CHAPITRE XXVIII
// est plus avantageux de ne pas communier, que de communier sans l'avis de son directeur. Exemples singuliers en celte matière.
H y avait dans l'un de nos monastères une religieuse du chœur et une converse, toutes deux personnes de très-grande oraison, fort mortifiées, fort humbles, fort vertueuses, si détachées de tout et si remplies (Je 1 amour de Dieu, que, quoiqu'on ne pût
OEUVRES COMPL. HE M. EMERY
rien ajouter au soin que nous prenions de les observer, nous ne remarquions rien en elles en quoi elles manquassent de répondre aux grâces qu'elles recevaient de Dieu; ce que je rapporte particulièrement, afin que celles qui n'ont pas tant de vertu comprennent mieux le sujet qu'elles ont de craindre. Ces deux religieuses entrèrent dans un si ardent désir de jouir de la présence de Notre-Seigneur, que, ne pouvant trouver de soulagement que dans la communion, elles n'oubliaient rien pour obtenir des confesseurs la permission d'approcher souvent de la sainte table. Ces dispositions augmentant toujours, elles croyaient ne pouvoir vivre si elles demeuraient un joursans communier. Cela alla jusqu'à un tel excès, que les confesseurs, dont l'un était fort spirituel, jugeaient qu'il n'y avait point d'autre remède pour adoucir une peine si excessive. Cette peine passa encore plus avant, car l'une d'elles se trouvait si extrêmement pressée de ce désir de communier, que, pour ne pas mettre sa vie en danger, il fallait la communier de grand matin ; et il ne pouvait y avoir de fiction, puisque ni l'une ni l'autre de ces deux filles n'auraient pas voulu pour tous les biens du monde dire un mensonge. Je n'étais pas alors dans cette maison; mais la prieure m'en écrivit, et me manda qu'elle ne savait de quelle sorte se conduire, voyant que des hommes si capables croyaient ne pouvoir agir d'une autre manière. Dieu permit (pie je comprisse aussitôt le mal qui en pouvait arriver; je n'en voulus néanmoins rien témoigner que je ne fusse sur leslieux, tant parce que je craignais de me tromper, qu'à cause qu'il y aurait eu de l'imprudence de blâmer cette conduite, jusqu'à ce que je pusse dire les raisons qui m'empêchaient de l'approuver.
Lorsque je fus arrivée dans ce monastère, celui de ces deux confesseurs qui n'était pas moins humble qu'habile, entra aussitôt dans mon sentiment ; et l'autre, au contraire, qui n'était pas à beaucoup près si spirituel ni si capable, ne voulut jamais s'y rendre: mais je ne m'en mis guère en peine, parce que je n'étais pas obligée de déférer à ses avis. Je parlai ensuite à ses filles, et leur alléguai des raisons qui me paraissaient assez fortes pour leur persuader que la croyance qu'elles avaient de ne pouvoir vivre si elles ne communiaient tous les jours n'était qu'une imagination : mais voyant qu'il était impossible de leur faire changer de sentiment, je leur dis que, quoique je ne fusse pas pressée d'un moindre désir qu'elles de recevoir si souvent Notre-Seigneur, je ne communierais néanmoins que quand toutes les sœurs communieraient, afin qu'elles s'en abstinssent aussi, et que, si cela ne pouvait se faire sans mourir, nous mourrions toutes trois ensemble, n'y trouvant pas tant de péril qu'à souffrir qu'un tel usage s'introduisit dans des maisons où tant de filles, qui n'aimaient pas moins Dieu qu'elles l'aimaient, voudraient faire la même chose.
Cette coutume que ces deux religieuses
avaient prise de communier tous les jours, et clans laquelle le diable s'était sans cloute mêle", avait déjà fait tant de mal, qu'il semblait que l'on ne pouvait les en empocher sans les faire mourir : mais je demeurai inflexible, parce que, plus je voyais quelles ne se soumettaient point à l'obéissance, à cause qu'elles croyaient ne le pouvoir faire, plus je connaissais évidemment que c'était une tentation. Elles passèrent cette première journée avec beaucoup de peine; elles en eurent un peu moins le lendemain, et enfin elle diminua de telle sorte , que, quoique je communiasse parce qu'on me l'avait commandé, sans quoi ma compassion pour leur faiblesse m'en aurait encore empêchée, elles n'en furent point troublées.
Quels autres exemples ne pourrais -je point alléguer sur ce sujet9 Je tue contenterai d'en rapporter encore un de ce qui se passa dans un monastère de Bernardines.
H y avait une religieuse fort vertueuse, qui jeûnait et se donnait la discipline avec excès; elle en tomba dans une telle faiblesse, que toutes les fois qu'elle communiait ou entrait dans une ferveur «ncore plus grande qu'à l'ordinaire, elle s'évanouissait et demeurait pendant huit à neuf heures en cet état. Toutes les autres et elle-même croyaient que c'était un ravissement. Son confesseur me raconta ce qui se passait, et je lui dis que je croyais que cela ne procédait que de faiblesse, que je n'y voyais aucune marque de véritables ravissements, et qu'ainsi, au lieu de la laisser en cet état, j estimais à propos de retrancher ses jeûnes et ses disciplines, et de penser à la divertir. Il l'approuva, et comme cette religieuse était fort obéissante, elle n'eut point de peine à se soumettre. Ses forces revinrent peu à peu, et elle ne se souvint plus de ces ravissements qu'elle s'était imaginé d'avoir.
Le plus grand inconvénient de l'état dont je viens de parler, ce serait si l'ardent désir qu'aurait une personne de recevoir son Créateur, et la solitude où elle se croirait être, étant privée de ce bonheur, l'empêchait d'obéir à son confesseur ou à sa prieure, lorsqu'ils jugeraient à propos qu'elle s'en abstint. Il faut clans ces rencontres, comme en d'autres, mortifier ces personnes, et leur faire comprendre qu'il leur est beaucoup plus avantageux de renoncer à leur volonté que de rechercher leur consolation.
J'ai éprouvé que l'amour-propre peut aussi avoir grande part à ce que je viens de dire; car il m'est souvent arrivé, après avoir reçu la sainte hostie, et l'ayant presque encore tout entière dans ma bouche , que, voyant communier les autres, j'aurais désiré n'avoir point communié afin de la pouvoir recevoir. Mais j'ai reconnu depuis que cela ne provenait pas tant de l'amour de Dieu, que de ce que je recherchais ma satisfaction, parce qu'il arrive ordinairement qu'en approchant de la sainte table, on sent un plaisir plein de tendresse qui nous attire : car si je n'eusse été touchée de ce désir que pour recevoir mon Sauveur, ne l'a-
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vais-je pas reçu clans mon âme ? Si ce n'eût été que pour obéir au commandement qno l'on m'avait fait de communier, n'avais-je pas déjà communié? Et si ce n'eût été que pour recevoir les grâces et les faveurs que le très-saint Sacrement nous communique, ne les avais-je pas déjà reçues ? Ainsi je vis clairement que je ne recherchais qu'un plaisir sensible.
J'ai connu, dans un lieu où nous avons un monastère, une femme qui passait pour une grande servante de Dieu, et qui aurait dû l'être, puisqu'elle communiait tous les jours ; mais comme elle choisissait pour ce sujet tantôt une église, tantôt une autre, et n'avait point de confesseur attitré, j'aurais mieux aimé la voir obéir à un directeur, que communier si souvent. Elle demeurait clans sa maison en particulier, 'où je pense qu'elle ne s'occupait que de ce qui lui était le plus agréable; et parce qu'elle était bonne, je veux croire que tout ce qu'elle faisait était bon. Je lui disais quelquefois mon sentiment: elle n'en tenait pas grand compte, et je ne l'en pouvais blâmer à cause qu'elle était meilleure que moi en tout le reste, quoiqu'il me parût qu'elle avait tort en cela. Le saint P.Pierre d'Alcantara arriva alors, et je ne demeurai pas satisfaite de la relation qu'elle lui lit ; ce qui venait sans doute, de ce que nous sommes si misérables, quo nous ne sommes contents que de ceux qui marchent par un même chemin que nous; car je crois qu'elle avait plus servi Dieu et plus fait pénitence en un an que moi en plusieurs années. Elle tomba malade de la maladie dont elle mourut, et n'eut point de repos jusqu'à ce que l'on dît la Messe chez elle, et qu'on la communiât tous les jours. Comme cette maladie dura longtemps, un prêtre de grande piété, qui lui disait souvent la Messe, eut peine de la voir ainsi communier tous les jours chez elle; et ce fut peut-être une tentation du diable, parce que cela se rencontra au dernier jour de sa vie. Ce bon ecclésiastique ne consacra point d'hostie pour elle ; et lorsque, la Messe étant achevée, elle vit qu'il ne la communiait fias, elle se mit dans une telle colère contre lui, qu'il en fut fort scandalisé et vint me le dire. J'en fus aussi extrêmement touchée; et comme je crois qu'elle mourut incontinent après, je doute qu'elle se soit réconciliée avec ce bon prêtre. Je connus par.là combien il est dangereux de faire en quoi que ce soit notre volonté , et particulièrement dans les choses importantes; car ceux qui ont l'honneur de recevoir si souvent Notre-Seigneur, doivent s'en reconnaître si indignes, que ce ne soit point par eux-mêmes qu'ils l'entreprennent, mais par l'avis de leur directeur, afin que l'obéissance supplée à ce qui leur manque pour être en état de s'approcher de cette suprême Majesté. Ce que je viens de raconter était à cette dévote femme une occasion de s'humilier, qui lui aurait peut-être fait mériter davantage que ces communions si fréquentes, en lui faisant voir que ce prêtre n'avait point de tort, et que Dieu, qui
ESPRIT DE SAINTE TIIEKESE. — PART. i.
connaissait sa misère et son indignité, l'avait ordonné de la sorte. C'est comme en usait une personne que ses confesseurs, par prudence, privaient quelquefois de la communion, parce qu'ils voyaient qu'elle s'y présentait fort souvent : quoiqu'elle en fut trèssensiblement touchée , l'honneur de Dieu lui était plus cher que sa propre satisfaction, et elle lui rendait grâces de ce qu'il avait fait connaître à son confesseur que la maison de son âme n'était pas une demeure digne d'un si grand Seigneur : ainsi elle obéissait tranquillement et humblement, quoiquo la tendresse de son amour pour son Sauveur lui fît souffrir beaucoup de peine, et rien n'aurait été capable de la porter à désobéir à son confesseur.
Quand notre amour pour Dieu n'empêche pas nos passions de nous porter à l'offenser, et que, nous rendant incapables d'écouter la raison, elles troublent la tranquillité de notre âme, il est évident, ce me semble, que nous recherchons nous-mêmes , et que le diable ne manque pas de se servir de ces occasions pour nous nuire autant qu'il le peut. C'est pourquoi je ne saurais penser sans frayeur à ce qui arriva à cette femme ; et quoique je ne veuille pas croire que cela ait causé sa perte, la miséricorde de Dieu
étant si grande, je ne saurais
m'empêcher qu'il arriva
de trembler lorsque je pense dans un temps si dangereux.
J'ai rapporté cet exemple pour faire connaître aux âmes dévotes le sujet qu'elles ont de craindre, et de bien s'examiner sur les dispositions où elles doivent être pour recevoir ce grand Sacrement. Si leur intention n'est que de plaire à Dieu, ne saventelles pas que l'obéissance lui est plus agréable que le sacrifice ? et si elles méritent davantage en ne communiant point qu'en communiant, quel sujet ont-elles de se troubler? Ce n'est pas que je trouve étrange que, n'étant pas toutes arrivées a une si grande perfection que de ne rien vouloir que ce que Dieu veul, elles sentent quelque peine dans ces rencontres; mais je dis que cette peine doit être accompagnée d'humilité. Si elles étaient entièrement dégagées de tout intérêt et de tout amour -propre, elles se réjouiraient même, au lieu de s'attrister, de rencontrer cette occasion de plaire à Dieu dans une chose qui lui est si agréable : elles s'humilieraient et seraient assez contentes de communier spirituellement. Mais, parce que ce grand désir de recevoir Notre-Seigneur est, principalement dans les commencements, une grâce qu'il nous fait, je ne saurais, comme je l'ai dit, m'étonner que l'on sente la peine d'en être privé : je désire seulement que l'on ne s'en trouble point, et que l'on tire de là des sujets de s'humilier. Si on s'en inquiète, si on s'en altère, et si on s'en émeut contre le confesseur, qui peut douter que ce ne soit une tentation manifeste? Si, contre l'ordre du confesseur, quelqu'une avait la hardiesse de communier, je ne voudrais nullement participer au mérite qu'elle prétendrait tirer de sa commu-
nion, puisque nous ne devons pas, en de semblables rencontres, être juges de nousmêmes, cela n'appartenant qu'à ceux qui ont le pouvoir de lier et de délier. Je prie Dieu de tout mon cœur de nous donner la lumière qui nous est nécessaire, et de nous assister de son secours, afin que nous n'abusions point de ses faveurs en des occasions si importantes.