CHAPITRE XXVII
Dévotions suspectes ou mal entendues.
J'ai connu très-particulièrement une personne qui communiait fort souvent, ne disait jamais mal de personne, avait de grandes tendresses dans l'oraison, demeurait chez elle dans une continuelle solitude, et était de si douce humeur, que, quoi qu'on lui pût dire, elle ne se mettait point en colère; ce que je ne compte pas pour une petite vertu. Elle n'avait point été mariée, et n'était plus en âge de l'être, et elle avait souffert, sans murmurer, de grandes contradictions. La voyant en cet état sans pouvoir remarquer en elle aucun péché, et apprenant qu'elle veillait fort sur ses actions, je la considérais commeune personnede grande oraison, et comme une âme fort élevée; mais après l'ayoirconnue plus particulièrement, je trouvai qu'elle n'était dans ce grand calme que
lorsqu'il ne s'agissait point de son intérêt, et qu'aussitôt que l'on y touchait, elle y était aussi sensible qu'on l'en croyait détachée; que dans la patience avec laquelle elle écoutait ce qu'on lui disait, elle ne pouvait souffrir que l'on touchât, pour peu que ce fût, à son honneur, tant elle était enivrée de l'estime d'elle-même ; et qu'elle avait une si grande curiosité de savoir tout ce qui se passait, et prenait tant de plaisir d'être à son aise, que je ne comprenais pas comment il était possible qu'elle pût, seulement durant une heure, demeurer en solitude. Elle justifiait de telle sorte ses actions, que si on l'en eût voulu croire, on n'aurait pu, sans lui faire tort, en considérer aucune comme un péché. Ainsi, tandis que presque tout le monde la considérait comme une sainte, elle me faisait une grande compassion, particulièrement lorsque je remarquais que les persécutions qu'elle me disait avoir souffertes, lui étaient arrivées en partie par sa faute, et je ne portai point d'envie à sa sainteté. Cette personne, et deux autres que j'ai vu comme elle se croire des saintes, m'ont plus fait appréhender que les plus grands pécheurs que j'aie connus.
Priez Dieu, mes filles, de nous donner la lumière qui nous est nécessaire pour ne nous pas tromper de la sorte, et remerciezle beaucoup d'une aivssi grande faveur que celle de vous avoir amenées dans une maison consacrée à son service, où, quelques efforts que le démon fasse pour vous tromper, il ne lui est pas si facile de" réussir que si vous étiez encore dans le monde ; car, quoique, entre les personnes qui y sont, il s'en trouve qui, dans le désir qu'elles ont d'être parfaites, croient qu'il ne leur manque rien pour aller au ciel, on ne sait point si elles sont telles qu'elles se le persuadent: mais dans les monastères il est facile de le connaître, et je n'y ai jamais eu de peine, parce qu'au lieu de faire ce qu'elles veulent, il faut qu'elles fassent ce qu'on leur commande : et qu'au contraire, dans le monde, quoiqu'elles aient un désir véritable de plaire à Dieu, d'être éclairées dans leurconduite, et de ne se point tromper, elles ne peuvent l'éviter, parce qu'elles ne font que leur propre volonté ; ou que, si quelquefois elles y résistent, ce n'est pas avec une aussi grande mortification qu'est celle des religieuses. Il faut excepter quelques personnes qui se soumettent à un directeur capable de les conduire, la véritable humilité ne permettant pas do se confier beaucoup en soi-même.
Il y en a d'autres qui, après que Notre- Seigneur leur a fait la grâce de connaître le néant de toutes les choses d'ici-bas, ont renoncé pour l'amour de lui à leurs biens et à leurs plaisirs pour embrasser la pénitence ; mais elles aiment tant l'honneur, et sont si discrètes et si;prudentes, qu'elles voudraient aussi ne rien faire qui ne fût agréable aux hommes. Ces deux choses ne s'accordent point, mes filles; et le mal est qu'elles connaissent si peu leur erreur, qu'elles pren-
nent toujours plutôt lo parti du monde que celui de Dieu.
La plupart de ces personnes ne sauraient souffrir sans se troubler les moindres choses aue l'on dit à leur désavantage, quoiqu'elles sachent en leur conscience qu'elles sontvraies. Cela n'est pas embrasser la croix; c'est la traîner : et faut-il s'étonner qu'elle leur paraisse pesante ? Au lieu que, si on l'aime, on trouve de la facilité, non-seulement à l'embrasser, mais à la porter. Je vous conjure, mes filles, de bien considérer qu'ensuite du vœu que vous avez fait, il ne doit plus y avoir de monde pour vous. Comment, après avoir renoncé à votre propre volonté, ce qui est de toutes les choses la plus difficile, pourriez-vous conserver encore de l'affection pour cette fausse apparence de bonheur qui se rencontre dans les biens, les honneurs et les plaisirs ? Qu'appréhendez-vous? Ne voyez-vous pas que pour éviter que les gens du monde ne pensent ou ne disent quelque chose à votre désavantage, vous vous trouveriez obligées, pour leur plaire, à prendre des peines incroyables ?
Il y a d'autres personnes, et je finirai par là, dont on a sujet de croire, lorsqu'on examine leurs actions, qu'elles s'avancent beaucoup, et qui demeurent néanmoins à moitié chemin. Elles ne. s'arrêtent point à ce qu'on peut dire d'elles, ni à ce faux point d'honneur ; mais elles ne s'exercent pas à la mortification, et ne renoncent pas à leur propre volonté. Quoiqu'elles paraissent disposées à tout souffrir, et qu'elles passent pour des saintes, s'il se présente quelque occasion importante qui regarde la gloire de Dieu, elles préfèrent la leur à la sienne. Elles ne s'en aperçoivent pas néanmoins, et's'imaginent, au contraire, qu'elles ne considèrent que Dieu, et non pas le monde, lorsqu'elles appréhendent les événements, et craignent qu'une bonne œuvre ne cause un grand mal. Il semble que le démon leur apprenne à prophétiser, mille ans auparavant, les maux à venir.
Ces personnes ne se jetteraient pas dans la mer, comme fit saint Pierre, et n'imiteraient pas tant de saints qui n'ont point appréhendé de perdre leur repos et de hasarder leur vie pour le service du prochain. Elles veulent bien aider les âmes à s'approcher de Notre-Seigneur, pourvu que cela ne t-ouble pas la paix dont elles jouissent, et m les engage dans aucun péril.