EXPOSITION DE LA DOCTRINE DES LUTHERIENS
SLR l'eucharistie.
(Théodicée, t. I, p. 30-2; Discours de l* conformité de la foi avec la raison, § 18.)
Les deux partis protestants sont assez d'accord entre eux quand il s'agit de faire la guerre aux sociniens. Et comme la philosophie de ces sectaires n'est pas des plus exactes, on a réussi le plus souvent à la battre en ruine. Mais les mêmes protestants se sont brouillés entre eux à l'occasion d'Eucharistie, lorsqu'une partie de ceux qui s'appellent reformés (c'est-à-dire ceux qui suivent en cela plutôt Zwingle que Calvin) a paru réduire la participation du corps de Jésus- Christ dans la sainte cène à une simple représentation de figure, en se servant de la maxime des philosophes, qui porte qu'un corps ne peut être qu'en un seul lieu à la fois ; au lieu que les évangéliques (qui s'appellent ainsi dans un sens particulier, pour se distinguer des réformés), étant plus attachés au sens littéral, ont jugé avec Luther, que celte participation était réelle, et qu'il y avait là un mystère surnaturel. Ils rejettent, à la vérité, le dogme de la transsubstantiation (43), qu'ils croient peu fondé dans le texte ; et ils n'approuvent point non plus celui de la consubstantiation ou de l'impanation, qu'on ne peut leur imputer que faute d'être bien informé de leur sentiment; puisqu'ils n'admettent point l'inclusion du corps de Jésus-Christ dans le pain , et ne demandent même aucune union de l'un avec l'autre ; mais ils demandent au moins une concomitance; en sorte que ces deux substances soient reçues toutes deux en même temps. Ils croient que la signification ordinaire des paroles de Jésus-Christ dans une occasion si importante que celle où il s'agissait d'exprimer ses dernières volontés, doit être conservée; et pour maintenir que ce sens est exempt de toute absurdité qui nous en pourrait éloigner, ils soutiennent
que le texte de l'Ecriture, entendu dans le sens de la présence réelle, emporte le dogme de la transsubstantiation.
que la maxime philosophique, qui borne l'existence et la participation des corps à un seul lieu, n'est qu'une suite du cours ordinaire de la nature. Ils ne détruisent pas pour cela la présence ordinaire du corps de notre Sauveur, telle qu'elle peut convenir au corps le plus glorifié. Ils n'ont point recours à je ne sais quelle diffusion d'ubiquité, qui le dissiperait et ne le laisserait trouver nulle part. Ils n'admettent pas non plus la réduplication multipliée de quelques scolastiques, comme si un même corps était en même temps assis ici, et debout ailleurs. Enfin ils s'expliquent de telle sorte, qu'il semble à plusieurs que le sentiment de Calvin, autorisé par plusieurs confessions de foi des Eglises qui ont reçu Ja doctrine de cet auteur, lorsqu'il établit une participalion de la substance, n'est pas si éloigné de la confession d'Augsbourg, qu'on pourrait penser, et ne diffère peut-être qu'en ce que pour cette participation il demande la véritable foi, outre la réception orale des symboles, et exclut par conséquent les indignes. On voit par là que le dogme de la participation réelle et substantielle se peut soutenir (sans recourir aux opinions étranges de quelques s-olastiques) , par une analogie bien entendue entre l'opération immédiate et la présence. Kt comme plusieurs philosophes ontjugéque, mêmedans l'ordrede la nature, un corps peut opérer immédiatement en distance, sur plusieurs corps éloignés, tout à la fois; ils croient, à plus forte raison, que rien ne peut empêcher la toute-puissance divine de faire qu'un corps soit présent à plusieurs corps ensemble, n'y ayant pas un grand trajet de l'opération immédiate à la présence, et peut-être l'une dépendant de l'autre.
(4V) Leibnilz avait écrit à Pélisson qu'il suivait la confession d'Augsbourg, pi par conséquent qu'il croyait la présente réelle. Pélisson lui lit cette réponse remarquable:
« Je passe, Monsieur, à ce que vous me faites l'honneur de m'écrire touchant l'Eucharistie. 0 factum bene , que vous soyez de la confession d'Augsbourg; je ne compte presque pour rien la différence entre vous et nous, surtout puisque Luther nième vous permet de croire comme nous. Aussi je ne m'arrête point du tout à le combattre dans ce que j'ai entrepris d'écrire sur cette matière... Je vous dirai seulement, Monsieur, que je suis étonné qu'au temps où nous sommes, la première chaleur des disputes étant passée, on puisse êire aus.-i éclairé que vous l'êies, el aussi instruit de l'anliqui é ecclésiastique , et demeurer luthérien ; car à dire la vériié, ce que vous nous reprochez dans tous nos autres différends, ne sont qu'exagérations violentes, ou mauvaises explications du dogme catholique, qui, bien entendu, n'a rien que de bon el de conforme à la pratique de tous les siècles. L'est autre chose, quand il faut cesser d'être calviniste, et commencer par croire un très-grand miracle, de tous les jours , qu'on n'avait point cru, qu'on avait même élé exhorté, depuis le berceau, à ne jamais croire. Voilà un lerrilde abîme à combler; lc-> forces humaines n'en sont presque pas capabi s, eu si l'on en peut venir
POSSIBILITÉ DU MYSTÈRE DE L'EUCHARISTIE, ET UTILITÉ DE LA MONTRER (43*).
(T. I; Lettre à M. Pélisson, p. 71.)
Si Dieu me donne la santé et le loisir, j'espère donner un jour quelque satisfaction au public, sur une matière si importante (il parle de ses principes de philosophie) qui a cela de curieux, que les pensées abstraites se vérifient merveilleusement bien par les expériences, et qu'il y a là un beau mélange de métaphysique, de géométrie et de physique, outre le grand usage qui en résulte pour soutenir la possibilité du mystère. Car les personnes à qui une fausse philosophie fait croire que ce qu'on leur propose est impossible, ne sauraient se rendre aux textes ou autorités, sans être désabusées sur cette prétendue impossibilité ; autrement elles se croiraient toujours en droit de chercher des explications figurées. Cependant la voie des autorités ne laisse pas d'être trèsbonne et très-nécessaire.