‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 286 sur 454 · MANIÈRE DE BIEN ÉTABLIR LA VÉRITÉ DE LA RELIGION CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

MANIÈRE DE BIEN ÉTABLIR LA VÉRITÉ DE LA RELIGION CHRÉTIENNE

(T. VI, p. 243, lettre 3, A M. Th. Buruet.)

Un théologien habile, qui a été professeur de mathématiques, me consultadernièrement si on ne pouvait pas écrire la théologie, methodo mathematica. Je lui répondis qu'on le pouvait assurément, et que j'avais moi-même fait des échantillons là-dessus : mais qu'un tel ouvrage ne pourrait être achevé sans donner auparavant aussi des éléments de philosophie, au moins en partie, dans un ordre mathématique , c'est-à-dire autant qu'il serait nécessaire pour la théologie. Et comme vous désirez aussi, Monsieur, que je vous dise mes sentiments sur la manière de bien établir la vérité de la religion chrétienne, et que votre zèle sur ce point est extrêmement louable, je vous dirai ce que je souhaiterais qu'on fît.

Je vous avoue que nous avons quantité d'excellents livres sur la vérité.de la religion chrétienne. Les Pères qui ont écrit contre les païens, ont été plus heureux à combattre l'idolâtrie qu'à soutenir nos mystères. Il faut avouer néanmoins que les ouvrages d'Origène contre Celse, de Lactance contre les païens en général, de saint Cyrille contre l'empereur Julien, et de saint Augustin, De civilate Vei, contiennent des choses excellentes, à quoi on peut ajouter ce que Philoponus a fait contre Proclus, quoique les raisonnements de Philoponus ne soient pas toujours exacts. Je trouve encore bien de bonnes raisons dans saint Grégoire de Nysse. Du temps des scolastiques, on a fait plusieurs bons livres contre les Juifs et les tuahométans, à quoi on peut ajouter ce

ront mieux l'érudition arabe, ils découvriront bien des choses qui serviront à éclaiicir l'Ecriture sainte tout autrement qu'on ne croil ; et la langue hébraïque est à l'égard de l'arabe, à peu près comme le hollandais à l'égard de l'allemand , c'est-à-dire qu'elle n'esl qu'un dialecte.... Jusqu'ici j'ai préféré Grotius à tous les interprètes ; et j'ai élé en cela de l'avis d'un socinien qui l'appelait Oraculum Delphicum, parce qu'il était de Oelfl. >

que Thomas d'Aquin a fait Contra gentes. Lorsque les lettres ont été ressuscitées, Pic de la MirandeetReuchlin ont profité des livres ties cabalistes juifs ; le cardinal Bessarion et d'autres platoniciens se sont servis utilement des livres de Platon, de Plotinus et d'autres platoniciens, en quoi ils ont suivi l'exemple des Pères, et surtout de l'auteur du livre faussement attribué à saint Denys l'Aréopagite, qui aurait été apporté en Europe dans le ix* siècle. Augustinus Steuchus fit un enchaînement assez joli de toutes ces choses dans son livre De perenni philosophiu : mais l'ouvrage de Duplessis- Mornay, De la vérité de la religion chrétienne, le surpassa de beaucoup; et l'incomparable Grotius se surpassa lui-même, et tous les autres anciens et modernes, dans son livre d'or qu'il fit sur le même sujet. Il a été suivi de plusieurs autres. Je me souviens d'avoir vu un petit livre de Brénius, théologien remontrant, sur la vérité de notre religion, qui n'était pas mauvais. Depuis peu, Huet, maintenant évêque d'Avranches, s'attacha particulièrement dans ses Démonstrations évangéliques à montrer que les prophéties du Vieux Testament avaient été exactement remplies en la personne de Jésus-Christ; et comme Dieu seul peut dire des particularités sur l'avenir, qui passent les anges mêmes, il en conclut que les livres des deux Testaments sont divins. Ce raisonnement est bon, et le livre est plein d'érudition, quoique je ne sois pas de son sentiment a l'égard de toutes les digressions, bien que savactes, qu'il fait entrer dans son ouvrage, lorsqu'il fait venir de Moïse et des Hébreux presque toutes les divinités et les fables du paganisme; en quoi il me semble que non-seulement lui, mais encore plusieurs autres excèdent et donnent trop de carrière à l'imagination et aux jeux d'esprit. Mais ce petit défaut ne fait point de tort au raisonnement principal. Je ne vous parlerai point de plusieurs auteurs tant Anglais que Français, et même Allemands, qui ont écrit tout fraîchement sur le même sujet ; et au lieu de juger des ouvrages d'autrui, je vous dirai comment il faudrait procéder, à mon avis, pour mieux satisfaire les esprits raisonnables.

J'ai remarqué plusieurs fois, tant en philosophie qu'en théologie, et même en matière de médecine, de jurisprudence et d'histoire, que nous avons une infinité de bon livres et de bonnes pensées dispersées çà et là, mais que nous ne venons presque jamais à des établissements ; j'appelle établissement lorsqu'on détermine, on achève au moins cerlains points, et on met certaines thèses hors de dispute pour gagner du terrain, et pour avoir des fondements sur lesquels on puisse bâtir. C'est proprement la méthode des mathématiciens qui séparent certum ab inccrto, invenlum ab inveniendo ; et c'est ce qu'en d'autres matières nous ne faisons presque jamais, parce que nous aimons à flatter les oreilles par de beaux discours, qui font un mélange agréable du certain et de l'incertain, pour faire recevoir

OEUVRES COMPLETES DE M. EMERY. iOti

l'un à la faveur de l'autre. Celte manière d'écrire est aisée aux savants et aux beaux esprits, qui ne manquent ni de pensées, ni de connaissances, ni d'expressions agréables; et plaît aussi aux lecteurs, qu'elle amuse avec plaisir pendant la lecture. Mais c'est ordinairement un bien passager, comme la musique et la comédie, qui ne laisse (p. 245) presque point d'effet dans les esprits et ne les met point en repos; et cela fait qu'on tourne toujours en rond, et qu'on traite toujours les mêmes questions d'une manière problématique et sujette à mille exceptions. On mena un jour Casaubon le père dans une salle de la Sorbonne, et on lui dit qu'il y avait plus de trois cents ans qu'on y disputait : il répondit : Qua-t-on décidé? Et c'est justement ce qui nous arrive dans la plupart de nos études. Votre grand Bacon a fait la même remarque. Les hommes n'étudient ordinairement que par amb tion et par intérêt, et l'éloquence leur sert pour obtenir leur but; au lieu que la vérité demande des méditations profondes, qui ne s'accommodent pas avec les vues intéressées de la plupart de ceux qui se donnent aux études. C'est ce qui fait que nous avançons si peu, quoique nous ne manquions pas d'excellents esprits qui pourraient aller bien loin, s'ils s'y prenaient comme il faut. Je suis assuré que si nous nous servions bien des avantages et des connaissances que Dieu et la nature nous ont déjà fournis, nous pourrions déjà remédier à quantité de maux qui accablent les hommes, et guérir même quantité de maladies, qui ne se guérissent point par notre faute; et de même nous pourrions bien établir la vérité de la religion, et terminer bien des controverses qu

partagent les hommes et causent tant de maux au genre humain, si nous voulions méditer avec ordre et procéder comme il faut. Il est vrai que plusieurs sont si entêtés, que quand on leur donnerait les démonstrations mathématiques les plus incontestables, ils ne se rendraient pas: mais il serait toujours bon d'avoir ces démonstrations, qui feraient leur effet tôt ou tard sur des esprits de meilleure trempe. Voilà donc ce que je désire qu'on fasse.

Voici maintenant comment il faudrait procéder. Je distingue les propositions dont je voudrais qu'on fît des établissements, en deux espèces : les unes se peuvent démontrer absolument par une nécessité métaphysique et d'une manière incontestable; les autres se peuvent démontrer moralement, c'est-à-dire d'une manière qui donne ce qu'on appelle certitude morale, comme nous savons qu'il y a une Chine et un Pérou, quoique nous ne les ayons jamais vus, et n'en ayons point de démonstration ibsolue. Saint Augustin, dans son livre De utilitate credcndi, a déjà fait de bonnes réflexions sur cette espèce de certitude. C'est comme nous savons que nous ne songeons pas à présent, quand nous lisons et écrivons cette lettre, quoiqu'il serait possible à Dieu de nous faire paraître toutes les choses dans

lUGti

un songe de la manière qu'elles nous paraissent présentement, et qu'ainsi il n'y a point de nécessité métaphysique qui nous assure que nous ne songeons pas. Ainsi donc les vérités et les conséquences théologiques sont aussi de deux espèces : les unes sont d'une certitude métaphysique, et les autres sont d'une certitude morale. Les premières supposent des définitions, des axiomes et des théorèmes, pris delà véritable philosophie et de la théologie naturelle. Les secondes supposent en partie l'histoire elles faits, et en partie l'interprétation des textes ; et pour établir la vérité et l'antiquité des faits, la génuinité et la divinité de nos Livres sacrés, et même l'antiquité ecclésiastique, et enfin le sens des textes, il faut encore avoir recours à la véritable philosophie, et en partie à la jurisprudence naturelle. De sorte qu'il semble qu'un tel ouvrage demande non-seulement l'histoire et la théologie ordinaire, mais encore la philosophie, les mathématiques et la jurisprudence ; car la philosophie a deux parties, la théorique et la pratique. La philosophie théorique est fondée sur la véritable analyse, dont les mathématiciens donnent des échantillons, mais qu'on doit appliquer aussi à la métaphysique et à la théologie naturelle, en donnant de bonnes définitions et des axiomes solides. Mais la philosophie pratique est fondée sur la véritable topique ou dialectique, c'est-à-dire sur l'art d'estimer les degrés des preuves, qui ne se trouvent pas eucore dans les auteurs logiciens, mais dont les seuls jurisconsultes ont donné des échantillons qui ne sont pas à mépriser, et qui peuvent servir de commencement pour former la science des preuves, propre à vérifier les faits historiques et à donner le sens des textes. Car ce sont les jurisconsultes qui s'occupent ordinairement de l'un et de l'autre dans les procès. Ainsi avant qu'on puisse traiter la théologie par la méthode des établissements, comme je l'appelle, il faut une métaphysique ou théologie naturelle démonstrative, et il faut aussi une dialectique morale et une jurisprudence naturelle, par laquelle on apprenne démonstrativement la manière d'estimer les degrés des preuves : car plusieurs arguments probables joints ensemble font quelquefois une certitude morale, et quclquelois non. 11 faut donc une méthode certaine pour le pouvoir déterminer. On dit souvent avec justice que les raisons ne doivent pas être comptées, mais pesées; cependant personne ne nous a donné encore cette balance qui doit servir à peser la force des raisons. C'est un des plus grands défauts de notre logique, dont nous nous

(50) « Il arriva, > dit Leibnitz, « que Pascal trouva quelques vérités profondes et extraordinaires en ce lemps-là sur la cyeloïde ; et comme ses amis croyaient que d'autres auraient de la peine à y parvenir, parce qu'en effet ces inéiliodes étaient nouvelles alors, ils le poussèrent à les proposer en forme de problèmes à tous ies géomètres du temps, parce qu'ils croyaient que cela servirait encore davantage a relever sa réputation , si d'autres n'y

Oeuvres compl. de SI. Emjwy. 1.

ressentons même dans les matières les plus importantes et les plus sérieuses de la vie (p. 2i6), qui regardent la justice, le repos et le bien de l'Etat, la santé des hommes et même la religion. Il y a presque trente ans que j'ai fait ces remarques publiquement, et depuis ce temps j'ai fait quantité de recherches pour jeter les fondements de tels ouvrages; mais mille distractions m'ont einpêché de mettre au net ces éléments philosophiques, juridiques et théologiques que j'avais projetés. Si Dieu me donne encore de la vie et de la santé, j'en ferai ma principale affaire. Je ne prouverais pas encore tout ce qu'on peut prouver, mais je prouverais au moins une partie très-importante, pour commencer la méthode des établissements, et pour donner occasion aux autres d'aller plus loin.... Vous avez raison, Monsieur, de dire que les travaux qui serviraient à établir la vérité de la religion, vaudraient mieux que VJlistoire de Brunswick. Je serais bien fâché aussi, si je devais être toujours occupé à cette Histoire. Mais comme presque tout ce que je me suis proposé pour l'histoire de Brunswick est mis ensemble, et qu'il ne reste à mettre que la dernière main et la connexion, je la compte quasi pour faite.... J'espère que mes découvertes de mathématiques, dont le public est déjà instruit maintenant, et qui ont été même applaudies des plus excellents hommes de votre île (où pourtant les sciences mathématiques sont dans leur trône), contribueront en quelque chose à donner du crédit à mes méditations philosophico-théologiques.

AVANTAGE QUE LES PENSEES DE PASCAL SLR LA VÉRITÉ DU CHRISTIANISME DEVAIENT TIRER DE SES DÉCOUVERTES MÊME. — AVAN- TAGE QUE TIRERAIT DES DÉCOUVERTES DE LEIBNITZ LE TRAVAIL QU'IL PRÉPARAIT SUR LA RELIGION.

(T. VI, p. UT, Lettre à M. Th.Burnet.)

M. le duc de Roannez, qui avait été ami particulier de Pascal, m'a raconté l'anecdote suivante :

On sait que Pascal, qui est mort trop tôt. s'était à la lin adonné à établir les vérités de la religion; et comme il passait avec raison pour un excellent géomètre, ses amis, bien intentionnés pour la religion, étaient bien aises de son dessein, parce qu'ils jugeaient que cela serait avantageux à la religion même, quand on verrait par son exemple que, des esprits forts et solides peuvent être bons Chrétiens en même temps (30J... S: les belles productions de Pascal, dans les sciences les

pouvaient point arriver. Mais Wallis, en Angleterre, le P. la Louhère, en France, et encore d'autres, trouvèrent moyen de résoudre ces problèmes , et cela fit même quelque tort à Pascal, parce qu'on ne savait pas ses raisons. Pour moi qui n'ai pas la vanité de faire comparaison avec cet homme célèbre, et qui n'ai point celte opinion de moi , que je puisse faire des choses où d'autres ne puissent point arriver, je n'ai pas laissé d'avoir le bonheur de

plus profondes, devaient donner du poids aux pensées qu'il promettait sur les vérités du christianisme, j'oserais dire que ce que j'ai eu le bonheur de découvrir dans les mêmes sciences ne ferait point de tort à des méditations que j'ai encore sur la religion, d'autant que mes méditations sont le fruit d'une application bien plus grande et bien plus longue que celle que Pascal avait donnée à ces matières relevées de la théologie; outre qu'il n'avait pas étudié l'histoire ni la jurisprudence avec autant de soin que j'ai fait; et cependant l'une et l'autre sont requises pour établir certaines vérités de la religion chrétienne. 11 est vrai que son génie extraordinaire suppléait à tout; mais souvent l'application et l'information sont aussi nécessaires que le génie. Enfin, si Dieu me donne encore pour quelque temps de la santé et de la vie, j'espère qu'il me donnera aussi assez de loisir et de liberté d'esprit pour m'acquitter de mes vœux, faits il y a plus de trente ans, pour contribuer à la piété et à l'instruction, sur la matière la plus importante de toutes.

REMARQUES SUR LE LIVRE DE TOLASI) : Le

christianisme sans mystères.

(T. V, p. 14*2, Annolatiunculœ subilancœ ad Tolandi librum.)

J'avais souvent entendu parler d'un livre anglais intitulé : Le christianisme sans mystères. Enfin il vient de me tomber entre les mains. Je n'ai pu m'empêcher de le parcourir aussitôt.'J'ai même jeté, en le lisant, quelques remarques sur le papier, ainsi que j'ai coutume défaire, surtout lorsque les livres sont singuliers. Il faut d'abord convenir que l'ouvrage en question est ingénieusement écrit; et, comme la charité n'est point soupçonneuse, je me persuade volontiers que l'auteur, qui montre beaucoup d'esprit et d'érudition, et dont apparemment les intentions sont fort bonnes, s'est proposé de rappeler les hommes de la théologie théorique à la théologie pratique, et des disputes sur la personne de Notre-Seigneur au désir d'imiter sa vie (31) : quoique la route qu'il a prise pour arriver à ce but ne me paraisse pas partout assez droite et assez unie, il est bien vrai que la théologie chrétienne est essentiellement pratique, et que le premier objet de Notre-Seigneur a été plutôt de sanctifier la volonté des hommes, que d'éclairer leur esprit sur des vérités inconnues.

faire quelques découvertes qui oni cela de bon , qu'elles ouvrent le cliemiu pour aller plus loin , et qu'elles augmentent le nombre des méthodes qui font partie de l'art d'inventer. J'ai encore eu le bonheur de produire une machine arithmétique inliniment différente de celle de Pascal, puisque la mienne fait les grandes multiplications et divisions en un moment, et sans additions ou soustractions auxiliaires; au lieu que celle de Pascal , dont on parlait comme d'une chose merveilleuse (et non sans rai-on), n'était proprement que pour les additions et soustractions qu'on pouvait combiner avec les bâtons de JJeper, comme a fait depuis More-

Ce n'est pourtant pas une raison de nier que Notre-Seigneur nous ait révélé quelques [ioints de doctrine auxquels la raison ne saurait atteindre; et l'on doit éviter avec soin non-seulement tout ce qui pourrait fomenter l'esprit de parti chez les théologiens, mais beaucoup plus encore, ce qui pourrait rendre le clergé réformé odieux ou méprisable au peuple. Une secte ennemie du clergé serait la plus pernicieuse de toutes. Elle pourrait donner lieu à des troubles que notre auteur est, à ce que je pense, très-éloigné de vouloir exciter, puisqu'il fait profession, comme il convient à un honnête homme, de tourner toutes ses pensées vers le bien public...

Le titre de son livre me paraît d'abord aller trop loin. Le voici : Le christianisme sans mystères, ou Traité dans lequel on montre qu'il n'y a rien dans l'Evangile de contraire à la raison, rien au-dessus de la raison, et qu'ainsi aucun article de la doctrine chrétienne ne peut, à proprement parler, être appelé mystère. On convient généralement, il est vrai, que la doctrine chrétienne ne doit renfermer aucun point qui soit contraire à la raison, c'est-a-dire absurde : mais qu'elle ne puisse en contenir aucun qui soit au-dessus de la raison, je ne vois pas avec quelle probabilitéon peut le dire; puisque la nature divine elle-même, qui est infinie, est nécessairement incompréhensible, et qu'il y a même dans toutes les substances quelque chose d'infini ; ce qui est au fond la raison pour laquelle nous ne pouvons parfaitement comprendre que les seules notions incomplètes, telles que sont les notions des nombres, des figures, et des autres modes de ce genre, fruits des abstractions de l'esprit humain. J'avoue pourtant, avec l'auteur, que nous avons quelque idée de l'infini absolu ou considéré en lui-même; mais notre intelligence bornée ne nous permet pas la connaissance distincte d'une infinité de rapports, sans laquelle pourtant nous ne pouvons le plus souvent rien comprendre parfaitement, surtout dans les choses divines.

Aussi je m'étonne que l'auteur, au commencement de son livre, lorsqu'il établit l'état de la question, blâme ceux qui disent qu'il faut adorer ce qu'on ne peut comprendre. Rien pourtant ne me paraît plus incontestable que celte maxime, à moins que dans le langage que l'auteur emploie quelquefois, comprendre et connaître ne signifient la même chose. Mais ce sens n'est point conforme à l'usage, dont il ne faut pourtant point

land ; c'est pourquoi Arnaud , Huygens, et même Perrier, neveux de Pascal, quand ils eurent vu mon échantillon à Paris , avouèrent qu'il n'y avait point de comparaison entre celle de Pascal et la mienne. »

On peut voir dans l'Eloge de Leibniiz, la note insérée p. 40. Il est étonnant qu'Arnaud n'ait pas cité Leibniiz, à l'occasion de la machine dont il parle, et qu'il reconnaît bien supérieure à celle de Pascal.

(51) Les disputes sur ce dogme étaient alors trèscommunes en Angleterre, et occupaient les plus savants hommes.

PENSÉES DE LEIliNlTZ SLR LA RELIGION ET LA MORALE.

s'écarter facilement dans les écrits faits pour le commun des hommes.

Remarques sur lu première section. — Je

viens à la première section de l'ouvrage

L'auteur dans le 2e chapitre , définit la connaissance, lu perception de lu convenance ou de la disconvenance entre les idées. Je trouve ici quelque difficulté. La définition me paraît juste, si on l'applique à notre connaissance rationnelle, c'est-à-dire à la connaissance que nous déduisons des idées ou des définitions, et que nous appelons a priori; mais elle est fausse, entendue de cette autre connaissance expérimentale puisée dans les effets, et que nous appelons a posteriori. Souvent les idées qui forment cette dernière ne sont pas distinctes, et par conséquent nous ne percevons point leur convenance ou leur disconvenance. Par exemple, l'expérience nous apprendquelesaeides mêlés avec le sirop de violettes, le teignent en rouge; mais nous ne connaissons point les rapports qu'ont entre elles les idées de l'acide, du rouge et du violet, parce que ces idées ne sont point encore dans notre esprit assez distinctes. Il n'y a que Dieu seul qui puisse tout connaître dans ses idées

L'auteur, dans le chapitre h', établit que V évidence est le fondement de la persuasion. Je neconteste point ce principe ; je veux seulement qu'on n'en abuse point. Car quoique les points dont nous sommes persuadés ne soient pas toujours évidents, les motifs sur lesquels nous en avons été persuadés doivent toujours être évidents. Par exemple, l'autorité des personnes sur le témoignage de qui nous croyons un fait, doit nous être évidente, quoique nous ne comprenions pas toujours la manière dont ce fait est arrivé.

Ainsi ceux qui ne conçoivent pas comment un homme a pu successivement, et dans un court espace de temps, rendre par la bouche une grande quantité de lait, d'encre, de bière, de vin du Rhin, de vin de la Valteline, d'esprit de vin et d'autres liqueurs, en présence de personnes intelligentes, et qui observaient de près; ceux-là, dis-je, peuvent pourtant croire le fait comme certain, non pas tant sur mon témoignage, quoique je l'aie vu deux fois à Hanovre de mes propres yeux, que sur le témoignage d'une foule de personnes qui en ont été, comme moi, témoins oculaires; et ils peuvent compter pour rien la contradiction de quelques auteurs qui ont prétendu, sans fondement, que les liqueurs que rejetait l'homme dont nous avons parlé, n'étaient pas réellement différentes, et qu'elles ne paraissaient telles aux yeux des spectateurs qu'à la faveur de je ne sais quelles essences dont il savait les colorer dans sa bouche.

Cette évidence que nous convenons être le fondement de la persuasion, se rencontre, quand il s'agit de la foi divine, non pas dans l'objet de cette foi, mais dans les preuves que les théologiensappellent communément les motifs de crédibilité

Remarques sur la seconde section. — L'auteur reconnaîtqu'aucun théologien de sa con-

naissance n'enseigne qu'il faille croire ce qu'on avoue en même temps être contraire à la raison; mais la plupart, dit-il, enseignent pourtant qu'il peut très-bien arriver qu'un dogme de foi paraisse au moins contraire « ta raison; c'est ce que notre auteur combat dans le 1" chapitre. Je remarquerai en passant que les évangéliques qu'il nomme luthériens, quoique plusieurs des principaux djenlre eux rejettent cette dénomination, n'admettent pas, comme il le prétend, le dogme de l'impanation dans l'Eucharistie, et que tous leurs théologiens ne reconnaissent pas non plus l'ubiquité, ou pour mieux dire, Ja présence du corps deNotre-Seigneur dans tous les lieux. Mais il blâme, avec raison, les sociniens d'admettre une espèce de Dieu créé auquel on peut rendre les honneurs divins. Par rapport aux notions communes avec lesquelles s'accordent ou ne s'accordent fias les vérités divines, les bons théologiens ont distingué depuis longtemps entre les vérités d'une nécessité métaphysique, dont le contraire implique contradiction, et auxquelles par conséquent aucune vérité divine ne peut être opposée ; et les vérités physiques qui sont puisées dans l'expérience, et tirées pour ainsi dire de la coutume du monde, à laquelle rien n'empêche que Dieu ne déroge, puisque, dans la nature, nous voyons souvent arriver quelque chose de semblable, comme l'auteur lui-même en convient dans la suite. Telle est cette vérité : une niasse de fer, de sa nature, plongéedans l'eau, y descendra; ce qui n'arrive pourtant pas si elle esj plate et en forme de vase. Et qui doute que Dieu n'ait en son pouvoir bien d'autres moyens de produire le même effet, en mettant seulement en œuvre ce que nous pouvons appeler les secrets de la nature ?

Mais finissons sur ce point, et examinons si l'auteur a raison de prétendre que dans la question présente une contradiction réelle et une contradiction apparente reviennent au même. Pour moi, je ne saurais me le persuader : j'avoue bien qu'ordinairement nous devons suivre les apparences, et qu'elles nous tiennent lieu de vérité; mais lorsque plusieurs apparences s'offrent, et .qu'elles sont opposées entre elles, la règle n'a plus lieu; et il faut examiner quelle vraisemblance il convient de suivre préférablement aux autres. Ici même on ne doit pas seulement considérer quel est le sentimentle plus vraisemblable, mais encore quel est le plus sûr.

Ainsi, par exemple, on me propose un parti où la probabilité du gain est plus grande que la probabilité de la perte; mais si le gain est fort modique et la perte trèsconsidérable, et si la raison de la perte an gain est beaucoup plus gçande que la raison de l'espérance à la crainte, je dois prudemment rejeter le parti proposé. De même si les paroles d'un maître favorisent un sentiment, et que les apparences des choses en favorisent un autre, et si, en m'attachant littéralement aux paroles du maître, les af-

fairps du maître ne courenl aucun risque, tandis qu'en m'en écartant je m'expose moimôme à quelque danger, !a prudence me dictera sans doute de m 'attacher aui paroles et de ne point m'écarter de la lettre, sous prétexte du sens; et cette conduite sera d'autant plus raisonnable, que le maître est plus puissant et plus sage. Et ne voit-on pas tous les jours dans le militaire punir sévèrement un officier, qui, sans une raison trèsforte, ne suit pas à la lettre les ordres de son général? Au reste, j'entends ici par contradiction apparente celle qui se présente d'abord, et avant que la chose ait été suffisamment discutée. Si un seigneur, par exemple, jette un premier coup d'œil sur des comptes que lui présente son homme d'affaires, et croit apercevoir une erreur dans le calcul ou dans la matière du calcul, il ne doit pas s'en rapportera ce premier jugement, il doit attendre qu'un examen réitéré et une discussion exacte le confirment: parce que l'expérience apprend que dans toutes les choses compliquées, rien n'expose plus à l'erreur que la précipitation dans les jugements.

L'auteur dit au même lieu, qu'on ne peut croire que ce qu'on conçoit : cela est vrai, pourvu qu'on ne l'étendo pas trop loin. Sans doute, il faut que les paroles aient quelque sens, mais il n'est pas toujours nécessaire que les idées soient distinctes, à plus forte raison adéquates : ainsi que le prouvent les expériences dont j'ai parlé plus haut, expériences que nous croyons, quoique plusieurs des objets immédiats de nos sens,te!sque sont les couleurs et les odeurs, ne portent pas dans notre esprit des idées bien distinctes. Notre auteur lui-même ne parle-t-il pas avec la plus grande partie des métaphysiciens, de la substance comme d'un soutien? Ne parle-t-il pas de cause et de plusieurs autres objets dont les notions ne sont peut-être pas dans le commun des hommes assez distinctes? J'ai même montré ailleurs qu'il y avait, jusque dans la géométrie, des premières notions qui n'avaient point encore été assez développées par les géomètres. Plus une personne a médité, plus elle sent les défauts dont je parle, et plus son esprit est disposé à cette retenue et à cette ruodeslie qui n'exigent et ne promettent point trop, surtout dans les matières de religion.

On avance dans le 2° chapitre, que la révélation est une manière d'instruire, et non pas une preuve qui convainque. Si l'auteur prétend dire que la révélation ne mérite pas plus de créance qu'un maître à qui l'on ne croit qu'autant qu'il prouve, ou qu'il fournit des idées distinctes, l'assertion est insoutenable. Car le révélateur n'est pas seulement à nos yeux un docteur ou un maître, mais encore uniémoin et même un juge irréfragable, dès que nous sommes assurés que c'est Dieu lui-même qui révèle. C'est ainsi que, dans les choses humaines, pour parvenir à la certitude, cette évidence dans les choses que l'auteur exige, n'est pas toujours nécessaire, l'évidence dans les ^personnes

souvent est suffisante. 11 en est autrement dans les sciences qui sont de pur raisonnement. Si un maître m'enseigne la géométrie, par exemple, alors j'accorde ce que l'auteur avait auparavant un peu trop généralement avancé, que le fondement de ma persuasion n'est pas l'autorité du maître, mais la clarté des conceptions. Sans doute il est encore très-vrai que la révélation ne doit rien contenir qui ne soit digne de Dieu, qui est la souveraine raison. Mais dans l'ordre de la nature elle-même, combien de choses nous ont paru absurdes à cause de notre ignorance, parce que nous ne sommes pas situés dans le véritable centre du monde, qui est le seul point de vue convenable pour en découvrir et en admirer toute la magnifique harmonie. Ainsi le roi Alphonse, célèbre par son goût pour l'astronomie, croyait follement que si Dieu l'avait appelé à son conseil lorsqu'il créa l'univers, il lui aurait donné l'idée d'un meilleur système. Cependant aujourd'hui que nous savons que le soleil est le véritable centre de notre système, en nous y transportant en esprit, nous reconnaissons évidemment qu'il n'y a rien à réformer ni à désirer dans le plan de l'univers.

L'auteur, dans le 3* chapitre, convient, et avec raison, que Notre-Seigneur a fait des miracles : s'il est conséquent, il accorde donc qu'il y a dans la religion chrétienne quelque chose à croire qui est iaudessusde la raison. Carque sont les miracles, sinon des opérations qu'une intelligence finie ne peut déduire des lois de la nature créée, quelque pénétration qu'on lui suppose. ..

Remarques sur la troisième section. — L'auteur prouve que les mystères chez les païens signifiaient des rites secrets dont on excluait les profanes ou ceux qui n'étaient point initiés. En sorte qu'un mystère était bien autrefois une chose qu'on n'entendait pas, mais qu'on aurait pu très-bien entendre, si on l'avait révélée. Je ne suis point éloigné de ce sentiment ; car la religion des païens ne consistait pas tant en dogmes qu'en cérémonies, que chacun avait la liberté d'interpréter à sa fantaisie; d'où il arrivait encore qu'ils ne disputaient point entre eux sur la religion.

Il observe dans le chapitre 2* que nous ne devons pas compter au rang des mystères toutes les choses dont nous n'avons pas des idées adéquates, ou dont nous ne connaissons pas à la fois toutes les propriétés. J'en conviens encore très-volontiers; autrement les cercles et toutes les figures seraient autant de mystères. Mais à présent il s'agit de savoir s'il y a quelques mystères dans la nature. Sur quoi je dis que si l'on entend par mystère ce qui surpasse notre raison actuelle, il y a dans la physique un nombre innombrable de mystères. On me demande, je suppose, si la connaissance des particules élémentaires de l'eau est au-dessus de notre raison : je réponds qu'elle est au-dessus de notre raison présente; car je ne sache pas

que personne ait donné jusqu'ici une explication de leur contexlure qui satisfasse aux phénomènes, quoique je ne désespère pas qu'on ne la donne dans la suite. Eli! combien d'autres phénomènes qui surpassent l'intelligence et de la génération présente et des générations futures, c'est-à-dire qui sont au-dessus de la raison humaine, nonseulement telle qu'elle est aujourd'hui, mais encore telle qu'elle sera dans tout le cours de cette vie mortelle; quoiqu'il puisse trèsbien arriver que les mêmes phénomènes n'offrent rien d'incompréhensible à d'autres créatures d'un ordre supérieur au nôtre, et que même ils ne deviennent un jour trèsintelligibles pour nous, lorsque nous serons élevés à un état plus parfait 1

Mais si quelqu'un appelle mystère ce qui est au-dessus de toute raison créée, j'ose dire que dans ce sens il est vrai qu'aucun phénomène naturel n'est au-dessus de la raison; mais il sera pourtant vrai de dire que la compréhension de chaque substance surpasse les forces de toute intelligence finie ; parce qu'il n'est aucune de ces substances qui ne renferme l'infini, Et voilà pourquoi on ne pourra jamais rendre. parfaitement raison de cet univers. Et rien n'empêche que Dieu ne nous révèle des dogmes que nous ne puissions jamais comprendre, quoique nous les connaissions en quelque sorte, et que nous puissions même les défendre contre le reproche de contradiction. Or j'entends par compréhension, la connaissance d'un objet, lorsque les idées qu'on en a, non-seulement sont distinctes, mais encore adéquates, .c'est-à-dire, non-seulement lorsqu'on a la définition, ou l'analyse du terme qui l'exprime, mais encore lorsque, tous les termes qui entrent dans la définition sont décomposés eux-mêmes, jusqu'à ce qu'on arrive aux termes qui expriment des vérités intuitives, ainsi que l'arithmétique nous en fournit un exemple.

L'auteur, dans le 3' chapitre, s'efforce de prouver que le mot de mystère n'est jamais employé dans l'Ecriture sainte et dans Jes livres de la première -antiquité, au sens que les théologiens lui (donnent. 11 cite pourtant lui-même un passage de saint Paul (1 Cor. n, 9), où il est dit que l'œil n'a point vu, l'oreille n'a point entendu, et le cœur de l'homme n'a point compris ce que Dieu a préparé à ceux qui l'aiment. L'Apôtre parait indiquer une récompense qui nous est inconnue, non pas seulement parce qu'on ne nous en a pas parlé, mais encore parce que quand même on nous en parlerait, nous ne pourrions la concevoir, à moins que nos sens ne fussent exaltés et que nous n'en eussions fait quelque expérience; comme un aveugle, si on ne lui ouvre les yeux, ne peut juger des couleurs, quoiqu'on lui en explique toute la théorie.

Au reste, notre auteur remarque fort bien que beaucoup de choses ont été ignorées des philosophes, et n'en pouvaient être connues par la raison seule, non pas qu'elles fussent incompréhensibles, mais parce qu'elles dé-

pendaient d un point de fait que nous ne pouvions apprendre que par une révélation divine. Il cite en exemple la doctrine de la chute d'Adam, quia levé les grandes difficultés sur l'origine du péché, qui ont tant exercé les philosophes. L'auteur dit qu'après tout il ne voit pas de quel avantage serait la révélation d'une vérité incompréhensible. Je ne suis pas de son avis. Assurément dans l'ordre des choses naturelles, la découverte de la boussole est et sera toujours une chose de grand prix, quand même les causes physiques de sa direction demeureraient éternellement inconnues; de même en théologie, une vérité dont on ne peut pas rendre raison, peut être pourtant d'une grande importance dans l'économie du salut....

L'auteur observe, après saint Paul (Rom. x, 17), que la foi vient de ce qu'on a ouï, « fides ex auditu. » Mais, reprend-il, si on ne conçoit pas ce qu'on a ouï, la foi n'est-elle pas évidemment vaine et même nulle ? 11 a raison sans doute ; mais il y a bien de la différence entre comprendre parfaitement une chose, et avoir l'intelligence des mots qui nous l'énoncent. Les choses naturelles en fournissent mille exemples. Souvent nos idées, ou l'art de raisonner d'après nos idées, ne suffisent pas pour nous faire apercevoir la liaison du sujet et de l'attribut, quoique nous ayons quelque connaissance de l'une et de l'autre. En géométrie même, combien est-il de personnes qui ne pourraient démontrer les théorèmes des figures qui leur sont le plus distinctement connues, quoique ces mêmes théorèmes aient été déjà découverts, et leurs démonstrations publiées par d'autres géomètres.

J'ai objecté plus haut que les miracles sont uu-dessus de la raison. L'auteur, dans le chapitre 5e se fait cette objection à lui-même; la définition qu'il donne des miracles est assez conforme au sentiment commun des théologiens; i! les définit un effet qui est au-dessus des lois de la nature et de ses opérations ordinaires. 11 reconnaît en même temps qu'Us sont possibles et intelligibles ; mais c'est dans le même sens que les théologiens soutiennent que les mystères sont possibles et intelligibles; car ils sont tous très-persuadés qu'ils ne renferment aucune contradiction, et qu'on a quelque idée des ternies qui les énoncent, quoique la manière d'expliquer les uns et les autres soit inaccessible à la raison humaine ; l'objection me [tarait donc subsister dans toute sa force. Inutilement observerait-on que les mystères sont des dogmes, et les miracles des faits ; car les miracles sont pour ainsi dire des mystères passagers ; et il est certains mystères qui sont en quelque sorte des miracles subsistants...

Je finis en ajoutant que les grands philosophes de notre siècle reconnaissent dans la nature une multitude de mystères. Quelques illustres cartésiens , par exemple , voient dans l'union de l'âme et du corps un continuel miracle. D'autres nient qu'on puisse jamais concevoir la composition du

continu, et l'accord du libre arbitre avec la prédestination. Locke, philosophe anglais très-fatneux, avait autrefois enseigné que l'explication de tous les phénomènes des corps pouvait être déduite de la solidité, de l'étendue et de leurs autres modifications ; mais il vient de rétracter ce sentiment avec une candeur bien digne d'un vrai philosophe. Il déclare que, persuadé par les arguments du grand Newton, il admet aujourd'hui dans chaque partie de la matière, une attraction primitive, non fondée dans le mécanisme, et qui est par conséquent naturellement inexplicable. Pour moi, quoique je pense que quelques-uns des articles précédents puissent être expliqués jusqu'à un certain point, et que j'aie même publié un Essai d'explication sur l'union de l'âme et du corps, je suis pourtant d'un tout autre avis sur l'intérieur de la nature: je la crois d'une hauteur incompréhensible, et cette incompréhensibilité, je l'attribue à l'infini que chaque substance enveloppe, et qui est la source de ces idées claires et en même temps confuses, telles que sont les idées que nous avons de quelques qualités sensibles, et dont aucune créature ne se dépouillera jamais parfaitement, à quelque degré de pénétration qu'on l'élève.

Toutes ces réflexions montrent sans doute qu'il est beaucoup moins étonnant que les choses divines offrent des abîmes impénétrables à toute l'intelligence humaine. Si donc on rencontre en théologie quelques questions difficiles et embarrassées, qui ne soient point résolues avec netteté et avec cla'té, ce n'est pas une raison d'insulter aux théologiens, et de rejeter tous leurs systèmes , c'est-à-dire l'exposition méthodique de leurs sentiments, autrement, et par la même raison, il faudrait proscrire tous les systèmes de philosophie ou de médecine. Les théologiens doivent seulement éviter avec soin le reproche qu'on a fait si justement aux médecins, c'est de consumer trop de temps en disputes, et de négliger ainsi le salut et la pratique.

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