donc l'âme humaine est immortelle.

Ce qu'il fallait démontrer.

QUE FAUDRAIT-IL CONCLURE DU SENTIMENT QUI DONNE A DIEU LE POUVOIR DE FAIRE PENSER LA MATIÈRE, SI CE SENTIMENT ÉTAIT VERI- TABLE?

(Nouveaux essais sur l'entendement humain, p. 15.)

Locke, pour justifier le sentiment qu'il avait soutenu contre l'évêque de Worehester, que la matière pourrait penser, avance, dans sa seconde lettre à ce prélat, ce qui suit : J'avoue que j'ai dit (liv. n de l'Essai concernant l'entendement , cliap. 8, § 2), que le corps opère par impulsion, et non autrement. Aussi était-ce mon sentiment quand je l'écrivis; et encore présentement je ne saurais concevoir une autre manière d'agir. Mais depuis j'ai été convaincu , par le livre incomparable du judicieux M. Newton , qu'il y a trop de présomption à vouloir limiter la puissance de Dieu par nos conceptions bornées. La gravitation de la matière vers la matière pur des voies qui me sont inconcevables, est non-seulement une démonstration que Dieu peut, quand bon lui semble, mettre dans les corps des puissances et manières d'agir, qui sont au-dessus de ce qui peut être dérivé de notre idée du corps, ou expliqué par ce que nous connaissons de la matière; inais c'est encore une preuve incontestable qu'il l'a fait effectivement.

Je ne puis que louer cette piété modeste de notre célèbre auteur, qui reconnaît que Dieu peut faire au delà de ce que nous pouvons attendre ; et qu'ainsi il peut y avoir des mystères inconcevables dans les articles de la foi : mais je ne voudrais pas qu'on fût obligé de recourir aux miracles dans le cours ordinaire de la nature, et d'admettre des puissances et opérations absolument inexplicables. Autrement, à la faveur de ce que Dieu peut faire, on donnera trop de licence aux mauvais philosophes; et en admettant ces vertus centripètes ou ces attractions immédiates de loin, sans qu'il soit possible de les rendre intelligibles, je ne vois pas ce qui empêcherait nos scolastiques de dire que tout se fait par des qualités occultes ou facultés qu'on s'imaginait semblables à de pe-

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tits démons ou lutins capables de faire tout ce qu'on demande, comme si les montres de poche marquaient les heures par une certaine vertu horodéictique, sans avoir besoin de roues, ou comme si les moulins brisaient les grains par une faculté fractive , sans avoir besoin de rien qui ressemblât aux meules.

Locke ajoute que rien n'est plus propre à favoriser les sceptiques que de nier ce qu'on n'entend point , et qu'on ne conçoit môme pas comment l'âme pense.

Sur quoi je remarquerai d'abord, qu'à la vérité il n'est pas permis de nier ce qu'on n'entend pas; mais on est en droit de nier, au moins dans l'ordre naturel, ce qui absolument n'est point intelligible ni explicable. J'ajoute qu'effectivement la conception des créatures n'est pas la mesure du pouvoir de Dieu, mais que leur conceptivité, ou force de concevoir, est la mesure du pouvoir de la nature, tout ce qui est conforme à l'ordre naturel pouvant être conçu ou entendu patquelque créature....

Pour m'expliquer distinctement, il faut considérer, avant toutes choses, que les modifications qui peuvent venir naturellement ou sans miracle à un même sujet, y doivent venir des limitations ou variations d'un genre réel ou d'une nature originaire, constante et absolue: car c'est ainsi qu'on distingue chez les philosophes les modes d'un être absolu , de cet être même , comme l'on sait que la grandeur, la figure et le mouvement sont manifestement des limitations et des variations de la nature corporelle. Il est clair comment une étendue bornée donne des figures, et que le changement qui s'y fait n'est autre chose que le mouvement : et toutes les fois qu'on trouve quelque qualité dans un sujet, on doit croire que si on entendait la nature de ce sujet et de cette qualité, on concevrait comment celte qualité en peut résulter. Ainsi, dans l'ordre de la nature ( les miracles mis à part ) , il n'est pas arbitraire à Dieu de donner indifféremment aux substances telles ou telles qualités; et il ne leur donnera jamais que celles qui leur seront naturelles, c'est-à-dire, qui pourront être dérivées de leur nature comme des modifications explicables. Ainsi on peut juger que la matière n'aura pas naturellement l'attraction mentionnée ci-dessus, et n'ira pas d'elle-même en ligne courbe, parce qu'il n'est pas possible de concevoir comment cela s'y fait, c'est-à-dire de l'expliquer mécaniquement; au lieu qu9 ce qui est naturel doit pouvoir devenir concevable distinctement, si l'on était admis dans les secrets des choses. Cette distinction entre ce qui est naturel et explicable, et ce qui est inexplicable et miraculeux, lève toutes les difficultés. Eu la rejetant, on soutiendrait quelque chose de pire que les qualités occultes, et on renoncerait en cela à la philosophie et à la raison, en ouvrant des asiles à l'ignorance et à la paresse, par un système sourd , qui admet non-seulement qu'il y a des qualités que nous n'entendons pas, dont il n'y a déjà que trop, mais aussi qu'il y en a que le plus grand

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esprit, si Dieu lui donnait toute l'ouverture possible, ne pourrait pas comprendre, c'està-dire qui seraient ou miraculeuses ou sans rime et sans raison ; et cela même serait sans rime et sans raison , que Dieu fit des miracles ordinairement ; de sorte que cette hypothèse fainéante détruirait également notre philosophie, qui cherche les raisons, et la divine sagesse qui les fournit.

Pour ce qui est de la pensée, il est sûr, et l'auteur le reconnaît plus d'une fois, qu'elle ne saurait être une modification intelligible de la matière, c'est-à-dire que l'être sentant ou pensant n'est pas une chose machinale, comme une montre ou un moulin, en sorte, qu'on pourrait concevoir des grandeurs, ligures et mouvements, dont la conjonction machinale pût produire quelque chose de pensant, et même de sentant, dans une masse où il n'y eût rien de tel, qui cesserait de même par le dérèglement de cette machine. Ce n'est donc pas une chose naturelle à la matière de sentir et de penser ; et cela ne peut arriver chez elle que de deux façons, dont l'une sera que Dieu y joigne une substance, à laquelle il soit naturel de penser; et l'autre que Dieu y mette la pensée par miracle.... Mais c'est assez qu'on ne puisse soutenir que la matière pense, sans y mettre une âme impérissable ou bien un miracle : et qu'ainsi l'immatérialité de nos âmes suit de ce qui est naturel, puisqu'on ne saurait soutenir leur extinction que par un miracle, soit en exaltant la matière, soit en anéantissant l'âme ; car nous savons bien que la puissance de Dieu pourrait rendre nos âmes mortelles, toutes immatérielles (ou immortelles par la nature seule); qu'elles puissent être, puisqu'il peut les anéantir.

Or cette vérité de l'immatérialité de l'âme est sans doute la conséquence: car il est inliniment plus avantageux à la religion et à la morale, surtout dans le temps où nous sommes, de montrer que les âmes sont immortelles naturellement, et que ce serait un miracle si elles ne l'étaient pas, que de soutenir que nos âmes doivent mourir naturellement; mais que c'est en vertu d'une grâce miraculeuse, fondée dans la seule promesse de Dieu, qu'elles ne meurent pas. Aussi sait-on depuis longtemps que ceux qui ont voulu détruire la religion naturelle et réduire tout à la révélée, comme si la raison ne nous enseignaitrien là-dessus, ont passé pour suspects; et ce n'est pas toujours sans raison. Mais notre auteur n'est pas de ce nombre ; il soutient la démonstration de l'existence de Dieu, et il attribue à l'immatérialité de l'âme une probabilité dans le suprême degré', qui pourra passer par conséquent pour une certitude morale.

RÉPONSE A UNE DIFFICULTÉ FAITE PAR LOCKE AL P. MALEBRANCHE, SUR LA SIMPLICITÉ DE LAME.

(Nouveaux essais sur l'entendement humain, p. 502.)

Locke, dans l'Examen du sentiment du P. Malebranche, publié dans ses OEuvres posthumes en 1706, déclare qu'il ne comprend point comment la variété des idées est compatible avec la simplicité de Dieu : il me semble qu'il n'en doit pas tirer une objection contre le P. Malebranche ; car il n'y a point de système qui puisse faire comprendre une telle chose. Nous ne pouvons pas comprendre l'incommensurable, et mille autres choses dont la vérité ne laisse pas de nous être connue, et que nous avons droit d'employer, pour rendre raison d'autres qui en sont dépendantes. Quelque chose d'approchant a lieu dans toutes les substances simples où il y a une variété des affections dans l'unité de substance

Locke demande encore si une substance indivisible et non étendue peut avoir en même temps des modifications différentes, et qui se rapportent à des objets inconsistants (incompatibles) ? Je réponds que oui. Ce qui est inconsistant dans un objet, n'est pas inconsistant dans la représentation de différents objets qu'on conçoit à la fois. Il n'est point nécessaire pour cela qu'il y ait différentes parties dans l'âme, comme il n'est point nécessaire qu'il y ait différentes parties dans le point, quoique différents angles y aboutissent.

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