PREFACE
vie future, c'est-à-dire, la beauté de Dieu, ce qui entraine avec soi l'amour de Dieu et de l'harmonie universelle. Si cette beauté était une fois bien profondément gravée dans son imagination, s'il goûtait en la contemplant une douceur toujours nouvelle, si elle était toujours présente à ses yeux, il en résulterait, 1° que toutes ses actions seraient dirigées vers sa fin dernière; 2° que l'amour de Dieu serait en lui à l'épreuve de tous les tourments, en sorte que, renfermé dans le taureau de Pbaldris, sa béatitude future serait l'unique objet de ses pensées, et qu'à travers les pierres dont il serait accablé, il imaginerait voir les cieux qui lui sont ouverts, comme saint Etienne.» [Opéra Leibnitzii, t. VI, p. 307.)
Ce grand homme, qui a mené de front toutes les sciences, et qui les a menées si loin, le Platon de la Germanie, n'adonc point cru que les extases fussent des chimères, ni que la contemplation de Dieu , c'est-àdire, dans le langage des mystiques, l'oraison de contemplation et d'union, n'en pût être le principe. 11 y a plus; loin de les croire uniquement propres à repaître l'imagination de quelques dévots oisifs, il les a envisagées comme le plus haut point de la perfection et de Ja félicité humaine; car c'est par des exercices et des méthodes qui tendent à mettre l'âme dans un état approchant de l'extase, qu'il croit que l'homme pourrait se rendre supérieur à toutes les douleurs. « Je tiens,» dit-il (l'héodicée, n. 25o, ou l'Esprit de Leibnitz, t. Il, p. 289), «que la chose n'est pas impossible, et que les hommes pourraient y parvenir à force de méditations et d'exercices. Car sans parler des vrais martyrs et de ceux qui ont été extrait! dinairement assistés d'en haut, il y en a eu de faux, qui les ont imités.... Encore aujourd'hui des nations entières, comme les Huions, les Iroquois, nous font une grande le- <;on là-dessus. On ne saurait lire sans étonnement avec quelle intrépidité et presque insensibilité ils bravent leurs ennemis, qui les rôtissent à petit feu, et les mangent par tranches.... Tout ce qu'une merveilleuse vigueur de cœur et d'esprit fait dans ces sauvages entêtés d'un point d'honneur des plus singuliers, pourrait être acquis parmi nous par l'éducation, par des mortifications bien assaisonnées, par une joie dominante» fondée en raison ; par un grand exercice à conserver une certaine présence d'esprit au milieu des distractions et des impressions les plus capables de les troubler.... Je ne m'attends pas qu'on fonde de sitôt un ordre religieux, dont le but soit d'élever à ce point de perfection. Comme il est rare qu'on soit exposé aux extrémités, ou on aurait besoin d'une si grande force d'esprit, on ne s'avisera guère d'en faire provision aux dépens de nos commodités ordinaires, quoiqu'on ij gagnerail infiniment pins (pion ri y perdrait. »
Si jamais on fondait un ordre semblable, sainte Thérèse en aurait été la plus digue
thode et ses écrits, qu'il faudrait en puiser les principales règles.
Si l'état d'extase ou de ravissement, loin de pouvoir être l'objet de l'incrédulité ou de la dérision, constitue au contraire le plus haut degré de perfection auquel l'homme puisse atteindre sur la terre, il semble que nous aurions dû proposer la méthode et l'art divin d'y parvenir, tel qu'on pourrait le recueillir des OEuvres de sainte Thérèse; mais nous sommes persuadés que les lecteurs auxquels notre ouvrage est destiné n'en feraient point usage. Nous avons cru seulement devoir mettre sous leurs yeux quelques-uns des sentiments et des effets qu'éprouvait sainte Thérèse dans cet état admirable : et c'est un autre point de vue, sous lequel cet état nous oiïre le spectacle le plus intéressant, le plus digne de fixer les regards d'un Chrétien, et même d'un simple philosophe. On acquiert dans cette partie des OEuvres de sainte Thérèse , curieusement méditées, plus de connaissances importantes sur l'âme, que dans tous les écrits des métaphysiciens anciens et modernes. C'est une espèce de psychologie expérimentale, bien supérieure à tous leurs succès et à tous leurs efforts. Que nous ont-ils effectivement appris ces hommes si vantés, et quel est le résultat de leurs profondes recherches ? Descartes croit avoir prouvé que les pensées de l'âme ne sont point causes physiques des mouvements du corps, ni les mouvements du corps causes physiques des pensées de l'âme. Malebranche prétend que l'âme n'a point en elle-même ses idées, et que c'est en Dieu qu'elle voit tous les objets. Leibnitz soutient au contraire que, dès le premier moment de son origine, elle contient en elle-même toutes ses idées, nui se développent avec la succession des temps, et qu'il y a entre l'âme et le corps une harmonie préétablie. Locke assure qu'aucune de nos idées n'est innée, et qu'elles viennent toutes des sens.
Mais outre que tous les systèmes de ces philosophes sont incertains et ne peuvent subsister en même temps, quelques-uns d'eux fussent-ils véritables, que nous auraient appris leurs auteurs? Le véritable siège de nos idées, leur origine, le principe qui fait l'union de l'âme et du corps : voilà quelle serait la somme de leurs découvertes. Mais nous auraient-ils donné une plus haute idée de rotre âme et de sa destinée? Nous auraients - ils introduits dans les abîmes qu'elle renferme? Nous auraient-ils dévoilé ces puissants ressorts cachés au fond de notre cœur? En un mot. nous auraient-ils procuré, sur la valeur et la capacité de notre être, des connaissances bien plus étendues? Non, sans doute. C'est à sainte Thérèse qu'il appartient de jeter, sur un objet si intéressant, quelques traits de lumière; c'est elle qui nous aide à découvrir dans notre âme un nouveau monde; c'est elle qui nous en fait entrevoir la capacité immense; c'est elle qui nous a rendu plus sensible , par sa
législatrice. C'est dans sa conduite, sa mé- propre expérience, cette vérité si él
des sens, si philosophique, si étonnante dans les apôtres, et que n'auraient jamais imaginée des hommes grossiers, abandonnés à eux-mêmes : La contemplation de Dieu est le principe de la souveraine félicite'. Eli! combien, en général, de découvertes utiles, de faits curieux ne renferme pas celte partie des OEuvres de sainte Thérèse, où elle raconte ce qu'elle voyait, ce qu'elle éprouvait dans ses ravissements et ses extases? On se plaint qu'elle est alors ppu intelligible : mais ■•ela même confirme ce que nous avançons. L'obscurité n'est point dans les expressions de la sainte, qui sont toujours très-claires; elle n"est que dans les choses qu'elle veut exprimer, et pour lesquelles le langage humain ne lui fournissait point de termes, parce que le genre humain n'en avait point d'idée ni d'expérience : aussi déclare-t-elle le plus souvent que ce qu'elle a vu et ce qu'elle a senti est inexprimable, et qu'elle ne peut pas même en donner des notions confuses.
On dira peut-être que ces effets merveilleux étaient opérés par une grâce extraordinaire; cela est vrai : mais la grâce, quelque extraordinaire qu'on la suppose, ne créait point de nouvelles facultés dans l'âme de sainte Thérèse; elle présupposait, elle développait, elle exaltait seulementses facultés naturelles. On peut donc assurer que l'âme de chaque homme est susceptible plus ou moins de tous les effets merveilleux qu'éprouvait l'âme de sainte Thérèse dans ses extases.
Nous ferons observer, avant de finir, qu'on ne peut point adresser à cet ouvrage le juste reproche qu'on fait ordinairement aux abrégés et aux livres qui portent le nom d'Esprit; c'est, dit-on, que, ne remplaçant pas véritablement les originaux, et n'en tenant pas lieu, ils les font pourtanttomber dans l'oubli, et favorisent du moins la paresse de ceux qui craignent de remonter aux sources. Mais, 1° les fidèles qui auraient eu le courage et le dessein de lire dans leurtotalité lesOKuvres de sainte Thérèse, n'en doivent point être détournés par la lecture de notre ouvrage. Nous déclarons hautement qu'ils n'y retrouveront point sainte Thérèse tout entière. Nous invitons même, et nous ne saurions trop inviter les personnes qui font une haute profession de piété, surtout dans les monastères, à recourir aux OEuvres delà sainte: à les lire, les méditer, les approfondir. Si elles y rencontrent fréquemment des digressions et des avis qui ne soient point à leur usage, et dont la lecture leur paraîtrait inutile et fatigante, elles seront pleinement dédommagées par les sentiments pénétrants, les conseils pleins de sagesse, les divines maximes, l'art de traiter saintement les affaires, et par les modèles en tous genres qu'on y rencontre à chaque page. 2° Notre ouvrage, loin de faire oublier les OEuvres de sainte Thérèse, contribuerait plutôt à leur donner plus de cours et de célébrité. Il fera connaître plus particulièrement la sainte à une infinité de personnes séculières et régulières, qui ne
l'auraient jamais connue que de nom, et qui seraient éternellement restées dans le préjugé que sainte Thérèse était une sainte d'une piété inaccessible, et qui n'offre rien à l'imitation. Touchées de cette doctrine également aimable, édifiante et sublime, dont nous avons transporté tant de traits sons leurs yeux, elles seront puissamment excitées à puiser elles-mêmes dans les ouvrages de la sainte, et à exploiter jusqu'au bout une mine précieuse, qu'on leur annonce comme bien éloignée d'avoir été épuisée.
LesOEuvres spirituelles de sainte Thérèse ont été traduites par M. Arnaud d'Andilli : sa traduction a reçu de grands éloges: elle est fidèle : le style en est grave et majestueux : l'éloignement des temps et quelques négligences du traducteur nous ont mis dans la nécessité (Je le retoucher légèrement dans plusieurs endroits. Nous avons eu des expressions surannées à supprimer, des constructions irrégulières à rectifier, et surtout des phrases d'une longueur excessive à réduire. L'édition dont nous nous sommes servis, et dont nous citons les chapitres, est l'édition in-4° de 1670, à Paris, chez Petit. Le premier volume des lettres avec les remarques de dom Jean de Palafox, traduit dans le dernier siècle par M. Pelicot, a été traduit une seconde fois, à la prière des Carmélites, par M. Chappe de Ligni, avocat au parlement. C'est cette dernière traduction, publiée en 1753, plus fidèle et plus élégante que la première, dont nous avons fait usage. Le second volume des Lettres avait été traduit en 1696, mais l'édition n'en a paru qu'en 174-8: elle est due aux soins de dom la Taste, qui l'a ornée d'une belle préface et de plusieurs notes également instructives et judicieuses. L'auteur de la traduction est la Mère de Meaupou, supérieure du monastère des Carmélites de Saint-Denis, qui mourut en 1727. La naissance et l'éducation lui avaient donné toute la politesse de la langue française, et deux ans et demi de séjour fait avec M. son père è la cour de Madrid, lui avaient procuré une parfaite connaissance de la langue espagnole. Pour peu donc qu'on fasse réflexion, disait dom la Taste, sur les avantages qu'ont les femmes au-dessus des hommes, en fait de pureté et de politesse de langage, de facilité et de netteté de tour, il sera facile de comprendre qu'on ne pouvait rencontrer un sujet plus propre que la Mère de Meaupou à l'entreprise de cette traduction. Il sera facile de reconnaître dans notre ouvrage les lettres qui ont été traduites par la religieuse, et de les distinguer de celles qui l'ont été par l'avocat, aux grâces, à ia légèreté, à la netteté du style.
Voilà les trois volumes in-4°des écrits de sainte Thérèse, sur lesquels nous avons travaillé, et dont nous avons tiré tous nos matériaux. 11 faut pourtant en excepter une pièce de vers, connue sous le nom de la Glose de sainte Thérèse. Glose est une sorte d'ancienne poésie espagnole, ainsi nommée parue qu'elle est comme une explication des
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vers appelés texte, qu'on met à la tête de la pièce. M. d'Andilli n'a point osé traduire ce cantique célèbre , sur ce fondement qu'il (tait, au témoignage de la sainte, une production de son amour et non pas de son esprit. « J'ai omis, >> nous dit-il, « à traduire des vers dont la reprise est, que muero porque no muero, c'est-à-dire : car je meurs de ne mourir pas ; parce que la sainte ayant déclaré dans sa Vie que ces vers étaient une production de son amour et non pas de son esprit, j'avoue n'avoir pas été assez hardi pour entreprendre d'expliquer des pensées que le Saint-Esprit lui a inspirées et fait exprimer d'une manière si élevée et si pénétrante, que , quand on pourrait douter de la vérité des paroles de celte admirable sainte, ce que personne n'oserait faire, il serait facile de juger parle style de ces vers divins, qu'elle n'y a point eu de part. » D'autres auteurs n'ont point eu !a même délicatesse de conscience : M. de la Monnoye a traduit la pièce entière en vers français. C'est sa traduction dont nous avons fait usage.
On a dû comprendre que nous donnons le texte de sainte Tliérèse, pur et sans aucune espèce de paraphrase; mais il est bon de prévenir que nous ne donnons pas toujours
ce .texte continu, et qu'il faudrait souvent parcourir plusieurs pages des OEuvres de la sainte pour rencontrer toute la matière renfermée dans un petit chapitre de notre ouvrage. Nous avons été forcés d'en agir de la sorte, parce que le sujet d'un chapitre étant donné, il a bien fallu élaguer, dans le morceau destiné à le remplir, tout ce qui ne convenait point à ce titre, ou qui aurait fait pendant trop longtemps disparaître l'objet principal. Nous prévenons aussi que nous avons supprimé dans les Lettres choisies bien des articles qui n'offraient rien à l'édification du lecteur, et qui n'auraient pas même intéressé sa curiosité. Mais toutes ces suppressions ont été tellement ménagées, qu'il n'en résulte dans l'ensemble que plus d'ordre et de clarté : et si quelquefois il a été nécessaire, pour rendre les transitions moins brusques, d'ajouter quelques mots, ces mots sont absolument incapables de donner un autre sens.
Puissent nos vues et nos soins dans l'édition de cet ouvrage, nous mériter la puissante protection d'une sainte qu'on aime, qu'on révère, qu'on admire d'autant plus, qu'on étudie plus soigneusement sa conduite et ses écrits.