‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 297 sur 454 · ÉTERNITÉ DES PEINES · texte numérisé non relu

ÉTERNITÉ DES PEINES

(Théodicée, t. 11, § 266, p, 236.)

La méthode de dériver le mal de peine du mal de coulpe, qui ne saurait être blâmée, sert surtout pour rendre raison du plus grand mal physique qui est la damnation. Ernest Sonerns, autrefois professeur en philosophie à Altorf, université établie dans la république de Nuremberg, qui passait pour un excellent aristotélicien, mais quia été reconnu enfin socinien caché, avait fait un petit discours intitulé : Démonstration contre l'éternité des peines. Elle était fondée sur ce principe assez rebattu, qu'il n'y a point de proportion entre une peine infinie et une coulpe finie. On me la communiqua, imprimée, ce semblait, en Hollande ; et je répondis qu'il y avait une considération à faire, qui était échappée à Sonerus ; c'était qu'il suffisait de dire que la durée de la coulpe causait la durée de la peine; que les damnés demeurant méchants, ils ne pouvaient être tirés de leur misère, et qu'ainsi on n'avait point besoin pour justifier la continuation de leurs souffrances, de supposer que le péché est devenu d'une valeur infinie par l'obiet infini offensé qui est Dieu ; thèse que je ri avais pas assez examinée pour en prononcer. Je sais que l'opinion commune des scolastisques, après le Maître des sentences, est que dans l'autre vie il n'y a ni mérite ni démérite, mais je ne crois pas qu'elle puisse passer pour un article de foi, lorsqu'on la prend àla rigueur. Fechtius, théologien célèbre à RostOck, T'a fort bien réfutée dans son livre de l'état des damnés. Elle esttrès-fausse, dit-il (§59), Dieu ne saurait changer sa nature ; lajustice lui est essentielle; la mortafermé la porte de la grâce, et non pas celle de la justice.

J'ai remarqué que plusieurs habiles théologiens ont rendu raison de la durée des peines des damnés, comme je viens de faire.... Le P. Drexelius, Jésuite, dit dans son livre intitulé : Nicelas, ou l' Incontinence triomphée, (Liv. Il, chap. 11, § 9.) Nec mirumdamnatos semper torqueri ; continue blasphémant ; et sic quasi semper peccant, semper erqo plectuntur. Il rapporte et approuve la môme raison dans son ouvrage de l'Eternité (Liv. n, chap. 15), en disant : Sunt qui dicanl, nec displicet responsum: scélérat i in locis infernis semper peccant, ideo semper puniuntur. Et il donne à connaître par la que ce sentiment est assez ordinaire aux docteurs de l'Eglise romaine. 11 est vrai qu'il allègueencore iiiie raison plus subtile, prise du pape Grégoire

le Grand (Lib. iv, Dial. c, W), que les damnés sont punis éternellement, parce que Dieu a prévu par une espèce de science moyenne, qu'ils auraient toujours péché, s'ils avaient toujours vécu sur la terre. Mais c'est une hypothèse où il y a bien à dire

Bayle même, en divers endroits, m'a fourni des passages de deux habiles théologiens de son parti, qui se rapportent assez à ce que je viens de dire. Jurien, dans son livre De l'unité de l'Eglise, opposé à celui que Nicole avait fait sur le môme sujet, juge, p. 379, que la raison nous dit, qu'une créature qui ne peut cesser d'être criminelle, ne peut aussi cesser d'être misérable. Jaquelot, dans son livre De la foi et de la raison, p. 220, croit que les damnés doivent subsister éternellement privés de la gloire des bienheureux, et que cette privation pourrait bien être l'origine et la cause de toutes leurs peines, par les réflexions que ces malheureuses créatures feront sur leurs crimes qui les auront privées d'un bonheur éternel. On sait quels cuisants regrets , quelle peine l'envie cause à ceux qui se voient privés d'un bien, d'un bonheur considérable qu'on leur avait offert, et qu'ils ont rejeté, surtout lorsqu'ils en voient d'autres qui en sont revêtus. Ce tour est un peu différent de celui de Jurieu, mais ils conviennent tous deux dans ce sentiment, que les damnés sont eux-mêmes la cause de la continuation de leurs tourments. L'origéniste de Leclerc ne s'en éloigne pas entièrement, lorsqu'il dit dans la Bibliothèque choisie (t. V II, p. 341) : Dieu qui a prévu que l'houime tomberait, ne le damne pas pour cela; mais seulement parce que, pouvant se relever, il ne se relève pas, c'està-dire qu'il conserve librement ses mauvaises habitudes jusqu'à la fin de sa vie. S'il' pousse ce raisonnement au delà de la vie, il attribuera la continuation des peines des méchants a lacontinualion de leur coulpe.

Bayle dit que ce dogme de l'origéniste est hérétique, en ce qu il enseigne que la damnation n'est pas simplement fondée sur le [léché, mais sur l'impénitence volontaire : mais cette impénitence volontaire n'est-elle pas une continuation du péché? Je ne voudrais pourtant pas dire simplement que c'est parce que l'homme pouvant se relever, ne se relève pas, et j'ajouterais que c'est parce que l'homme ne s'aide pas au secours de la grâce pour se relever. Mais après cette vie, quoiqu'on suppose que ce secours cesse, il y a toujours dans l'homme qui pèche, lors même qu'il est damné, une liberté qui le rend coupable, et une puissauce, mais éloignée, de se relever, quoiqu'elle ne vienne jamais à l'acte; et rien n'empêche qu'on ne puisse dire que ce degré de liberté, exempt de la nécessité, mais non exempt de la certitude, reste dans les damnés aussi bien que dans les bienheureux ; outre que les damnés n'ont point besoin d'un secours dont on a besoin dans cette vie, car ils ne savent que trop ce qu'il faut croire ici.

PENSÉES DE LE1BNITZ SLR LA RELIGION LT LA JiOKALE.

L'illustre prélat de l'Eglise anglicane, qui a publié depuis peu un livre Sur l'orir/ine du mal, sur lequel Bayle a fait des remarques dans le t. II de sa Réponse aux Questions d'un provincial, parle fort ingénieusement des peines des damnés. On représente le sentiment de ce prélat (après l'auteur des Nouvelles de la république des lettres, juin 1703), comme s'il faisait des damnés tout autant de fous qui sentiront vivement leurs misères, mais qui s'applaudiront pourtant de leur conduite, et qui aimeront mieux être, et être ce qu'ils sont, que de ne point être du tout. Ils aimeront leur état tout malheureux qu'il sera, comme les gens en colère, les amoureux, les ambitieux, les envieux se plaisent dans les choses mêmes qui ne font qu'accroître leur misère. On ajoute, que les impies auront tellement accoutumé leur esprit aux faux jugements, qu'ils n'en feront plus désormais d'autres, et passant perpétuellement d'une erreur dans une autre, ils ne pourront s'empêcher île désirer perpétuellement des choses dont ils ne pourront jouir, et dont la privation les jettera dans des désespoirs inconcevables , sans que l'expérience les puisse jamais rendre plus sages pour l'avenir, parce que par leur propre faute ils auront entièrement corrompu leur entendement , et l'auront rendu incapable déjuger sainement d'aucune chose.

Les anciens ont déjà conçu que le diable demeure éloigné de Dieu volontairement au milieu de ses tourments, et qu'il ne voudrait point se racheter par une soumission. Ils ont feint qu'un anachorète étant en vision, tira parole de Dieu, qu'il recevrait en giâce le prince des mauvais anges, s'il voulait reconnaître sa faute; mais que le diable rebuta ce médiateur d'une étrange manière. Au moins les théologiens conviennent ordinairement, que les diables et les damnés haïssent Dieu et le blasphèment; et un tel état ne peut manquer d'être suivi de la continuation de la misère. On peut lire sur cela le savant traité de Fechtius, De l'état des damnés.

Il y a eu des temps où l'on a cru qu'il n'était pas impossible qu'un damné fût délivré. Le conte qu'on a fait du pape Grégoire le Grand est connu, comme si par ses prières il avait tiré de l'enfer l'âme de l'empereur Traian, dont la bonté était si célèbre, qu'on souhaitait aux nouveaux empereurs de surpasser Auguste en bonbeur et Trajan en bonté. C'est ce qui attira au dernier la pitié du saint Pape : Dieu déféra à ses prières, dit-on; mais il lui défendit d'en faire de semblables à l'avenir...

Godescalc, moine du ix' siècle, qui a brouillé ensemble les théologiens de son temps, et même ceux du nôtre, voulait que les réprouvés devaient prier Dieu de rendre leurs peines plus supportables ; mais on n'a jamais droit de se croire réprouvé , tant qu'on vit. Le passage de la Messe des morts est plus raisonnable; il demande la diminution des peines des damnés; et suivant l'hypothèse que nous venons d'exposer, il faudrait leur souhaiter meliorem mentem.

Origène s'étant servi du passage du psaume i.xxvn, 10, Dieu n'oubliera pas d'avoir pitié, et ne supprimera pas toutes ses miséricordes dans sa colère; saint Augustin répond (Enchirid., c. 112), qu'il se peut que 'es peines des damnés durent éternellement, et qu'elles soient pourtant mitigées (37). Si le texte allait è cela, la diminution irait à l'infini, quant à la durée; et néanmoins elle aurait un non plus ultra, quant à la grandeur de la diminution; comme il y a des figures asymptotes dans la géométrie, où une longueur infinie ne fait qu'un espace fini. Si la parabole du mauvais riche représentait l'état d'un véritable damné, les hypothèses qui les font si fous et si méchants n'auraient point de lieu. Mais la charité qu'elle lui attribue pour ses frères, ne paraît point convenir à ce degré de méchanceté qu'on donne aux damnés. Saint Grégoire le Grand (Moral.

lib. ix, c. 39) croit qu'il avait peur que leur damnation n'augmentât la sienne : mais cette crainte n'est pas assez conforme au naturel d'un méchant achevé. Bonaventure, sur le Maître des sentences, dit que le mauvais riche aurait souhaité de voir damner tout le monde; mais puisque cela ne devait point arriver, il souhaitait plutôt le salut de ses frères, que celui des autres. Il n'y a pas trop de solidité dans cette réponse. Au contraire la mission du Lazare qu'il souhaitait, aurait servi à sauver beaucoup de monde; et celui qui se plaît tant à la damnation d'autrui, qu'il souhaite celle de tout le monde, souhaitera peut-être celle des uns plus que celle des autres ; mais absolument parlant, il n'aura point de penchant à faire sauver quelqu'un. Quoi qu'il en soit, il faut avouer que tout ce détail est problématique, Dieu nous ayant révélé ce qu'il faut pour craindre le plus grand des malheurs, et non pas ce qu'il faut pour l'entendre.

DIALOGUE D'UN DISCIPLE DE LOKE ET DE LE1B- NITZ SUR Là FOI ET LA RAISON (38).

(P. 10!, Nouveaux essais sur l'entendement humain.)

Philalèthe (disciple de Loke). — Après avoir dit un mot du rapport de notre raison

(57) Saint Augustin n'a point avancé affirmativement et absolument que les peines des damnés pou- >aient être adoucies pur les prières des vivanis. 11 parait seulement n'être point éloigné de le penser, ou du moins il ne condamne point ceux qui étaient alors dans cette opinion.

(38) Ce dialogue est lire des Nouveaux essais sur l'entendement humain, de Leibuiu. Philalèthe est un admirateur de Loke, qui expose la doctiine

de cet auteur d'après ses fameux Essais. Nous n'avons pu faire entendre suffisamment les pensées > e Leibnitz que nous destinions au lecteur, qu'en laislani subsister toute la partie de Loke, qui donne lieu à Leibnilz de les proposer ; et les pensées de Leibuitz sont ici le plus souvent si belles et m importantes, qu'il convenait de les présenter dans tout leur jour.

.OEUVRES COMPLETES I>E M. EMEP.Y. <

IlOi

aux autres hommes, 'ajoutons linéique chose de son rapport à Dieu, qui l'ait que; nous distinguons entre ce qui (est contraire à la raison et ce qui est au-dessus de la raison. De la première sorte, est tout ce qui est incompatible avec nos idées claires et distinctes; de la seconde, est tout sentiment dont nous ne voyons pas que la vérité ou la probabilité puisse être déduite de la sensation ou de la réflexion par le secours de la raison. Ainsi l'existence de plus d'un Dieu est contraire à la raison, et la résurrection des morts est au-dessus ,det la raison.

Théophile [Leibnitz). — Je trouve quelque chose à remarquer sur votre définition de ce qui est au-dessus de la raison, au moins si vous le rapportez à l'u?age.reçu de cette phrase; car il me semble que de la manière dont cette définition est couchée, elle va trop loin d'un côté et pas assez loin de l'autre; et si nous la suivons, tout ce que nous ignorons, et que nous ne sommes ]ias en pouvoir de connaître dans notre présent état, serait au-dessus de la raison, par exemple qu'une telle étoile fixe est plus ou moins grande que le soleil ; item, que le Vésuve jettera du feu dans une telle année ; ce sont des faits dont la connaissance nous surpasse, non parce qu'ils sont au-dessus des sens ; car nous pourrions fort bien juger de cela, si nous avions des organes plus parfaits et plus d'information des circonstances. 11 y a aussi des difficultés qui sont au-dessus de notre faculté présente, mais non pas au-dessus de toute la raison ; par exemple, il n'y a point d'astronome ici-bas qui puisse calculer le détail d'une éclipse dans l'espace d'un Paler et sans mettre la plume à la main; cependant il y a peut-être des génies à qui cela ne serait qu'un jeu. Ainsi toutes ces choses pourraient être rendues connues ou praticables par le secours de la raison, en supposant plus d'information des faits, des organes plus parfaits et l'esprit plus élevé.

Philal. Cette objection cesse, si j'entends ma définition non-seulement de notre sensation ou réilexion, mais aussi de celle de tout autre esprit créé possible.

Théoph. Si vous le prenez ainsi , vous avez raison; mais il restera l'autre difficulté, c'est qu'il n'y aura rien au-dessus de la raison suivant votre définition, parce que Dieu pourra toujours donner des moyens d'apprendre par la sensation et la réflexion quelque vérité que ce soit; comme en effet les plus grands mystères nous deviennent connus par le témoignage de Dieu qu'on reconnaît par les motifs de crédibilité, sur lesquels notre religion est fondée, et ces motifs dépendent sans doute de la sensation et de la réflexion. Il semble donc que la question est, non pas si l'existence d'un fait ou la vérité d'une proposition peut être déduite des principes dont se sert la raison, c'est-àdire de la sensation et de la réflexion, ou bien des sens externes et internes; mais si un esprit créé est capable de eonnaiire le

comment de ce fait, ou la raison'à priori de cette vérité, de sorte qu'on peut dire que ce qui est au-dessus de la raison peut bien être appris; mais il ne peut pas être compris par les voies et les forces de la raison créée, quelque grande et relevée qu'elle soit. Il est réservé à Dieu seul de l'entendre, comme il appartient à lui seul de le mettre en fait.

Philal. Cette considération me paraît bonne, et c'est ainsi que je veux qu'on prenne ma définition. Cette même considération me confirme aussi dans l'opinion où je suis, que la manière de parler qui oppose la raison à la foi, quoiqu'elle soit fort autorisée, est impropre ; car c'est par la raison que nous vérifions ce que nous devons croire. La foi est un ferme assentiment, et l'assentiment réglé comme il faut ne peut être donné que sur de bonnes raisons. Ainsi celui qui croit sans avoir aucune- raison de croire, peut être amoureux de ses fantaisies, mais il n'est pas vrai qu'il cherche la vérité, ni qu'il rende une obéissance légitimée son divin maître qui voudrait qu'il fît l'usage des facultés dont il l'a enrichi pour le préserver de l'erreur. Autrement, s'il est dans le bon chemin, c'est par hasard; et s'il est dans le mauvais, c'est par sa faute, dont il est comptable à Dieu.

Théoph. Je vous applaudis fort, Monsieur, lorsque vous voulez que l'a foi soit fondée en raison : sans cela pourquoi préférerionsnous la Bible àl'Alcoran, ou aux anciens livres des Brahuii nés? Aussi nos théologiensjet autres savants hommes l'ont bien reconnu, et c'est ce qui nous a fait avoir de si beaux ouvrages sur la vérité de la religion chrétienne , et tant de belles preuves qu'on a mises en avant contre les païens et autres mécréants anciens et modernes. Aussi les personnes sages ont toujours tenu pour suspects ceux qui ont prétendu qu'il ne fallait [joint se mettre eu peine des raisons et preuves quand il s'agit de croire; chose impossible en effet, à moins que croire ne signifie réciter, ou répéter et laisser passer sans s'en mettre en peine, comme font bien des gens, et comme c'est même le caractère de quelques nations plus que d'autres. C'est pourquoi quelques philosophes aristotéliciens du xve et du xvr siècle, dont des restes ont subsisté encore longtemps depuis (comme l'on peut juger par les lettres de feu Naudé et les Naudeana), ay;mt voulu soutenir deux vérités opposées, l'une philosophique et l'autre théologique, le dernier concile de Latran, sous Léon X, eut raison de s'y opposer, comme je crois avoir déjà remarqué... Il est vrai que de notre teinps, une personne de la plus grande élévation disait qu'en matière de foi, il fallait se crever les yeux pour voir clair; et Terlullien dit quelque part : ceci est vrai, car il est impossible; il le faut croire, car c'est une absurdité. Mais si l'intention de ceux qui s'expliquent de cette manière est bonne, les expressions sont pourtant outrées et peuvent faire du tort. Saint Paul parle plus juste, lorsqu'il dit que la sagesse

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de Dieu est folie devant les hommes {ICor. i, 25); c'est parce que les hommes ne jugent des choses que suivant leur expérience, qui est extrêmement bornée, et tout ce qui n'.y est point conforme leur parait une absurdité. Mais ce jugement est fort téméraire, car il y a même une infinité de choses naturelles qui passeraient auprès de nous pour absurdes, si on nous.les racontait, .comme la glace qu'on 'disait couvrir nos rivières, Me parut au roi de Siam. Mais l'ordre de la naturejmême n'étant d'aucune nécessité; métaphysique, n'est fondé que dans le plaisir de Dieu, de sorte qu'il peut s'en éloigner par des raisons supérieures de la grâce, quoiqu'il n'y faillejpoint aller que sur de. bonnes preuves, qui ne peuvent venir que du témoignage de Dieu lui-même, auquel on doit déférer absolument lorsqu'il est dûment vérifié.

Des bornes de la foi et de la raison, et du salut des païens.

Philalèthe. Accommodons -nous cependant de la manière de parler reçue, et souffrons que dans un certain sens on distingue la foi de la raison. Mais il est juste qu'on explique bien nettement ce sens, et qu'on établisse les bornes qui sont entre ces deux choses ; car l'incertitude de ces bornes a certainement produit dans le monde de grandes disputes, et peut-être causé même de grands désordres. Il est au moins manifeste que, jusqu'à ce qu'on les ait déterminées, c'est en vain qu'on dispute, puisqu'il faut employer la raison en disputant de la foi. Je trouve que chaque secte se sert avec plaisir de la raison, tant qu'elle en croit pouvoir tirer quelque secours; cependant, dès que la raison vient à manquer, on s'écrie que c'est un article de foi qui est au-dessus de la raison. Mais l'antagoniste aurait pu se servir de la même défaite lorsqu'on se mêlait de raisonner contre lui, à moins qu'on ne marque pourquoi cela ne lui était pas permis dans un cas qui semble pareil. Je suppose que la raison est ici la découverte de la certitude ou de la probabilité des propositions tirées des connaissances que nous avons acquises par l'usage de nos facultés naturelles, c'est-à-dire par sensation et par réflexion, et que la foi et l'assentiment qu'on donne à une proposition fondée sur la révélation, c'est-à-dire sur une communication extraordinaire de Dieu qui l'a fait connaître aux hommes. Mais un homme inspiré de Dieu ne peut point communiquer aux autres aucune nouvelle idée simple, parce qu'il ne se sert que des paroles ou d'autres signes qui.réveillent en nous ;des idées; simples que la coutume y a attachées, ou de leur combinaison; et quelques idées nouvelles que saint Paul eût reçues lorsqu'il fut ravi au troisième ciel, tout ce qu'il en a pu dire fut que ce sont îles choses que l'œil n'a point vues, que l'oreille n'a point ouïes, et qui ne

sont jamais entrées dans le cœur de l'homme.

Supposé qu'il y eût des créatures dans le

globe de Jupiter pourvues de six sens, et

que Dieu donnât surnaturellement à un homaie d'entre nous les idées de ce sixième sens, il ne pourra point les faire naître par des paroles dans l'esprit des autres hommes. Il faut donc distinguer entre révélation originale et traditionale. La première est une impression que Dieu" fait immédiatement sur l'esprit, à laquelle nous ne pouvons fixer aucunes bornes; l'autre ne vient que par les voies ordinaires de la communication, et ne saurait donner de nouvelles idées simples. Il est encore vrai que les ■vérités qu'on peut découvrir par la raison nous peuvent être communiquées par une révélation traditionale, comme si Dieu avait voulu communiquer aux hommes des théorèmes géométriques; mais ce ne serait pas avec autant de certitude que si nous en avions la démonstration, tirée de la liaison des idées. C'est aussi comme Noé avait une connaissance plus certaine du déluge que celle que nous en acquérons par le livre de Moïse ; et comme l'assurance de celui qui a vu que Moïse l'écrivait actuellement, et qu'il faisait les miracles qui justifient sou inspiration, était plus grande que la nôtre. C'est ce qui fait que la révélation ne peut aller contre une claire évidence de raison, parce que, lors même que la révélation est immédiate et originale, il faut savoir avec évidence que nous ne nous trompons point en l'attribuant à Dieu, et que nous, en comprenons le sens; et cette évidence ne peut jamais être plus grande que celle de notre connaissance intuitive, et par conséquent nulle proposition ne saurait être reçue pour révélation divine , lorsqu'elle est opposée contradictoirement à cette connaissance immédiate : autrement il ne resterait pi us de différence dans le monde entre la vérité et la fausseté, nulle mesure du croyable et de l'incroyable. Et il n'est pas concevable qu'une chose vienne de Dieu, cet auteur bienfaisant de notre être, laquelle étant reçue pour véritable, doit renverser les fondements de nos connaissances et rendre toutes nos facultés inutiles. Et ceux qui n'ont la révélation que médiatement, ou par tradition de bouche en bouche, ou par écrit, ont encore plus 'besoin de la raison pour s'en assurer. Cependant il est toujours vrai que les choses qui sont au delà de ce que nos facultés naturelles peuvent découvrir, sont les propres matières de la foi, comme la chute des anges rebelles, la résurrection des morts. C'est là où il faut écouter uniquement la révélation ; et même à l'égard des propositions probables, une révélation évidente nous déterminera contre la probabilité.

Théoph. Si vous ne prenez la foi que pour ce qui est fondé dans des motifs de crédibilité, comme on les appelle, et si vous la détachez de la grâce interne qui y détermine l'esprit iuimédiatemeiit, tout ce que vous dites, Monsieur, est incontestable. H faut avouer qu'il y a bien des jugements plus évidents que c*eux qui dépendent de ces motifs. Les uns y sont-plus avancés que les autres, et même il y a quantité de personnes

qui ne les ont jamais connus, et encore moins pesés, et qui par conséquent n'ont pas même ce qui pourrait passer pour un motif de probabilité. Mais la grâce interne du Saint-Esprit y supplée immédiatement d'une manière surnaturelle, et c'est ce qui fait ce que les théologiens appellent proprement une foi divine. Il est vrai que Dieu ne la donne jamais que lorsque ce qu'il faut croire est fondé en raison, autrement il détruirait les moyens de connaître la vérité, et ouvrirait la porle à l'enthousiasme; mais il n'est point nécessaire que tous ceux qui ont celte foi divine connaissent ces raisons, et encore moins qu'ils les aient toujours devant les yeux; autrement les simples et les idiots, au moins aujourd'hui, n'auraient jamais la vraie foi, et les plus éclairés ne l'auraient pas quand ils pourraient en avoir le plus de hesoin, car ils ne peuvent pas se souvenir toujours des raisons de croire.

La question de l'usage de la raison, en théologie, a été des plus agitées, tant entre les sociniens et ceux qu'on peut appeler [catholiques dans un sens général, qu'entre les réformés et les évangéliques , comme on nomme préférablement, en Allemagne, ceux que plusieurs appellent luthériens mal à propos.... On peut dire généralement que les sociniens vont trop vite à rejeter tout ce qui n'est pas conforme à l'ordre de la nature, lors même qu'ils n'en sauraient prouver absolument l'impossibilité. Mais aussi leurs adversaires quelquefois vont trop loin, et poussent le mystère jusqu'aux bords de la contradiction; en quoi ils font du tort à la vérité qu'ils tâchent de défendre; et je fus surpris de voir un jour dans la somme de théologie du P. Honoré Fahry, qui d'ailleurs a été un des plus habiles de son ordre, qu'il niait dans les choses divines, comme l'ont encore quelques autres théologiens, ce grand principe qui dit : Que les choses qui sont les mêmes avec une troisième sont les mêmes entre elles. C'est donner cause gagnée aux adversaires, sans y penser, et ôter toute certitude à tout raisonnement. Il faut dire plutôt que ce principe y est mal appliqué. Le même auteur rejette dans sa philosophie les distinctions virtuelles que les scotistes mettent dans les choses créées, parce qu'elles renverseraient, dit-il, le principe de contradiction ; et quand on lui objecte qu'il faut admettre ces distinctions en Dieu, il répond que la foi l'ordonne. Mais comment la foi peut-elle ordonner quoi que ce soit qui renverse un principe, sans lequel toute créance, affirmation ou négation serait vaine ? 11 faut donc nécessairement que deux propositions vraies en même temps ne soient point tout à fait contradictoires; et si A et C ne sont point la même chose, il faut bien que lî, qui est le même avec A, soit pris autrement que lî, qui est le même avec C. Nicolaus Vedelius, professeur de Genève, et depuis do Deventer, a publ ié autrefois un livre intitulé : Baiionale llteoloqicum, à qui Jean Musaeus, professeur de Jena(qui est une université évangélique en Thuiinge), opposa

un autre livre sur le même sujet, c'est-à-dire sur l'usage de la raison en théologie... Musœns convenait lui-même que les principes de la raison, nécessaires d'une nécessité logique, c'est-à-dire dont l'opposé implique contradiction, doivent et peuvent être employés sûrement en théologie; mais il avait sujet de nier que ce qui est seulement nécessaire d'une nécessité physique, c'est-àdire fondé sur l'induction de ce qui se pratique dans la nature ou sur les lois naturelles, qui sont pour ainsi dire d'institution divine, suffit pour réfuter la créance d'un mystère ou d'un miracle, puisqu'il dépend de Dieu de changer le cours ordinaire des choses. C'est ainsi que, selon l'ordre de la nature, on peut assurer qu'une même personne ne saurait être en même temps mère et vierge, ou qu'un corps humain ne saurait manquer de tomber sous les sens, quoique le contraire de l'un et de l'autre soit possible à Dieu. Vedelius aussi paraît convenir de cette distinction. Mais on dispute quelquefois sur certains principes, s'ils sont nécessaires logiquement, ou s'ils ne le sont que physiquement. Telle est la dispute avec les sociniens, si la substance peut-être multipliée lorsque l'essence singulière ne l'est pas; et la dispute avec les zwingliens, si un corps ne peut être que dans un lieu. Or il faut avouer que toutes les fois que la nécessité logique n'est point démontrée, on ne peut présumer dans une proposition qu'une nécessité physique.

Mais il me semble qu'il reste une question que les auteurs, dont je viens de parler, n'ont pas assez examinée, que voici : Supposé que d'un côté se trouve le sens littéral d'un texte de la sainte Ecriture, et que de l'autre côté se trouve une grande apparence d'une impossibilité logique, ou du moins d'une impossibilité physique reconnue, s'il est plus raisonnable de renoncer au sens littéral, ou de renoncer au principe philosophique ? 11 est sûr qu'il y a des endroits où l'on ne fait point difficulté de quitter la lettre, comme lorsque l'écriture donne des mains à Dieu, et lui attribue la colère, la pénitence et les autres aiïections humaines; autrement ij faudrait se ranger du côté des anthropomorphites,et de certains fanatiques d'Angleterre, qui crurent qu'Hérode avait été métamorphosé en un renard, lorsque Jésus-Christ l'appela de ce nom. C'est ici que les règles d'interprétation ont lieu ; et si elles ne fournissent rien qui combatte le sens littéral pour favoriser la maxime philosophique, et si d'ailleurs le sens littéral n'a rien qui attribue à Dieu quelque imperfection, ou entraîne quelque danger dans la pratique de la piété, il est plus sûr et même plus raisonnable de le suivre. Ces deux auteurs que je viens de nommer disputent encore sur l'entreprise de Kekermann , qui voulait démontrer la Trinité par la raison, comme Raimond Lulle avait aussi tâché de faire autrefois. Mais Musaeus reconnaît avec assez d'équité que si la démonstration de l'auteur réformé avait été bonne et juste, il

non

n'y aurait rien eu à dire, et qu'il aurait eu raUoo de soutenir, par rapport à cet article, que la lumière du Saint-Esprit pourrait être allumée par la philosophie.

Ils ont agité aussi la question fameuse, si ceux qui, sans avoir connaissance de la révélation du Vieux ou du Nouveau Testament, sont morts dans des sentiments d'une piété, naturelle, ont pu êlre sauvés parce moyen, et obtenir la rémission de leurs péchés? L'on sait que Clément d'Alexandrie, Justin martyr, et saint Chrysostome, en quelque façon, y ont incliné; et même je fis voir autrefois à M. Pélisson, que quantité d'excellents docteurs de l'Eglise romaine, bien loin de coudamnerles protestants non opiniâtres, ont même voulu sauver des païens, et soutenir que les personnes dont je viens de parler avaient pu êlre sauvées par un acte de contrition, c'est-à-dire de pénitence fondée sur l'amour de bienveillance , en vertuduquelon aime Dieu sur touteschoses, parce que ses perfections le rendent souverainement aimable : ce qui fait qu'ensuite on est porté de tout son cœur à se conformer à sa volonté, et à imiter ses perfections, pournous mieux joindre avec lui, puisqu'il paraît justeque Dieu ne refuse point sa grâce à ceux qui sont dans de tels sentiments. Et, sans parler d'Erasme et de Ludovicus Vives, je produisis le sentiment de Jacques Payva Andradius, docteur portugais, fort célèbre de son temps, qui avait été un des théologiens du concile de Trente, et qui avait dit même que ceux qui n'en convenaient pas, faisaient Dieu cruel au suprême degré (neque enim, inquit, immanitas deterior ulla esse potest). Pélisson eut de la peine à trouver ce livre dans Paris, marque que des auteurs estimés dans leur temps sont souvent négligés ensuite. C'est ce qui a fait j-igerà Bayle que plusieurs ne citent Andradius que sur la foi de Chemnitius son antagoniste, ce qui peut bien être : mais pour moi je l'avais lu avant que de l'alléguer. Et sa dispute avec Chemnitius l'a rendu célèbre en Allemagne, car il avait écrit pour les Jésuites contre cet auteur, et on trouve dans son livre quelques particularités touchant l'origine de cette fameuse compagnie. J'ai remarqué que quelques protestants nommaient andradiens ceux qui étaient de son avis sur la matière dont je viens de parler. Il y a eu des auteurs qui ont écrit exprès du salut d'Aristote, sur ces mêmes principes, avec l'approbation des censeurs. Les livres aussi de Collius, en latin, et de la Molhe le Vayer, en français, sur le salut des païens, sont fort connus. Mais un certain Franciscus Puccius allait trop loin. Saint Augustin, tout habile et pénétrant qu'd a été, s'est jeté dans une autre extrémité, jusqu'à condamner les enfants morts sans baptême ;el les scolastiques paraissent avoir eu raison de l'abandonner, quoique des personnes habiles d'ailleurs, et quelquesunes d'un grand mérite, mais d'une humeur un peu misanthrope à cet égard, aient voulu ressusciter cette doctrine de ce Père , et

l'aient peut-être outrée. Cet esprit peut avoir eu quelque influence dans la dispute entre plusieurs docteurs trop animés; et les Jésuites missionnaires de la Chine, ayant insinué que les anciens Chinois avaient eu la vraie religion de leur temps et de vrais saints, et que la doctrine de Confucius n'avait rien d'idolâtre ni d'athée, il semble qu'on a eu plus de raison à Rome de ne pas vouloir condamner une des plus grandes nations sans l'entendre. Bien nous en prend que Dieu est plus philanthrope que les hommes. Je connais des personnes qui, croyant marquer leur zèle par des sentiments durs, s'imaginent qu'on ne saurait croire le péché originel, sans être de leur opinion ; mais c'est en quoi ils se trompent. Et il ne s'ensuit point que ceux qui sauvent les païens ou autres qui manquent des secours ordinaires, le doivent attribuer aux seules forces de la nature, quoique peut-être quelques Pères aient été de cet avis, puisqu'on peut soutenir que Dieu, leur donnant la grâce d'exciter un acte de contrition, leur donne aussi, soit explicitement, soit virtuellement, mais toujours surnalurellement, avant que de mourir, quand ce ne serait qu'aux derniers moments, toute la lumière de la foi et toute l'ardeur de la charité qui leur est nécessaire pour le salut. Et c'est ainsi que des réformés expliquent chez Vedelius le sentiment de Zwingle , qui avait été aussi exprès sur ce point du salut des nommes vertueux du paganisme , que les docteurs de l'Eglise romaine l'ont pu être. Aussi cette doctrine n'a-t-elle rien de commun pour cela avec la doctrine particulière des pélagiens ou des semi-pélagiens, dont on sait que Zwingle était fort éloigné. Et puisqu'on enseigne contre les pélagiens une grâce surnaturelle en tous ceux qui ont la foi (en quoi conviennent les trois religions reçues, excepté peut-être les disciples de Pajon), et qu'on accorde même ou la foi, ou du moins des mouvements approchant , aux enfants qui reçoivent le baptême , il n'est pas fort extraordinaire d'en accorder aulant, au moins à l'article de la mort, aux personnes de bonne volonté qui n'ont pas eu le bonheur d'être instruites à l'ordinaire dans le christianisme. Mais le parti le pi us sage est de ne rien déterminer sur des points si peu connus, et de se contenter de juger en général que Dieu ne saurait rien faire qui ne soit plein de bonté et de justice : Melius est dubilare de occultis quam litigare de incirtis. (S. Ava., lib. vm in G en. ud!it.,c. v.)

De l'enthousiasme.

Philal. Plût à Dieu que tous les théologiens, et saint Augustin lui-même, eussent toujours pratiqué la maxime exprimée dans ce passage. Mais les hommes croient que l'esprit dogmatisant est une marque de leur zèle pour la vérité; et c'est tout le contraire. Ou ne l'aime véritablement qu'à proportion qu'on aime à examiner les preuves, qui la

font connaître pour ce qu'elle est ; et quand on précipite son jugement, on est toujours poussé par des motifs moins sincères. L'espril de dominer n'est pas un des moins ordinaires, et une certaine complaisance qu'on a pour ses propres rêveries, en est un autre qui fait naître l'enthousiasme. C'est le nom qu'on donne au défaut de ceux qui s'imaginent une révélation immédiate, lorsqu'elle n'est point fondée en raison; et comme on peut dire que la raison est une révélation naturelle dont Dieu est l'auteur, de même qu'il l'est de la nature, l'on peut dire aussi que la révélation est une raison surnaturelle c'est-à-dire, une raison étendue par un nouveau fonds de découvertes, émanées immédiatement de Dieu. Mais ces découvertes supposent que nous avons le moyen de les discerner, qui est la raison même : et la vouloir proscrire pour faire place à la révélation, ce serait s'arracher les yeux pour mieux voir les satellites de Jupiter à travers un télescope. La source de l'enthousiasme est qu'une révélation immédiate est plus commode et pluseourte qu'un raisonnement long et pénible, et qui n'est pas toujours suivi d'un heureux succès. On a vu dans tous les siècles des hommes, dont la mélancolie mêlée avec la dévotion, jointe à la bonne opinion qu'ils ont eue d'eux-mêmes, leur a fait accroire qu'ils avaient une toute autre familiarité avec Dieu que les autres hommes. Ils supposent qu'il l'a promise aux siens, et ils croient être son peuple préférahlement aux autres. Leur fantaisie devient une illumination et une autorité divine, et leurs desseins sont une direction infaillible du ciel, qu'ils sont obligés de suivre. Cette opinion a fait de grands effets et causé de grands maux ; car un homme agit plus vigoureusement lorsqu'il suit ses propres impulsions et que l'opinion d'une autorité divine est soutenue par notre inclination. Il est difficile de le tirer de là, parce que cette prétendue certitude sans preuve flatte la vanité et l'amour qu'on a pour ce qui est extraordinaire. Les fanatiques comparent leur opinion à la vue et au sentiment : ils voient la lumière divine comme nous voyons celle du soleil en plein midi, sans avoir besoin que le crépuscule de la raison la leur montre. Ils sont assurés parce qu'ils sont assurés , et leur persuasion est droite parce qu'elle est forte; car c'est à quoi se réduit leur langage figuré. Mais comme il y a deux perceptions, celle de la proposition et celle de la révélation, on peut leur demander où est la clarté. Si c'est dans la vue de la proposition, à quoi bon la révélation? 11 fout donc que ce soit dans le sentiment de la révélation. Mais comment peuvent-ils voir que c'est Dieu qui révèle, tt que ce n'est pas un feu follet qui les promène autour de ce cercle? c'est une révélation parce que je le crois fortement, et je le crois parce que c'est une révélation. Ya-t-il quelque chose plus propre i se précipiter dans l'erreur que de prendre l'imagination pour guide? Saint Paul avait un grand zèle quand il persécu-

tait les Chrétiens, et ne laissait pas de se tromper. L'on sait que le diable a eu ses martyrs, et s'il suffit d'être bien persuadé, on ne saurait distinguer les illusions de Satan des inspirations du Saint-Esprit. C'est donc la raison qui fait connaître la véiité de la révélation; et si notre créance la prouvait, ce serait le cercle dont je viens de parler. Les saints hommes qui recevaient des révélations de Dieu, avaient des signes extérieurs qui les persuadaient de la vérité de la lumière interne. Moïse vil un buisson brûlant sans se consumer, et entendit une voix du milieu du buisson; et Dieu pour l'assurer davantage de sa mission lorsqu'il l'envoya en Egypte pour délivrer ses frères, y employa le miracle de la verge changée en serpent. Gédéon fut envoyé par un ange pour délivrer le peuple d'Israël du joug des Madianites. Cependant il demanda un signe pour être convaincu que cette commission lui était donnée de la part de Dieu. Je ne nie cependant pas que Dieu n'illumine quelquefois l'esprit des hommes, pour leur faire comprendre certaines vérités importantes, ou pour les porter à de bonnes actions, par l'influence et l'assistance immédiate du Saint Esprit, sans aucuns signes extraordinaires qui accompagnent cette influence.

Mais aussi dans ces cas nous avons la raison et l'Ecriture, deux règles infaillibles pour juges de ces illuminations; car si elles s'accordent avec ces règles, nous ne courons du moins aucun risque en les regardant comme inspirées de Dieu, encore que ce ne soit peut-être pas une révélation immédiate.

Théopii. L'enthousiasme était au commencement un bon nom ; et comme le sophisme marque proprement un exercice de la sagesse, l'enthousiasme signifie qu'il y a une divinité en nous, est Deus in nobis; et Socrate prétendait qu'un dieu ou démon lui donnait des avertissements intérieurs, de sorte que l'en- Ihousiasme serait un instinct divin. Mais les hommes ayant consacré leurs liassions, leurs fantaisies et leurs songes, et jusqu'à leur fureur, pour quelque chose de divin ; l'enthousiasme commença à signifier un dérèglement d'esprit, attribué à la force de quelque divinité, qu'on supposait dans ceux qui en étaient frappés; caries devins et les devineresses faisaient paraître une aliénation d'esprit lorsque leur dieu s'emparait d'eux, comme la Sibylle de Cume chez Virgile. Depuis on l'attribue à ceux qui croient sans fondement que leurs mouvements viennent de Dieu. Nisus chez le même poète se sentant poussé, par je ne sais quelle impulsion, à une entreprise dangereuse, où il périt avec son ami, la lui propose en ces termes pleins d'un doute raisonnable :

Dine hune ardorem mentibus addunt, Eunaie, an sua cuique Deus lit dira ciiftido?

11 ne laissa pas de suivre cet instinct, qu'il ne savait pas s'il venait de Dieu ou d'une malheureuse envie de se signaler. Mais s'il avait réussi, il n'aurait point manqué de s'en autoriser dans un autre cas, et de se

croire poussé par quelque puissance divine. Les enthousiastes d'aujourd'hui croient recevoir encore de Dieu des dogmes qui les éclairent. Les trembleurs sont dans celte persuasion, et Barclay, leur premier auteur méthodique, prétend qu'ils trouvent en eux une certaine lumière qui se fait connaître par elle-même. Mais pourquoi appeler lumière ce qui ne fait rien voir? Je sais qu'il y a des personnes de cette disposition d'esprit, qui voient des étincelles et même quelque chose de plus lumineux ; mais cette image de lumière corporelle, excitée quand leurs esprits sont échauffés, ne donne point de lumière à l'esprit. Quelques hommes idiots, ayant l'imagination agitée, se forment des conceptions qu'ils n'avaient point auparavant; ils sont en état de dire de belles choses à leurs sens, ou du moins de fort animées ; ils admirent eux-mêmes et font admirer aux autres cette fertilité qui passe pour inspiration. Cet avantage leur vient en bonne partie d'une forte imagination que la passion anime, et d'une mémoire heureuse qui a bien retenu les manières de parler des livres prophétiques, que la lecture ou les discours des autres leur ont rendus familiers. Antoinette de Bourignon se servait de la facilité qu'elle avait de parler et d'écrire, comme d'une preuve de sa mission divine; et je connais un visionnaire, qui fonde la sienne sur le talent qu'il a de parler et prier tout haut, presque une journée entière, sans se lasser et sans demeurer à sec. Il y a des personnes qui, après avoir pratiqué des austérités, ou après un état de tristesse, goûtent une paix et une consolation dans l'àine qui les ravit; et ils y trouvent tant de douceur, qu'ils croient que c'est un effet du Saint- Esprit. Il est bien vrai que le contentement qu'on trouve dans la considération de la grandeur et de la bonté de Dieu dans l'accomplissement de sa volonté, dans la pratique des vertus, est une grâie de Dieu et des plus grandes, mais ce n'est pas toujours une grâce qui ait besoin d'un secours surnaturel nouveau, comme beaucoup de ces bDnnes gens le prétendent.... Il y aurait pourtant un cas où ces inspirations porteraient leurs preuves avec elles. Ce serait si elles éclairaient véritablement l'esprit par des découvertes importantes de quelque connaissance extraordinaire, qui seraient audessus des forces de la personne qui les aurait acquises sans aucun secours externe. Si Jacob Bobine, fameux cordonnier de la Lusace, dont les écrits ont été traduits de l'allemand en d'autres langues sous le nom d» philosophe Teutonique, et ont en effet quelque chose de grand et de beau, pour un homme de cette condition, avait su faire de l'or comme quelques-uns se le persuadent, ou comme fit saint Jean l'évangéliste, si nous en croyons ce que dit un hymne fait à son honneur,

Inexhanstiim frrl thesaurum Oui de Vireis fecil anruin, t.emmas de tapidibus,

on aurait eu quelque lieu de donner plus

de créance à ce cordonnier extraordinaire. Et si Mlle Antoinette Bourignon avait fourni à Bertrand Lacoste, ingénieur français à Hambourg, la lumière dans les sciences qu'il crut avoir reçu d'elle, comme il le marque en lui dédiant son livre de la Quadrature du cercle, où, faisant allusion à Antoinette et Bertrand, il l'appelait l'A en théologie, comme il se disait être lui-même le B en mathématique, on n'aurait su que dire. Mais on ne voit point d'exemple d'un succès considérable de cette nature, non plus que de prédictions bien circonstanciées qui aient réussi à de telles gens.... Il est vrai cependant que ces persuasions font quelquefois un bon effet, et servent h de grandes choses; car Dieu peut se servir da l'erreur pour établir ou maintenir la vérité. Mais je ne crois point qu'il soit permis facilement à nous, de se servir de fraudes pieuses pour une bonne fin. Et quant aux dogmes de la religion, nous n'avons point besoin de nouvelles révélations : c'est assez qu'on nous propose des règles salutaires, pour que nous soyons obligés de les suivre, quoique celui qui les propose ne fasse aucun miracle; et quoique Jésus-Christ en fût muni, il ne laissa pas de refuser quelquefois d'en faire pour complaire à celle race perverse, qui demandait des signes lorsqu'il ne prêchait que la vertu, et ce qui avait déjà été enseigné par la raison naturelle et par les prophètes.

De l'erreur, principalement en matière de religion.

Philalèthe. A près a vojr assez parlé de tous les moyens qui nous font connaître ou deviner la vérité, disons encore quelque chose de nos erreurs et de nos mauvais jugements. 11 faut que les hommes se trompent souvent, puisqu'il y a tant de dissensions entre eux. Les raisons de cela se peuvent réduire à ces quatre : 1° le manque de preuves ; 2° le peu d'habileté à s'en servir; 3° le manque de volonté d'en faire usage; *° les fausses règles des probabilités. Quand je parle du défaut de preuves, je coin prends encore ce Iles qu'on pourrait trouver, si on en avait les moyens et la commodité ; mais c'est de quoi on manque le plus souvent. Tel est l'état des hommes, dont la vie se passe à chercher de quoi subsister : ils sont aussi peu instruits de ce qui se passe dans le monde, qu'un cheval de somme qui va toujours par le même chemin, peut devenir habile dans la carte du pays. Il leur faudrait les langues, la lecture, ia conversation, les observations de la nature et les expériences de l'art. Or, tout cela ne convenant point à leur état, dirons-nous donc que le gros des hommes n'est conduit au bonheur et à la misère que par un hasard aveugle? Faut-il qu'ils s'abandonnent aux opinions courantes et aux guides autorisés dans le pays, même par rapport au bonheur ou malheur éternel? ou, sera-t-on malheureux éternellement pour être né plutôt dans un pays que dans un

MM

* 1 ÏL

autre? Il faut pourtant avouer que personne n'est si fort occupé du soin de pourvoir à sa subsistance, qu'il n'ait aucun temps de reste pour penser à son âme et pour s'instruire de ce qui regarde la religion, s'il y était aussi appliqué qu'il l'est à des choses moins importantes.

Théophile. Supposons que les hommes ne soient pas toujours en état de s'instruire euxmêmes, et que, ne pouvant pas abandonner avec prudence le soin de la subsistance de leur famille pour chercherdes vérités difficiles, ils soient obligés de suivre les sentiments autorisés chez eux, il faudra toujours juger que dans ceux qui ont la vraie religion sans en avoir des preuves, la grâce intérieure suppléera au défaut des motifs de crédibilité; et la charité nous fait juger encore, comme j'ai déjà remarqué, que Dieu fait pour les personnes de bonne volonté, élevées parmi les épaisses ténèbres des erreurs les plus dangereuses, tout ce que sa bonté et sa justice demandent, quoique peut-être d'une manière qui nous est inconnue. On a des histo'res applaudies dans l'Eglise romaine, de personnes qui ont été ressuscitées exprès pour ne point manquer des secours salutaires. Mais Dieu peut secourir les âmes par l'opération interne du Saint- Esprit, sans avoir besoin d'un si grand miracle ; et ce qu'il y a de bon et de consolant pour le genre humain, c'est que, pour se mettre dans l'état de la grâce de Dieu, il ne faut que la bonne volonté, mais sincère et sérieuse. Je reconnais qu"on n'a pas même cette bonne volonté sans la grâce de Dieu, d'autant que tout bien naturel ou surnaturel vient de lui; mais c'est toujours assez qu'il ne faut qu'avoir la volonté, et qu'il est impossible que Dieu puisse demander une condition plus facile et plus raisonnable.

Philal. 11 y en a qui sont assez à leur aise pour avoir toutes les commodités propres à éclaircir leurs doutes ; mais ils sont détournés de cela par des obstacles pleins d'artilices, qu'il est assez facile d'apercevoir, sans qu'il soit nécessaire de les étaler en cet endroit. J'aime mieux parler de ceux qui manquent d'habileté pour faire valoir les preuves qu'ils ont pour ainsi dire sous la main, et qui ne sauraient retenir une longue suite de conséquences, ni peser toutes les • inconstances. Il y a des gens d'un seul syllogisme, et il y en a de deux seulement. Ce n'est pas le lieu ici de déterminer si cette imperfection vient d'une différence naturelle des âmes mêmes ou des organes, ou si elle dépend du défaut de l'exercice qui polit les facultés naturelles. Il nous suffit ici qu'elle est visible, et qu'on n'a qu'a aller du palais ou de la bourse aux hôpitaux et aux petites maisons pour s'en apercevoir.

Théoph. Ce ne sont pas les pauvres seuls qui sont nécessiteux ; il manque plus à certains riches qu'à eux, parce que ces riches demandent trop, et se mettent volontairement dans une espèce d'indigence qui les empêche de vaquer aux considérations importantes. L'exemple y fait beaucoup. Ou

s'attache à suivre celui de ses pareils qu'on est obligé de pratiquer, sans faire paraître un esprit de contrariété, et cela fait aisément qu'on leur devient semblable. 11 est bien difficile de contenter en même temps la raison et la coutume. Quant à ceux qui manquent de capacité, il y en a peut-être moins qu'on ne pense; je crois que le bon sens avec l'application peuvent suffire à tout ce qui ne demande pas de la promptitude. Je présuppose le bon sens, parce que je ne crois pas que vous vouliez exiger la recherche de la vérité des habitants des petites maisons. 11 est vrai qu'il n'y en a pas beaucoup qui n'en pussent revenir, si nous en connaissions les moyens; et quelque différence originale qu'il y ait entre nos âmes (comme je crois en effet qu'il y en a) , il est toujours sûr que l'une pourrait aller aussi loin que l'autre (mais non pas peut-être si vite), si elle était menée comme il faut.

Philal. Il y a une autre sorte de gens qui ne manquent que de volonté. Un violent attachement au plaisir, une constante application à ce qui regarde leur fortune, une paresse ou négligence générale, une aversion particulière pour l'étude et la méditation, les empêchent de penser sérieusement à la vérité. Il y en a même qui craignent qu'une recherche, exempte de toute partialité, ne fût point favorable aux opinions qui s'accommodent le mieux à leurs préjugés et à leurs desseins. On connaît des personnes qui ne veulent pas lire une lettre qu'on suppose porter de méchantes nouvelles, et bien des gens évitent d'arrêter les comptes ou de s'informer de l'étal de leur bien, de peur d'apprendre ce qu'ils voudraient toujours ignorer. Il y en a qui ont de grands revenus et les emploient tous à des provisions pour le corps, sans songer aux moyens de perfectionner l'entendement. Ils prennent un grand soin de paraître toujours dans un équipage propre et brillant, et ils souffrent sans peine que leur âme soit couverte des méchants haillons de la prévention et de l'erreur; et que la nudité, c'est-à-dire l'ignorance, paraisse à travers. Sans parler des intérêts qu'ils doivent prendre à un état à venir, ils ne négligent pas moins ce qu'ils sont intéressés à connaître dans la vie qu'ils mènent dans ce monde. Et c'est quelque chose d'étrange que bien souvent ceux qui regardent le pouvoir et l'autorité comme un apanage de leur naissance ou de leur fortune, l'abandonnent négligemment à des gens d'une condition inférieure à la leur, mais qui les surpassent en connaissance; car il faut bien que les aveugles soient conduits par ceux qui voient, ou qu'ils tombent dans la fosse, et il n'y a point de pire esclavage que celui de l'entendement.

Théoph. Il n'y a point de preuve plus évidente de la négligence des hommes, par rapport à leurs vrais intérêts, que le peu desoin qu'on a de connaître et de pratiquer ce qui convient à la santé, qui est un de nos plus grands biens , et quoique les grands se ressentent autant et plus que les autres des.

mauvais effets de cette négligence, ils n'en reviennent point, l'our ce qui se rapporte à la foi, plusieurs regardent la pensée qui les pourrait porter à la discussion, comme une tentation du démon, qu'ils ne croient pouvoir mieux surmonter qu'en tournant l'esprit à toute autre choxe. Les hommes qui n'aiment que les plaisirs, ou qui s'attachent à quelque occupation, ont coutume de négliger les autres affaires. Un joueur, un chasseur, un buveur, un débauché, et même un curieux de bagatelles, perdra sa fortune et son bien, faute de se donner la peine de solliciter un procès ou de parler à des gens en place. Il yen a comme l'empereur Honorius qui, lorsqu'on lui porta la nouvelle de la perte de Rome, crut que c'était sa poule qui portait ce nom, ce qui le fâcha plus que la vérité. 11 serait à souhaiter que les hommes qui ont du pouvoir, eussent de la connaissance à proportion; mais quand le détail des sciences, des arts, de l'histoire et des langues n'y serait pas, un jugement solide et exercé, et une connaissance des choses également grandes et générales, en un mot, summa rerum, pourrait suffire. Et comme l'empereur Auguste avait un abrégé des forces et des besoins de l'Etat, qu'il appelait Breviarium imperii, on pourrait avoir un abrégé des intérêts de l'homme, qui mériterait d'être appelé Enchiridion sapientiw, si les hommes voulaient avoir soin de ce qui leur importe le plus.

Philal. Enfin la plupart de nos erreurs viennent des fausses mesures de probabilité qu'on prend, soit en suspendant son jugement malgré des raisons manifestes, soit en le donnant malgré des probabilités contraires. Ces fausses mesures consistent, 1° dans des propositions douteuses, prises pour principes; la' dans des hypothèses reçues; 3° dans l'autorité. Nous jugeons ordinairement de la vérité par la conlorniité avec ce que nous regardons comme principes incontestables, et cela nous fait mépriser le témoignage des autres, et même celui de nos sens, quand ils y sont ou paraissent contraires; mais avant que de s'y fier avec tant d'assurance, il faudrait les examiner avec la dernière exactitude. Les enfants reçoivent des propositions qui leur sont inculquées par leurs père et mère, nourrices, précepteurs et autres qui sont autour d'eux, et ces propositions ayant pris racine , passent pour sacrées comme un Urim et Thummim, que Dieu aurait mis luimême dans l'âme. On a de la peine à souflrir ce qui choque ces oracles internes, pendant qu'on digère les plus grandes absurdités qui s'y accordent. Cela parait par l'extrême obstination qu'on remarque dans différents hommes, à croire fortement des opinions directement opposées, comme des articles de foi, quoiqu'elles soient fort souvent également absurdes. Prenez une personne de bon sens, mais persuadée de cette maxime, quon doit croire ce quon croit dans sa communion, telle qu'on l'enseigne à Wirteinberg ou en Suède; quelle disposition n'a-t-elle pas à recevoir sans peine la doctrine de la consub-

stantiation, et à croire qu'une même chose est chair et pain à la fois?

ïhéoph. Il parait bien, Monsieur, que vous n'êtes pas assez instruit des sentiments des évangélistes , qui admettent la présence réelle du corps de Notre-Seigneur dans l'Eucharistie. Ils se sont expliqués mille fois, qu'ils ne veulent point de consubstantiation du pain et du vin avec la chair et le sang de Jésus -Christ, et encore moins qu'une même chose est chair et pain ensemble. Us enseignent seulement qu'en recevant les symboles visibles, on reçoit d'une manière invisible et surnaturelle le corps du Sauveur, sans qu'il soit enfermé dans le pain; et la présence qu'ils entendent n'est point locale , ou spéciale pour ainsi dire, c'est-à-dire déterminée par les dimensions du corps présent; de sorte que tout ce que les sens y peuvent opposer ne les regarde point : et pour faire voir que les inconvénients qu'on pourrait tirer de la raison ne les touchent point non plus, ils déclarent que ce qu'ils entendent par la substance du corps ne consiste point dans l'étendue ou dimension; et ils ne font point difficulté d'admettre que le corps glorieux de Jésus -Christ garde une certaine présence ordinaire et locale, mais convenable à son état dans le lieu sublime où il se trouve, toute différente de cette présence sacramentelle dont il s'agit ici, ou de sa présence miraculeuse avec laquelle il gouverne l'Eglise, qui fait qu'il est , non pas partout comme Dieu, mais là où il veut bien être; ce qui est le sentiment des plus modérés; de sorte que, pour montrer l'absurdité de leur doctrine, il faudrait démontrer que toute l'essence du corps ne consiste que dans l'étendue, et de ce qui est uniquement mesuré par là, ce que personne n'a encore fait, que je sache. Aussi toute celte difficulté ne regarde pas moins les réformés, qui suivent les confessions gallicane et belgique, la déclaration de rassemblée de Saudomir, composéedegens des deuxeonfessionsaugustane et helvétique, et conforme à la confession saxonne, destinée pour le concile de Trente, la profession de foi des réformés venus au colloque de Torn, convoqué sous l'autorité d'Vladislas, roi de Pologne, et la doctrine constante île Calvin et de Bèze, qui ont déclaré le plus distinctement et le plus fortement du monde, que les symboles fournissent effectivement ce qu'ils représentent, et que nous devenons participants de la substance même du corps et du sang de Jésus- Christ; et Calvin, après avoir réfuté ceux qui se contentent d'une participation métaphorique de pensée ou de sceau, et d'une union de foi, ajoute qu'on ne pourra rien dire d'assez fort pour établir la réalité, qu'il ne soit prêl à signer, pourvu qu'on évite tout ce qui regarde la circonscription des lieux ou la diffusion des dimensions ; de sorte qu'il paraît que dans le fond, sa doctrine était celle de Mélanchton, et même de Luther (comme Calvin le présume lui-même dans une de ses lettres), excepté qu'outre la condition de la perception des symboles, dont Luther se

contente, il demande encore la condition de

IliO

la foi, pour exclure la participation des indignes ; et j'ai trouve Calvin si positif sur cette communion réelle en cent lieux de ses ouvrages, et même dans les lettres familières , où il n'en avait point besoin, que je ne vois point de lieu de le soupçonnerd'artifice.

Philal. Je vous demande pardon , si j'ai parlé de ces messieurs selon l'opinion vulgaire; et je me souviens maintenant d'avoir remarqué que de fort habiles théologiens de l'Eglise anglicane ont été pour cette participation réelle. Mais des principes établis, passons aux hypothèses reçues. Ceux^ qui reconnaissent que ce ne sont qu'hypothèses, ne laissent pas souvent de les maintenir avec chaleur, à peu près comme des principes assurés, et de mépriser les probabilités contraires. Il serait insupportable à un savant professeur de voir son autorité renversée en un instant par un nouveau venu qui rejetterait ses hypothèses : son autorité, dis -je, qui est en vogue depuis trente ou quarante ans, acquise par bien des veilles, soutenue par quantité de grec et de latin, confirmée par une tradition générale et par une barbe vénérable. Tous les arguments qu'on peut employer pour le convaincre de la fausseté de son hypothèse, seront aussi peu capables de prévaloir sur son esprit, que les efforts que fil Borée pour obliger le voyageur à quitter son manteau , qu'il tint d'autant plus ferme (jue ce vent souillait avec plus de violence.

Théoph. En effet, les eoperniciens oit éprouvé, dans leurs adversaires, que les hypothèses reconnues pour telles, ne laissent pas d'être soutenues avec un zèle ardent; et les cariésiens ne sont pas inoins positifs pour leurs particules cannelées et petites boulesdu second élément, (pie si c'étaient des théorèmes d'Euclide; et il semble que le zèle pour nos hypothèses n'est qu'un effet de la passion que nous avons de nous faire respecter nousmêmes. Il est vrai que ceux qui ont condamné Galilée ont cru que le repos de la terre était plus qu'une hypothèse, car ils le jugeaient confoime à l'Ecriture et à la raison.Mais depuis, on s'est aperçu que la raison au moins ne la soutenait [dus; et quant à l'Ecriture, le P. Fabry , pénitencier de Saint-Pierre, excellent théologien et philosophe, publiant dans Rome même une apologie d Eustachio Divini, fameux opticien, ne feignit point de déclarer que ce n'était que provisionnellement qu'on entendait , dans le texte sacré, un vrai mouvement du soleil ; et que si le sentiment de Copernic se trouvait vérifié, on ne ferait point difficulté de l'expliquer comme ce passage de Virgile :

. . . . Terraque urbesque recedunt.

Cependant on ne laisse pas de continuer en Italie, en Espagne, et même dans les pays héréditaires de l'empereur, de supprimer la doctrine de Copernic, au grand préjudice de ces nations, dont les esprits pourraient s'é- Isver à de plus, belles découvertes, s'ils jouis-

saient d'une liberté raisonnable et philosophique.

Philal. Les passions dominantes paraissent être, en effet, comme vous d ites, la source de l'amour qu'on a pour les hypothèses; mais elles s'étendent encore bien plus loin. La (dus grande probabilité du monde ne servira de rien à faire voir son injustice à un avare et à un ambitieux ; et un amant aura toute la facilité du monde à se laisser duper par sa maîtresse , tant il est vrai que nous croyons facilement ce que nous voulons, et /selon la remarque de Vir-

le :

Qui amant ipsi sibi somnia flngunt.

C'est ce qui fait qu'on se sert de deux moyens d'échapper aux probabilités les [dus apparentes, quand elles attaquent nos passions et nos préjugés. Le premier est de penser qu'il y peut avoir quelque sophistiquerie cachée dans l'argument qu'on nous objecte; elle second de supposer que nous pourrions meltreenavantde tout aussi bons, ou même de meilleurs arguments pour battre I adversaire, si nous avions la commodité, ou l'habileté, ou l'assistance qu'il nous faudrait pour les trouver. Ces moyens de se défendre de la conviction sont bons quelquefois : mais aussi ce sont des soplnsines lorsque la matière est assez éclaircie et qu'on a tout mis en ligne de compte ; car après cela il y a moyen de connaître, sur le tout, de quel côté se trouve la probabilité. C'est ainsi qu'il n'y a point de lieu de douter que les animaux ont été formés plutôt par des mouvements qu'un agent intelligent a conduits, que par un concours fortuit d'atomes, comme il n'y a personne qui doute le moins du monde si les caractères d'imprimerie qui forment un discours intelligible, ont été assemblés par un homme attentif, ou par un mélange confus. Je croirais donc qu'il ne dépend point de nous de suspendre notre assentiment dans ces rencontres; mais nous le pouvons faire quand la probabilité est moins évidente, et nous pouvons nouseontenterinêine des preuves plus faibles qui conviennent le mieux avec notre inclination. 11 me parait impraticable, à la vérité, qu'un homme penche du côté où il voit le moins de probabilité : la perception, la connaissance et l'assentiment ne sont point arbitraires, comme il ne dépend .point de moi de voir ou de ne point voir la convenance de deux idées, quand mon esprit y est tourné. Nous pouvons pourtant arrêter volontairement le progrès de nos recherches, sans quoi l'ignorance ou l'erreur ne pourrait être un péché en aucun cas. C'est en cela que nous exerçons notre liberté. 11 est vrai que dans les rencontres où l'on n'a aucun intérêt, on embrasse l'opinion commune ou le sentiment du premier venu, mais dans les points où notre bonheur ou malheur est intéressé, l'esprit s'applique plus sérieusement à peser les probabilités; et je pense qu'en cecas, c'est-à-dire, lorsque nous avons de l'attention, nous n'avons pas le choix de nous déterminer pour le côté

PENi-ÉES DE LEIBMTZ SUR LA RELIGION ET LA MORALE.

que nous voulons, s'il y a entre deux partis des différences tout à fait visibles, et que ce sera la plus grande probabilité qui déterminera notre assentiment.

Tiiéopu. Je suis de votre avis dans le fond, et nous nous sommes assez expliqués làdessus , dans nos conférences précédentes, quand nous avons parlé de la liberté. J'ai montré alors que nous ne croyons jamais ce que nous voulons , mais bien ce que nous voyons le plus apparent : et que néanmoins nous pouvons nous faire croire indirectement ce que nous voulons, en détournant l'attention d'un objet désagréable pour nous appliquer à un autre qui nous plaît; ce qui fait qu'en envisageant davantage les raisons d'un parti favori, nous le croyons enfin le plus vraisemblable. Quant aux opinions où nous ne prenons guère d'intérêt, et que nous recevons sur des raisons légères, cela se fait parce que, ne remarquant presque rien qui s'y oppose , nous trouvons que l'opinion qu'on nous fait envisager favorablement surpasse autant et plus le sentiment opposé qui n'a rien pour lui dans notre perception, que s'il y avait eu beaucoup de raisons de part et d'autre : car la différence entre 0 et 1, ou entre 2 et 3, est aussi grande qu'entre 9 et 10; et nous nous apercevons de cet avantage, sans penser à l'examen qui serait encore nécessaire pour juger, mais où rien ne nous convie.

Philal. La dernière fausse mesure de probabilité que j'ai dessein de remarquer, est l'autorité mal entendue, qui retient plus de gens dans l'ignorance et dans l'erreur, que toutes les autres ensemble. Combien voit-on de gens qui n'ont point d'autre fondement de leur sentiment que lesopinions reçues parmi nos amis, ou parmi les gens de notre profession, ou dans notre parti , ou dans notre pays? Une telle doctrine à été approuvée par la vénérable antiquité; elle vient à moi sous le passe-port des siècles précédents : d'autres hommes s'y rendent; c'est pourquoi je suis à l'abri de l'erreur en la recevant. On serait aussi bien fondé à jeter à croix ou à pile pour prendre ses opinions, qu'à les choisir sur de telles règles. Et, outre que tous les hommes sont sujets à l'erreur, je crois que si nous pouvions voir les secrets motifs qui font agir les savants et les chefs de parti, nous trouverions souvent toute autre chose que le pur amour de la vérité. Il est sûr, au moins, qu'il n'y a point d'opinion si absurde qu'elle ne puisse être embrassée sur ce fondement, puisqu'il n'y a guère d'erreur qui n'ait eu ses partisans.

Théoph. Il faut pourtant avouer qu'on ne saurait éviter en bien des rencontres de se rendre à l'autorité. Saint Augustin a fait un livre assez joli, De utilitate credtndi , qui mérite d'être lu sur ce sujet; et quant aux opinions reçues, elles ont pour elles quelque chose d'approchant à ce qui donne ce qu'on nm'cWe présomption chez les jurisconsultes : et quoiqu'on ne soit point obligé de les suivre toujours sans preuves , on n'est pas autorisé non plus à les détruire dans l'esprit

d'autrui sans avoir des preuves contraires. C'est qu'il n'est point permis de rien changer sans raison.... Je ne suis point d'avis qu'on méprise l'antiquité en matière de religion ; et je crois même qu'on peut dire que Dieu a préservé les conciles véritablement œcuméniques jusqu'ici de toute erreur contraire à la doctrine salutaire. Au reste, c'est une chose étrange que la prévention de parti. J'ai vu des gens embrasser avec ardeur une opinion, par la seule raison qu'elle est reçue dans leur ordre, ou même seulement parce qu'elle est contraire à celle d'un homme d'une religion ou d'une nation qu'ils n'aimaient point, quoique la question n'eût presque point de connexion avec la religion ou avec les intérêts des peuples. Ils ne savaient point peut-être que c'était là véritablement la source de leur zèle : mais je reconnaissais que sur la première nouvelle qu'un tel avait écrit telle ou telle chose , ils fouillaient dans les bibliothèques et alambiquaient leurs esprits animaux pour trouver de quoi réfuter. C'est ce qui se pratique aussi souvent par ceux qui soutiennent des thèses dans les universités, et qui cherchent à se signaler contre leurs adversaires. Mais que dirons-nous des doctrines prescrites dans les livres symboliques du parti, même parmi les protestants, qu'on est souvent obligé d'embrasser avec serment ?(Jue quelques-uns ne croient signifier chez nous que l'obligation de professer ce que ces livres ou formulaires ont de la sainte Ecriture, en quoi ils sont contredits par d'autres. Et dans les ordres religieux du parti de Rome, sans se contenter des doctrines établies dans leur Eglise, on prescrit des bornes plus étroites à ceux qui enseignent; témoin les propositions que le général des Jésuites , ClauJe Aquaviva (si je ne me trompe), défendit d'enseigner dans leurs écoles. Il serait bon (pour le dire en passant] de faire un recueil systématique des propositions décidées et censurées par des conciles, Papes, évoques, supérieurs, facultés, qui servirait à l'histoire ecclésiastique. On peut distinguer entre enseigner et embrasser un sentiment. Il n'y a point de serinent au monde, ni de défense qui puisse forcer un homme à demeurer oans la même opinion, car les sentiments sont involontaires en eux-mêmes : mais il peut et il doit s'abstenir d'enseigner une doctrine qui passe pour dangereuse, à moins qu'il ne s'y trouve obligé en conscience; et en ce cas, il faut se déclarer sincèrement et sortir de son poste, quand on a été chargé d'enseigner; supposé pourtant qu'on le puisse faire sans s'exposer à un danger extrême, qui pourrait forcer de quitter sans bruit : et on ne voit guère d'autre moyen d'accorder les droits du public et du particulier, l'un devant empêcher ce qu'il juge mauvais, et l'autre ne pouvant point se dispenser des devoirs exigés par sa conscience. Philal. Cette opposition entre le public et le particulier, et même entre les opinions publiques de différents partis, est un ma inévitable. Mais souvent les mêmes opposi

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tions ne sont qu'apparentes, et ne consistent que dans les formules. Je suis obligé aussi de dire, pour rendre justice au genre humain, qu'il n'y a pas tant de gens engagés dans Terreur qu'on le suppose ordinairement ; non que je croie qu'ils embrassent la vérité, mais parce qu'en etfet , sur les doctrines dont on fait tant de bruit , ils n'ont absolument point d'opinion positive, et que, sans rien examiner, et sans avoir dans l'esprit les idées les plus superficielles sur l'affaire en question, ils sont résolus de se le» nir attachés à leur parti . comme des soldats qui n'examinent point la cause qu'ils défendent; et si la vie d'un homme fait voir qu'il n'a aucun égard sincère pour la religion, il lui suffit d'avoir la main et la langue prêtes à soutenir l'opinion commune, pour se rendre reeommandable à ceux qui lui peuvent procurer de l'appui.

Théoph. Cette justice que vous rendez au genre humain ne tourne point à sa louange ; et les hommes seraient plus excusables de suivre sincèrement leurs opinions, que de les contrefaire par intérêt. Peut-être pourtant qu'il y a plus de sincérité dans leur fait, que vous ne semblez donnera entendre ; car, sans aucune connaissance de cause, ils peuvent être parvenus à une foi implicite, en se soumettant généralement et quelquefois aveuglément, mais souvent de bonne foi, au jugement des autres, dont ils ont une fois reconnu l'autorité. 11 est vrai que l'intérêt qu'ils y trouvent contribue à cette soumission, mais cela n'empêche point qu'enfin l'opinion ne se forme. On se contente dans l'Eglise romaine de cette foi implicite à peu près, n'y ayant peut-être point d'article dû à la révélation, qui y soit absolument fondamental, et qui y passe pour nécessaire, necessitaie medii, c'est-à-dire dont la créance soit une condition absolument nécessaire au salut, et ils le sont tous neccssitate prœcepli, I ar la nécessité qu'on y enseigne d'obéir à l'Eglise, comme on l'appelle, et de donner toute l'attention due à ce qui y est proposé, le tout sous peine de péché mortel. Mais cette nécessité n'exige qu'une docilité raisonnable, et n'oblige point à l'assentiment, suivant les plus savants docteurs de cette Eglise. Le cardinal Bellarmin même crut cependant que rien n'était meilleur que cette foi d'enfant qui se soumet à une autorité établie; et il raconte avec approbation l'adresse d'un moribond qui éluda le diable par ce cercle, qu'on lui entendit répéter souvent :

Je crois tout ce que croit l'Eglise.

L'Eglise cruh ce que je cruis.

ÉLOGE DES CHINOIS; CONSEILS SUR LA MANIÈRE DE LEUR ANNONCER L'ÉVANGILE.

(T. IV, Prœfatio in nuvissimu sinica, p. 82.)

No s ne sommes pas inférieurs aux Chinois dai s les arts d'industrie, et nous les surpassons beaucoupdans l'art militaire, et dans eûtes les sciences spéculatives; telles que

la logique, la métaphysique, la géométrie ' mais dans la philosophie pratique, et dans tout ce qui tient aux offices de la vie civile, ils l'emportent sur nous ; et telle est la corruption des mœurs, qui gagne de plus en plus parmi nous; qu'ainsi que nous envoyons aux Chinois des missionnaires qui leur apprennent la théologie révélée, il faudra que les Chinois nous en envoient pour nous enseigner l'usage et la pratique de la théologie naturelle, et je crois qu'un arbitre sage qui aurait à décider lequel des deux peuples, celui de la Chine et celui d'Europe, est le plus favorisé, et dont la condition est préférable, prononcerait en faveur des Chinois, si nous n'avions sur eux l'avantage inestimable de connaître et de professer la religion chrétienne.

Cet avantage, on travaille depuis plusieurs années, en Europe, à le procurer aux Chinois. Ce sont principalement les Jésuites qui s'en occupent, par l'effet d'une charité très-estimable, et que ceux même qui les regardent comme leurs ennemis, jugent digne des plus grands éloges.

Je sais qu'Antoine Arnaud, personnage qu'on peut compter parmi les ornements de ce siècle, et qui était au nombre de mes amis, emporté par son zèle, a fait à leurs missionnaires des reproches, que je crois n'avoir point toujours été assez sages; car il faut, à l'exemple de saint Paul, se faire tout à tons : et il me semble que les honneurs rendus par les Chinois à Confucius, et tolérés par les Jésuites, ne devraient pas être pris pour une adoration religieuse.

Le même M. Arnaud n'en a point agi assez équitablement dans son apologie des catholiques, avec les Hollandais et les Anglais, en imputant à ces deux nations des traits d'insouciance pour la propagation de la foi chrétienne qui ne regardent que des particuliers On doit convenir que les religieux, à la faveur de leur institut, ont, pour remplir des missions saintes, une facilité et des ressources que les nôtres ne pourraient se procurer qu'avec beaucoup de peine.

Je voudrais au reste qu'on traitât avec les peuples dont on cherche à procurer la conversion, de manière à ne point leur faire connaître qu'il existe des divisions parmi nous autres Chrétiens. Nous sommes tous d'accord sur les points de la foi chrétienne, dont la profession sincère serait incontestablement suffisante pour leur faire obtenir le salut : il faudrait donc dans leur instruction, se borner à ces points, et aussi ne point y en joindre qui soient hétériques, controuvés ou vraiment douteux.

On devrait en cette matière imiter la prudence des anciens Pères de l'Eglise, qui, quand ils instruisaient les infidèles, d'un côté ne proposaient point brusquement, et à la fois, tous les mystères à ceux d'entre eux qui n'étaient pas assez préparés, et de l'autre ne supprimaient aucune vérité chrétienne dans la vue de leur plaire, ainsi que Louis de Dieu nous apprend qu'il est arrivé

à l'autour d'une traduction de l'Evangile en persan.

Je crois que Rouie a nui aux progrès de la foi, par des défenses qui n'ont eu de fondement que dans des relations faites dans un esprit fâcheux; et on a vu des missionnaires peu sages et sans expérience des choses humaines, qui, contre l'avis de leurs collègues bien plus habiles qu'eux, ont voulu forcer les Chrétiens des pays lointains à se conformer à tous les rites des Chrétiens occidentaux :... c'est par là qu'a péri cette Eglise d'Abyssinie qui donnait de si belles espérances. Il faut espérer que la prudence chétienne inspirera, dans la suite, plus de circonspection et de réserve.

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