‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 287 sur 454 · CRITIQUE ET RAILLERIE EN MATIÈRE DE RELIGION · texte numérisé non relu

CRITIQUE ET RAILLERIE EN MATIÈRE DE RELIGION

(T. V, p. i". Remarque sur un livre intitulé: Lettres sur t'enthousiasme.)

I. Il semble à mylord Shaftsbury (32), que l'autorité publique met trop de bornes à la liberté de critiquer, et il voudrait que rien n'en fût exempt. Je veux croire qu'il ne parle pas des dogmes, et qu'il ne niera pas qu'on doit respecter certaines personnes. Mais souvent les dogmes sont liés avec ces personnes; et quand ces dogmes sont véritables, et contiennent des vérités très-utiles et très-importantes, je ne vois point à quoi peut servir la liberté de critiquer ces vérités et de les rendre douteuses.

(32) Le comle de Schaflsbun mouiutà Naples le 15 février 1715; Lt-ihni z, qui était entré en correspondance a\ec ce seigneur quelque temps avant sa

II. (P. 48.) 11 y a encore moins de sujet de vouloir qu'il soit permis de tourner tout en ridicule. Le ridicule, dit-on, ne peut tenir contre la raison. Cela serait vrai si les hommes aimaient plus à raisonner qu'à rire. Mais le faux ridicule, ajoute-t-on, n'éblouira que le vulgaire. Je réponds que le vulgaire a plus d'étendue qu'on ne pense; il y a quantité de gens polis qui sont peuple par rapport au raisonnement. Souvent même les plus raisonnables se laissent aller au plaisir de rire plus qu'il ne faut. Nous avons de l'indulgence pour ce qui nous donne du plaisir, et nous n'aimons point à l'examiner à la rigueur; outre qu'il n'est point raisonnable d'abandonner le peuple à l'erreur, et de permettre facilement qu'il soit ébloui.

III. On peut dire avec raison que la gravité convient à l'imposture; mais je ne voudrais [joint dire qu'elle y est essentielle. La badinerie n'y convient pas moins : tout ce qui amuse et détourne la vue du point dont il s'agit est propre à tromper. Cependant on reconnaît ici que nous ne pouvons jamais être trop graves, pourvu que le sujet soit réellement grave ou solide; maison prétend en même temps que, lorsqu'il y a lieu d'en douter, on peut se donner carrière pour s'en moquer. Tout le monde ne sera pas de cet avis; il faut choisir le parti le plus sûr; et comme on ne doit point maltraiter les masques, on ne doit tourner en ridicule que les doctrines dont le peu de solidité est assez reconnu; et, pendant qu'on doute, il est bon d'être réservé. Car de vouloir, avec notre auteur, que pour découvrir si une chose est solide ou non, il faille se servir de la pierre de touche du ridicule, et voir si le sujet en est susceptible ou non. ce n'est point recommander un moyen : il n'y a rien au monde qu'on ne puisse tourner en ridicule, au moins par quelque chose d'emprunté, que le hasard, ou la coutume y peuvent joindre. Confucius était le Socrate des Chinois; cependant les Allemands, aussi bien que les Français, qui entendent prononcer ce nom, ont de la peine à s'empêcher de rire, chacun par rapport à sa langue

IV.. Mais l'auteur se figure que le grave ou le sérieux fait du tort au raisonnement. Car, dit-il, lorsque nous avons cru devoir être formalistes à l'égard d'un certain point, il n'en faut pas davantage pour que nous ne puissions pas nous empêcher de l'être à l'égard de tous les autres : mais, à mon avis, c'est aller trop vite en conclusions. On a besoin d'être formaliste dans l'arithmétique, et ceux qui tiennent les livres de compte des marchands y sont obligés ; sont-ils formalistes en tout? Les magistrats, les maîtres de cérémonie et les hérauts d'armes, se dépouillent de leur formulaire avec leurs robes, et avec l'exercice de leurs fonctions publiques

V. (P. 49.) Les sages d'autrefois, dit-on, laissaient au peuple la liberté d'être fou. Cela se peut par rapport à quelques folies inno-

mort, assure q»'il était fort revenu des pensées qu'il avait eues en donnant sa petite pièce sur l'usage de la raillerie. (T. VI, p. 290.)

cenles; mais pour que cela se puisse approuver, il faut qu'elles soient bien innocentes et bien réjouissantes. Le sénat romain empêcha la célébration des Bacchanales,

parce qu'il y avait de grands désordres

VJ. On fait bien d'approuver le sentiment de Harrington, lorsqu'il veut, dans son Oceana, qu'il y ait un culte public établi par

les lois Mais notre auteur ne donne point

ici une raison suffisante de rétablissement d'un culte public. Quoi! dit-on, n'y aurait-il pas des promenades publiques aussi bien que des jardins particuliers , des bibliothèques publiques aussi bien que des bibliothèques particulières? Ce raisonnement tend seulement à prouver que la chose se peut, mais non pas qu'elle se doit : les promenades et les bibliothèques sont agréables et utiles; mais le culte public est nécessaire, parce que le culte de Dieu est nécessaire : plusieurs particuliers qui participent au culte public n'en auraient aucun, s'il n'y en avait point de public.

VII. On loue les anciens qui toléraient les visionnaires, et donnaient une entière liberté aux philosophes dérailler la religion élablie. On peut excuser ces anciens; car le paganisme n'avait presque point de dogmes fixes. En raillant cette religion, on pouvait toujours dire que la religion véritable n'était point touchée, et les visionnaires pouvaient toujours se couvrir de quelque divinité. Cependant cette tolérance des anciens n'était pas sans exception ; Socrate l'éprouva. Mais c'est quelque chose d'assez remarquable que les anciens n'ont point connu de guerres de religion; ce tléau était réservé aux temps postérieurs.

VIII. C'est une bonne remarque qu'on fail, que la contrainte est ennemie de la vérité, et que nous aurions de fort mauvais philosophes et de fort mauvais mathématiciens, si les lois se mêlaient de régler ces sciences. On a éprouvé cela lorsque la philosophie d'Aristote avait pour elle la religion et les magistrats : mais c'est outrer les choses lorsqu'on dit que pour empêcher que l'esprit ne soit banni du monde, il faut lui laisser une entière liberté, même pour l'usage de la raillerie. Cela ne se peut ni ne se doit, surtout dans les écrits qui doivent paraître en public sur des choses saintes et révérées; on ne détruit point l'esprit en l'empêchant de se tourner au mal.

IX. (P. 50.) C'est une bonne remarque que s'il y avait un tribunal établi contre la licence poétique, tout le monde voudrait être poëte, et donnerait dans les romans. Il y eut effectivement un Pape assez entêté pour former une espèce d'inquisition contre les poètes, dans le temps que les bonnes lettres commençaient à renaître: ce fut Paul II. 11 croyait qu'ils voulaient rétablir le paganisme, mais on se moqua de ses soupçons. L'auteur ne veut donc point qu'on traite sérieusement certains maux, et juge avec raison que le vrai moyen de guérir les gens du romanesque, c'est de le tourner en ridicule; mais comme les gens romanesques

ne forment point de parti, et que peu de personnes donnent là-dedans, on n'en peut point tirer de conséquence : il n'en est pas de même à l'égard des sentiments de religion. Cependant, pour le dire en passant, le chevalier Temple a cru que don Quichotte a fait du tort à sa nation, et qu'en guérissant ses coin patriotes de l'entêtement d'une valeur outrée et romanesque, il les a fait revenir à l'autre extrémité, et jusqu'à la mollesse. Je ne sais si Temple a raison; mais je craindrais qu'il n'en fût ainsi de celui qui voudrait retirer les gens de la superstition par les railleries; car, je crois que s'il réussissait, il les ferait devenir impies.

X. (P. 51.) L'auteur dit : J'aime mieux risquer le tout pour le tout en m' attachant à la religion, que de tâcher de bannir mes scrupules en occupant mon esprit à des bagatelles. Cela ne s'accorde pas avec le dessein de railler : aussi paraît-il que l'auteur commence maintenant à en revenir ; il se borne à la gaieté. Tout ce que je prétends , dit-il, c'est qu'on se doit mettre en bonne humeur, lorsqu'on veut penser à la religion. Si la bonne humeur signifie des sentiments de joie, il n'y a rien de si raisonnable.

XL Ce qui suit est excellent : savoir que la bonne humeur, c'est-à-dire le contentement ou la joie, est le plus sûr fondement de la religion et de la piété ; que cet état de l'âme nous éloigne de l'opinion de ceux qui croient que le monde est gouverné par un mauvais principe, et qu'il n'y a presque que la mauvaise humeur qui puisse faire tomber dans l'athéisme ; parce qu'un homme de mauvaise humeur trouve à redire à ce qu'il y a dans l'univers, et est porté à nier Dieu, ou à en avoir de mauvaises pensées. Car il n'y a, dit-il, que notre propre humeur chagrine qui fasse attribuera Dieu de l'aigreur, de la fierté , de l'orgueil. Tout cela est de fort bon sens.

XII. L'auteur loue les empereurs païens qui n'ont pas été persécuteurs; cependant il attribue à l'empereur Julien d'avoir ôté aux Chrétiens les biens des églises et les écoles publiques. Cela nese trouve pas ainsi; il leur détendit de lire Homère dans leurs écoles, et leur ordonna de se contenter de saint Matthieu et de saint Luc, suivant leurs propres maximes, à ce qu'il disait. Il crut par là leur ôter le secours des belles-lettres.

XIII. On dit que si pour être vrai Chrétien, il faut imiter les anciens martyrs, il n'y aura point de Chrétien aujourd'hui, parce qu'il n'y aura point d'homme de bon sens qui veuille aller dans une mosquée interrompre le culte des Turcs. Il a raison en cela, mais il se trompe de croire que c'était l'esprit des anciens martyrs : au contraire, on trouve que les Pères ont blâmé le zèle mal réglé de ceux qui irritaient les païens ma! à propos.

XIV. (P. 52.) Mais on croit que si Rome et les païens s'étaient contentés de tourner les protestants et les Chrétiens en ridicule, le christianisme n'aurait guère fait de progrès, et qu'il «n'y auraitpoint eu de réforme. Il

en est peut-être quelque chose, mais peutêtre aussi que sans l'obstacle de la rigueur, le christianisme et la réformation auraient fait leurs progrès plus tôt; et il est difficile de déterminer ces questions de la science que les théologiens appellent moyenne, c'est-àdire, de ce qui serait peut-être arrivé dans un certain cas.

XV. On. loue Socrate de ne s'être point fâché des ,- railleries du comédien Aristophane. Socrate ne pouvait guère prendre de meilleur parti, car il ne pouvait point empêcher ces railleries. Mais les magistrats et les ecclésiastiques n'en usent pas de même à l'égard de celles qu'ils jugent trop fortes et nuisibles, et ils ont raison , car ils sont en état d'en arrêter une bonne partie. Cependant ils font bien de ne pas se formaliser des bagatelles. Les sages magistrats laissent parier le peuple, pourvu que le peuple les laisse faire.

XVI. On revient à dire qu'il est bon d'être de bonne humeur quand on pense à la religion, et j'y consens ; mais il ne s'ensuit point que le temps des souffrances y soit toujours contraire. J'avoue qu'en général la persécution n'est point souhaitable, et qu'elle t'ait du tort à la foi de plusieurs ; mais elle donne du! relief à celle de quelques-uns. On ne remarque jamais plus de zèle que dans ces occasions d'épreuve, et on ne trouve jamais de plus grands exemples d'un grand attachement; cela doit entrer sans doute dans les raisons secrètes que la Providence peut avoir de permettre la persécution de la vérité. On peut même dire, qu'assez souvent la religion rend la- bonne humeur dans ;.les adversités, et sert à faire trouver-notre consolation en Dieu, et dans l'espérance de la vie à venir, lorsqu'on est abandonné par les hommes d'ici-bas: et quand uiême la religion de ceux qu'elle console serait fausse, leur erreur même ne laisserait pas de leur être utile dans cette occasion.

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