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ŒLYRES COMPLETES DE M. EMEP.Y.
l'Eglise cathonque: je ne reçois pas la foi du concile de Trente ; cela ne se trouvera jamais. On est donc d'accord sur ce point, autant en Allemagne et en France qu'en Italie et à Rome même, et parlout ailleurs ; ce qui renferme la réception incontestable de ce concile en ce qui regarde la foi.
Toute autre réception qu'on pourrait demander n'est pas nécessaire. Car s'il fallait une assemblée pour accepter le concile, il n'y a pas moins de raison de n'en demander pas encore une autre pour accepter celle-là. Ainsi de formalité en formalité, et d'acceptation en acceptation , on irait jusqu'à l'intini; et le terme où il faut s'arrêter, est de tenir pour infaillible ce que l'Eglise , qui est infaillible, reçoit unanimement, sans qu'il y ail sur cela'aucune contestation dans tout le corps.
Par là on voit qu'il importe peu qu'on ait protesté contre le concile une fois, deux fois, tant de fois qu'on voudra. Car outre que ces protestations n'ont jamais regardé la foi, il suffit qu"elles demeurent sans effet par le consentement subséquent; ce qui ne dépend d'aucune formalité, mais de la seule promesse de Jé>us-Christ et de la seule notoriété du consentement universel.
On dit que tel pourra convenir de la doctrine du concile, qui ne conviendra pas de ses anathèmes ; mais c'est là une illusion. Car c'est une partie de la doctrine de décider si elle est digne ou non d'anathème. Ainsi , dès que l'on convient de la doctrine d'un concile, ses anathèmes, très-constamment, passent avec elle en décisions.
On trouve de l'inconvénient à faire passer et recevoir tout d'un coup tant d'anatbèmes. On n'y en trouverait point si l'on songeait que ces anathèmes, que l'on a prononcés à Trente en si grand nombre, dépendent après tout de cinq ou six points , d'où les autres sont si clairement et si naturellement dérivés, qu'on voit bien qu'ils ne peuvent être révoqués en doute, sans y révoquer aussi le principe d'où ils sont tirtSs. Ainsi , pour afiermir la foi de ces principes, il n'a pas été moins nécessaire d'affermir celle des conséquences , et d'en faciliter la croyance par des décisions expresses et particulières.
Et pour s'arrêter à un des exemples que l'auteur de la réponse à M. Pirot semble trouver l'un des plus forts , il juge que la distinction du baptême de Jésus-Christ d'avec celui de saint Jean-Baptiste n'est pas un article d'une importance à être établi sous peine d'anathème. Mais si l'on rejetait cet anathème, on rejetterait en même temps celui qui regarde l'institution divine et efficace des sacrements; outre que la distinction de ces deux baptêmes est formelle dans les paroles de Jésus -Christ et des apôtres.
J'allègue cela pour exemple; mais il serait aisé de faire voir que tous les anathèmes du concile dépendent de cinq ou six articles principaux; et c'est à l'Eglise à juger de la liaison de ces anathématismes particuliers
avec les principes généraux ; puisque cela fait une partie de la doctrine, et qu'avec la même autorité que l'Eglise emploie à juger de ces articles principaux, elle juge aussi de tous ceux qui sont nécessaires pour servir de rempart, et qui doivent faire corps avec eux, autrement il n'y aurait point d'infaillibilité. Exemple : par la même autorité avec laquelle l'Eglise a jugé que Jésus-Christ est Dieu et homme, elle a jugé qu'il avait une âme humaine aussi bien qu'un corps ; et par 'a même autorité avec laquelle elle a jugé qu'il avait une âme humaine, elle a jugé qu'il avait dans cette âme un entendement et une volonté humaine, tout cela étant renfermé dans eetle décision : Dieu s'est fait homme. Il en est de même de tous les articles décidés; et s'il y en a eu un plus grand nombre décidés à Trente, c'est que ceux qu'il y a fallu condamner avaient remué plus de matières, et que pour ne donner pas lieu à renouveler les hérésies, il a fallu éteindre jusqu'à la moindre étincelle. Et sans entrer dans tout cela, il est clair que si la moindre parcelle des décisions de l'Eglise est affaiblie, la promesse est démentie, et avec elle tout le corps de la révélation.
Il ne sert de rien de dire que les protestants, un si grands corps, n'ont point consenti au concile de Trente; au contraire qu'ils le rejettent et que leurs pasteurs n'y ont point été reçus, pas même ceux qui avaient été ordonnés dans l'Eglise catholique, comme ceux de la Suède et de l'Angleterre. Car, par l'article quatrième, les évoques, quoique légitimement ordonnés, s'ils renoncent à la foi de leurs consécrateurs et du corps de l'épiscopat, auquel ils avaient été agrégés, comme ont fait très -constamment les Anglais, les Danois et les Suédois , dès lors ils ne sont plus comptés comme étant du corps, et l'on n'a aucun égard à leurs sentiments. A plus forte raison n'en aurat-on point à ceux des pasteurs qui ont été ordonnés dans le cas de l'article troisième, et hors de la succession.
Ainsi l'on n'a pas besoin d'entrer dans la discussion de tous les faits, très-sérieusement et très-doctement, mais très-inutilement recherchées dans la réponse de Pirot. Tout cela' est bon pour l'histoire particulière de ce qui pourrait regarder le concile deTrente; mais tout cela ne fait rien à l'essentiel de. son autorité, et tout dépend de savoir s'il est effectivement reçu ou non, c'est-à-dire s'il est écrit dans le cœur de tous les Catholiques et dans la croyance publique de toute l'Eglise, que l'on ne peut ni l'on ne doit s'opposer à des décisions, ni les révoquer en cloute; or cela est très -constant , puisque tout le monde l'avoue et que personne ne réclame. 11 est donc incontestable que le concile de Trente a reçu ce dernier sceau , qui est expliqué dans l'article sixième, qui renferme en soi la vertu, et qui est le clair résultat des cinq autres, comme les cinq autres s'entresuivent. mutuellement les uns des autres, ainsi qu'il a été dit.
Et si l'on dit que les décisions de ce con-
cile sont reçues, non pas en -vertu du concile même, mais à cause qu'on croyait auparavant les points de doctrine qu'elles établissent ; tant pis pour celui qui rejetterait ces points de doctrine, puisqu'il avouerait que c'était donc la foi ancienne, que le concile l'a trouvée déjà établie, et n'a fait que la déclarer plus expressément contre ceux qui la rejetaient; ce qui en effet est très-véritable', nonseulement de ce concile, mais encore de tous les autres.
Enfin, il ne s'agit plus de délibérer si l'on recevra ce concile ou non. 11 est constant qu'il est reçu en ce qui regarde la foi. Une confession de foi a été extraite des paroles de ce concile : le Pape l'a proposée; tous les évoques l'ont souscrite et la souscrivent journellement : ils l'a font souscrire à tout l'ordre sacerdotal ; il n'y a là ni suprise ni violence; tout le monde tient à la gloire de souscrire; dans cette souscription est comprise celle du concile de Trente. Le concile de Trente est donc souscrit de tout le corps de l'épiscopat et de toute l'Eglise catholique. Nous faire délibérer après cela si nous recevrons le concile, c'est nous faire délibérer si nous croirons l'Eglise infaillible, si nous serons Catholiques , si nous serons Chrétiens.
Non-seulemeut le concile de Trente, mais tout acte qui serait souscrit de celte sorte par toute l'Eglise, serait également ferme et certain. Lorsque les pélagiens furent condamnés par le Pape saint Zozime, et que tous les évoques du monde eurent souscrit à son décret, les hérétiques se plaignirent qu'on avait extorqué une souscription des évoques particuliers : De singularibus episcopis subscriptio extorta est. On ne les écouta pas. Saint Augustin leur soutint qu'ils étaient légitimement et irrémédiablement condamnés. Si les actes qui les condamnaient furent ensuite approuvés par le concile œcuménique d'Ephèse, ce fut par occasion, ce concile étant assemblé pour une autre chose. Le concile d'Orange, dont il est l'ait mention dans la réponse, n'était rien moins qu'universel. Il contenait des chapitres que le Pape avait envoyés : à peine y avait-il douze ou treize évoques dans ce concile ; mais parce qu'il est reçu sans contestation, on n'en rejette non plus les décisions que celles du concile de Nicée, parce que tout dépend du consentement. L'auteur même delà réponse reconnaît cette vérité: que toutdépendde la certitudedu consentement.
Le nombre ne fait rien, dit-il, quand le consentement est notoire. Il n'y avait que peu d'évêques d'Occident dans le concile de Nicée; il n'y en avait aucun dans le concile deConstantino|)le;il n'y avait dans celui d'Ephèse et dans celui de Calcédoine, que les seuls légats du Pape, et ainsi des autres ; mais parce que tout le monde consentait, ou a consenti depuis, ces décrets sont les décrets de tout l'univers. Si l'on veut remonter plus haut, Paul de Samosate n'est condamné que par un concile particulier tenu à Antioche; mais parce que le décret en est adressé à tous les évo-
ques du monde, et qu'il en a été reçu (car c'est là qu'est toute la force, et sans cela l'adresse ne serait rien), ce décret est inébranlable. Quelle assemblée a - t - on faite pour le recevoir? Nulle assemblée; le consentement universel est notoire. Alexandre d'Alexandrie dit, avec l'applaudissement de toute l'Eglise, que P?ul de Samosate était condamné par tous les évèques du monde , quoiqu'il n'y en eût aucun acle; et une telle condamnation est sans appel et sans retour. Je ne dis pas qu'on ne [misse et qu'on ne doive quelquefois s'assembler en corps , ou pour former des décisions, ou pour accepter celles qui auront déjà été. formées. On le peut, dis-je, et on le doit faire quelquefois, ou pour faciliter la réception des articles résolus, ou pour mieux fermer la bouche aux contredisants; mais cela n'est point nécessaire quand la réception est constante d'ailleurs, comme l'est celle du concile de Trente; quand ce ne serait que par la souscription qu'un en fait journellement, et sans aucune contestation.
Qu'importe après cela d'examiner si dans la profession de foi qu'on fit souscrire à Henri le Grand à Saint-Denis, on y avait exprimé le concile de Trente, ou si, par condescendance et pour empêcher de nouvelles noises et de nouvelles chicanes, on avait trouvé à propos d'en taire le nom? En vérité je n'en sais rien, et je ne sais aucun moyen de m'en assurer,puisque les historiens n'en disent moi, et que les actes originaux ne se trouvent plus; mais aussi tout cela est inutile, et quelque forme que ce grand roi eût souscrite, il demeurait pour constant qu'il avait souscrit à la foi qu'on avait à Rome , autant qu'à celle qu'on avait en Erance, puisque personne ne doutait que ce ne fût la même en tout point. La foi ne dépend point de ces minuties. Ou l'Eglise consent, ou elle ne consent pas , c'est ce qu'on ne peut ignorer; c'est d'où tout dépend.
On parle de Bâle et de Constance, où l'on opina par nations : une seule nation ne dominait pas; l'une contre-balançait l'autre. Tout cela est bon ; mais cette forme n'est pas nécessaire. Il y avait à Ephèse deux cents évêques d'Orient, contre deux ou trois d'Occident; et la Chalcédoine, six cents encore contre deux ou trois. Disait-on que les Grecs dominassent? Ainsi, que les Italiens aient été à Trente en plus grand nombre, ils ne nous dominaient pas pour cela. Nous avions tous la même foi. Les Italiens ne disaient pas une autre Messe que nous ; ils n'avaient point un autre culte, ni d'autres sacrements, ni d'autres rituels, ni des temples ou des autels destinés à un autre sacrifice : les auteurs qui, de siècle en siècle, avaient soutenu, contre tous les novateurs, les sentiments dans lesquels on se maintenait, n'étaient pas plus Italiens que Français ou Allemands : une partie des articles résolus à Trente, et la partie la plus essentielle avait déjà été déterminée à Constance , où l'on avoue que les nations étaient égale-
ment fortes. Quant aux points qui restent encore contestés, il est bien aisé de les connaître. Ce qui est reçu unanimement a le vrai caractère de la foi. Car si la promesse est véritable, ce qui est reçu aujourd'hui l'était Lier, et ce qui l'était hier l'a toujours été.
Le concile de Trente, dit l'auteur de la réponse, est devenu, par la multiplicité de ses décisions, un obstacle invincible à la réunion. Au contraire, la révocation ou la suspension de ce concile ferait seul cet obstacle. Qu'on me trouve un moyen de faire un acte ferme, si le concile de Trente, reçu et souscrit de toute J'Eglise catholique, est mis en doute. Mais vous supposez, direz-vous, que vous êtes seuls l'Eglise catholique.il est vrai, nous le supposons : nous l'avons prouvé ailleurs ; mais il suffit ici de le supposer, parce que nous avons affaire à des personnes qui en veulent venir avec nous à une réunion, sans nous obliger à nous départir de nos principes.
Mais, dira-t-on, à la fin, avec ce principe, il n'y aura donc jamais de réunion. C'est en quof est l'absurdité, qu'on pense pouvoir établir une réunion solide sans établir un principe qui ne le soit pas. Or le seul principe solide, c'est que l'Eglise ne peut errer ; par conséquent, qu'elle n'errait pas quand on a voulu la réformer dans la foi; autrement ce n'eût pas été la réformer, mais la redresser de nouveau ; de sorte qu'il y avait une manifeste contradiction dans les propres termes de cette réformation, puisqu'il fallait supposer que l'Eglise était et qu'elle n'était pas. Elle était, puisqu'on ne voulait dire qu'elle fût éteinte, et qu'on ne le pouvait dire sans anéantir la promesse : elle n'était pas, puisqu'elle était remplie d'erreurs. La contradiction est beaucoup plus grande à présent que l'on convient de l'infaillibilité de l'Eglise; puisqu'il faut dire en même temps qu'elle est infaillible et qu'elle se trompe, et unir l'infaillibité avec l'erreur.
Il est vrai qu'on répond qu'en convenant de l'infaillibilité de l'Eglise, on dispute seulement d'un fait, qui est de savoir si un tel concile est œcuménique ; mais ce fait entraîne une erreur de toute l'Eglise, si toute l'Eglise reçoit comme décision d'un concile œcuménique ce qui est si faux ou si douteux, qu'il en faut encore délibérer dans un nouveau concile.
Pour nous recueillir, il n'y a rien à espérer pour la réunion, quand on voudra supposer que les décisions de foi du concile de Trente peuvent demeurer en suspens. 11 faut donc ou se réduire à des déclarations qu'on pourra donner sur les doutes des protestants, conformément aux décrets de ce concile et des autres conciles généraux, ou attendre un autre temps et d'autres dispositions de la part des protestants.
Et de la part des Catholiques, nous avons proposé deux moyeus pour établir la récep-
tion du concile de Trente dans les matières de foi : le premier, que tous les Catholiques en conviennent comme d'une règle. Dans toute contestation, si un Catholique oppose une décision de Trente, l'autre Catholique ne répond jamais qu'elle n'est pas reçue ; par exemple, dans la dispute de Jansénius, on lui objecte que le concile de Trente (sess. 6, chap. 11 et canon 18 ), est contraire à sa doctrine : il avoue l'autorité et convient de la règle. A'oilà le premier moyen. Le second, il y a une réception et souscription expresse du concile. Tous les évêques et tous ceux qui sont constitués en dignité, reçoivent et souscrivent la confession de foi dressée par Pie IV. Confession qui est un extrait des décisions du concile, et dans laquelle la foi du concile est souscrite expressément en deux endroits : nul ne réclame : tout le monde signe : donc le concile est reçu unanimement en matière de foi ; et l'on ne peut le tenir en suspens, quoiqu'il n'y ait point, peut-être en France ou ailleurs, d'acte exprès pour le recevoir; parce que la manière dont constamment il est reçu, est plus forte que tout acte exprès.
On en revient souvent, ce me semble, et plus souvent même qu'il ne conviendrait à des gens d'esprit, à certaines dévotions populaires qui semblent tenir de la superstition. Cela ne fait rien à la réunion ; puisque tout le monde demeure d'accord qu'elle ne peut être empêchée que par des choses auxquelles on soit obligé dans une communion. Mais en tout cas, pour étouffer tous ces cultes ou ambigus ou superstitieux, loin qu'il faille tenir en suspens le concile de Trente, il n'y a qu'à l'exécuter; puisque, premièrement, il a donné des principes pour établir le vrai culte sans aucun mélange de superstition, et que, secondement, il a donné aux évêques toute l'autorité nécessaire pour y pourvoir.
Et quant à la réformation de la discipline, il n'y aurait, pour la rendre parfaite, qu'à bâtir sur les fondements du concile de Trente, et ajouter sur ces fondements ce que la conjoncture des temps n'a peut-être pas permis à cette sainte assemblée (55).
Leibnilz répliqua à Bossuel : roiis ne jugeons pas à propos de produire celle léplique, où on ne trouve rien de plus que ce que renfermait le Mémoire auquel a répondu Bnssuet.
A la suite de celle réplique, on lit dans U collection des pièces, une lettre de Leibnilz à Mme de Brinou, du 25 octobre 1093, et me de la même date, à Bossuel. Nous ne voyons ri-n de bien rei'i.u u.iiil.' dans ces deux lettres. Il en est une troisième, du 2 juillet, à Mme la duchesse de Brunswich, où Leibnilz revient encore sur la réception du concile de Tiente. Il in-isie toujours, et principalement sur ce qu'il n'existe aucune déclaration du rui ou de la nation, par laquelle il ait éié reçu ; comme si, quand il s'agit de la foi, une semblable déclaration elail nécessaire; comme si, pendant les irois premiers siècles de l'Eglise, il n'était pas intervenu plusieurs décisions sur la foi,
(55) Leibnilz a fait une réplique au Mémoire de tion sommaire de c qu'il avait avancé dans sa disc»ssuel; mais elle n'est évidemment qu'une répéli- sertnion.
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pour la canonicilé et l'exécuiion desquelles, sans douie, on ne prétendra pas que le consentement des empereurs romains ail été requis ou jugé nécessaire; comme si Rossuel, indépendamment de toute déclaration, n'avait pas démontré que celte réception el.it constante.
Leibniiz termine cependant toutes ses objections par confesser qu'il ne dit point tout cela par méprU pour le concile, dont il confesse que les décisions, pour la plupart, ont été faites avec beaucoup de sagesse.
Une lettre du même Lcilmitz à Bossuet , du 12 juillet 1094, ne contient rien qui doive nous arrêter. Il parait que pendant 5 ou 6 ans, la négociation fut interrompue, ou du moins il n'en reste aucun vestige. Le premier acte ; ayant trait à cette négociation qui réparasse, est une lettre de Leibuitz à Bossuet, en date du 11 décembre 1699. Voici cette lettre :
Lettre de Leibnitz à Bossuet.
Lorsque j'arrivai ici, il y a quelques jours, Mgr le duc Antoine Ulric me demanda de vos nouvelles; et quand je répondis que je n'avais point eu l'honneur d'en recevoir depuis longtemps, il me dit qu'il voulait me fournir de la matière, pour vous faire souvenir de nous. C'est qu'un abbé de votre religion, qui est de considération et de mérite, lui avait envoyé le livre que voici (50), qu'il avait donné au public sur ce qui est de foi, que Son Altesse Sérénissime m'ordonna de vous communiquer pour le soumettre à votre jugement, et pour tâcher d'apprendre, Monseigneur, selon votre commodité, s'il a votre approbation, de laquelle ce prince ferait presque autant de cas que si elle venait de Rome même, m'ayant ordonné de vous faire ses compliments, et de vous marquer combien il honore votre mérite éminent.
Le dessein de distinguer ce qui est de foi de ce qui ne l'est point paraît assez conforme à vos vues, et à ce que vous appelez la méthode de l'exposition; et i! n'y a rien de si utile pour nous décharger d'une bonne partie des controverses, que de faire connaître que ce qu'on dit de part et d'autre n'est point defoi. Cependant Son Altesse Sérénissime avant jeté les yeux sur ce livre, y a trouvé bien des difficultés. Car premièrement, il lui semble qu'on n'a pas assez marqué les conditions de ce qui est de foi, ni les principes par lesquels on le peut connaître. De plus, il semble, en second lieu, qu'il y a des degrés entre les articles de foi, les uns étant plus importants que les autres.
Si j'ose expliquer plus amplement ce que Son Altesse Sérénissime m'avait marqué en peu de mots, je dirai que pour ce qui est des conditions et des principes, tout article de foi doit être, sans doute, une vérité que Dieu a révélée ; mais la question est, si Dieu en a seulement révélé autrefois, ou s'il en révèle encore, et si les révélations d'autrefois sont toutes dans l'Ecriture sainte, ou
sont venues du moins d'une tradition apostolique ; ce que ne nient point plusieurs des plus accommodants entre les protestants.
Mais comme bien des choses passent aujourd'hui pour être de foi, qui ne sont point assez révélées par l'Ecriture, et où la tradition apostolique ne paraît pas non plus, comme par exemple, la canonicité des livres que les protestants tiennent pour apocryphes, laquelle passe aujourd'hui pour être de foi dans votre communion, contre ce qui était cru par des personnes d'autorité dans l'ancienne Eglise ; comment le peut-on savoir? Si l'on admet des révélations nouvelles, en disant que Dieu assiste tellement son Eglise, qu'elle choisit toujours le bon parti, soit par une réception tacite ou droit non écrit, soit par une définition ou loi expresse d'un concile œcuménique, où il est encore question de bien déterminer les conditions d'un tel concile, et s'il est nécessaire que le Pape prenne part aux décisions, pour ne rien dire du Pape, à part, ni encore de quelque particulier qui pourrait vériûer ses révélations par des miracles. Mais si l'on accorde à l'Eglise ce droit d'établir de nouveaux articles d^ foi, on abandonnera la perpétuité, qui avait passé pour la marque de la foi apostolique. J'avais remarqué autrefois que vos propres auteurs ne s'y accordent [ioint, et n'ont point les mêmes fondements sur l'analyse de la foi, et que le P. Grégoire de Valenlia, Jésuite, dans un livre fait là-dessus, l'a réduit aux décisions du Pape, avec ou sans concile; au lieu qu'un docteur de Sorbonne, nommé Holden, voulait aussi, dans un livre exprès, que tout devait avoir déjà été révélé aux apôtres, et puis proposé jusqu'à nous par l'entremise de l'Eglise, ce qui paraîtra le meilleur aux protestants. Mais alors il sera difficile de justifier l'antiquité de bien des sentiments, qu'on veut faire passer pour être de foi dans l'Eglise romaine d'aujourd'hui.
Et quant aux degrés de ce qui est de foi, on disputa dans le colloque de Ratisbonne, de ce siècle, entre Hunnius, protestant, et le P. Tanner, Jésuite, si les vérités de peu d'importance, qui sont dans l'Ecriture sainte comme par exemple, celle du chien de Tobie, suivant votre canon, sont des articles de loi, comme le P. Tanner l'assura. Ce qui étant posé, il faut reconnaître qu'il y a une infinité d'articles de foi qu'on peut, nonseulement ignorer, mais même nier impunément, pourvu qu'on croie qu'ils nont point été révélés; comme si quelqu'un croyait que ce passage, Très sunt qui testimonium perhibent, etc., n'esl point authentique, puisqu'il manque dans les anciens exemplaires grecs. Mais il sera question maintenant de savoir s'il n'y a pas des articles tellement fondamentaux, qu'ils soient nécessaires , necessilate medii; en sorte qu'on ne les saurait ignorer ou nier sans
(56) Titre du livre : Secretio eorum quœ de fide callwlica, ab iis quœ non sunt de fide, in conlroversiis pterisque hoc sœcnlo motis, juxia régulant fulci,
GEuvues compl. de M. Kmery. 1.
ab exe. D. Franc. Veronio, anlelir.c compilalam, etc., anno 1699.
exposer son salut, et cornaient on les peut discerner des autres.
La connaissance de ces choses paraît si nécessaire, Monseigneur, pour entendre ce que c'est que d'être de foi, que Mgr le duc a cru qu'il fallait avoir recours à vous pour les bien connaître, ne sachant personne aujourd'hui dans votre Eglise, qu'on puisse consulter plus sûrement, et se flattant, sur les expressions obligeantes de votre lettre précédente, que vous aurez bien la bonté de lui donner des éclaircissements. Je ne suis maintenant que son interprèle, et je ne suis pas moins avec respect, Monseigneur, votre, etc.
' Voi<i la réponse île M. de Menus aux questions propo.-ées par Leibnilz : elle est intéressante.
" Rien ne me pouvait arriver déplus agréable que d'avoir à satisfaire, selon mon pouvoir, aux demandes d'un aussi grand prince que Mgr le duc Antoine Ulric, et encore m'étant proposées par un homme aussi liabile, et que j'estime autant que vous. Elles se rapportent à ces deux points : le premier consiste à juger d'un livret intitulé Secretio, etc., ce qui demande du temps, non pour le volume, mais pour la qualité des matières sur lesquelles il faut parler sûrement et juste. Je supplie donc Son Altesse de me permettre un court délai, parce que n'ayant reçu ce livre que depuis deux jours, à peine ai-je eu le loisir de le considérer.
La seconde demande a deux parties, dont la première regarde les conditions et les principes par lesquels on peut reconnaître ce qui est de foi, en le distinguant de ce qui n'en est pas; et la seconde observe qu'il y a des degrés entre les articles de foi, les uns étant plus importants que les autres.
Quant au premier point, vous supposez avant toutes choses, comme indubitable, que tout article de foi doit être une vérité révélée de Dieu, de quoi je conviens sans difficulté : mais vous venez à deux questions , dont l'une est : Si Dieu en a seulement révélé autrefois, ou s'il en révèle encore; et la seconde : Si les révélations d'autrefois sont toutes dans l'Ecriture sainte, ou sont venues du moins d'une tradition apostolique, ce que ne nient point des plus accommodants entre les prolestants.
Je réponds sans hésiter, Monsieur, que Dieu ne révèle point de nouvelles vérités qui appartiennent à la foi catholique, et qu'il faut suivre la règle de la perpétuité, qui avait, comme vous dites très-bien, passé pour la règle de la catholicité, de laquelle aussi l'Eglise ne s'est jamais départie.
H ne s'agit pas ici de disputer des traditions apostoliques, puisque vous dites vousmême, Monsieur, que les plus accommodants, c'est-à-dire comme je l'entends, non-seulement les plus doctes, mais encore les plus sages des protestants ne les nient pas, comme je crois en effet l'avoir remarqué dans votre savant Calixte et dans ses disciples. Mais je dois vous faire observer que le concile de
Trente reconnaît la règle de la perpétuité, lorsqu'il déclare qu'il n'en a point d'autre que ce qui est contenu dans l'Ecriture ou dans les traditions non écrites, qui, reçues par les apôtres, de la bouche de Jésus-Christ, ou dictées aux mêmes apôtres par le Saint- Esprit, sont venues à nous comme de 7nain en main.
Il faut donc, Monsieur, tenir pour certain que nous n'admettons aucune nouvelle révélation, et que c'est la foi expresse du concile de Trente, que toute vérité révélée de Dieu est venue de main en main jusqu'à nous, ce qui aussi a donné lieu à cette expression qui règne dans tout ce concile; que le dogme qu'il établit a toujours été entendu comme il l'expose : Sicut Ecelesia catholicu semper intellexit. Selon cette règle, on doit tenir pour assuré que les conciles œcuméniques, lorsqu'ils décident quelque vérité, ne proposent point de nouveaux dogmes, mais ne font que déclarer ceux qui ont toujours été crus, et les expliquer seulement en termes plus clairs et plus précis.
Quant à la demande que vous me faites, s'il faut, avec Grégoire de Valence, réduire la certitude de la décision à ce que prononce lePapc, ou avec ou sans le concile, elle me parait assez inutile. On sait ce qu'a écrit sur ce sujet le cardinal du Perron, dont l'autorité est de beaucoup supérieure à celle de ce célèbre Jésuite; et pour ne point rapporter des autorités particulières, on voit en cette matière ce qu'enseigne et ce que pratique, même de nos jours, et encore tout récemment, l'Eglise de France.
Nous donnerons donc pour règle infaillible, et certainement reconnue par les Catholiques, des vérités de foi, le consentement unanime et perpétue! de toute l'Eglise, suit assemblée en concile, soit dispersée par toute la terre, et toujours enseignée par le même Saint-Esprit. Si c'est là, pour me servir de vos expressions, ce qui est le plus agréable aux protestants, bien loin de les détourner de cette doctrine, nous ne craignons point de la garantir, comme incontestablement sainte et orthodoxe.
Mais alors, continuez-vous, il sera difficile de justifier l'antiquité de bien des sentiments qu'on veut faire passer pour être de foi dans l'Eglise romaine d'aujourd'hui.
Non, Monsieur, j'ose vous répondre avec confiance que cela n'est pas si difficile que vous pensez, pourvu qu'on éloigne de cet examen l'esprit de contention, en se réduisant aux faits certains.
Vous en pouvez faire l'essai dans l'exemple que vous alléguez, et qui est aussi le plus fort qu'on puisse alléguer, de la canonicité des livres que les protestants tiennent pour apocryphes, laquelle passe aujourd'hui pour être de foi dans notre communion, contre ce qui était cru par des personnes d'autorité dans l'ancienne Eglise. Mais, Monsieur, vous allez voir clairement, si je ne me trompe, cette question résolue pat- des faits entièrement incontestables.
Bossuet ixp se les faits qu'il vient d annoncer,
et c'est le commencement d'une discussion entre le pré'at et Leibnilz, où l'un et l'autre montrent une vaste érudition; mais discussion qui consiste presque toute en citations, et qui, d'ailleurs, est trop longue pour que nous puissions en charger nolie ouvrage.!
Rossuel, dans la lettre suivante, en date du 50 janvier 1700, répond à la seconde question proposée par Leibnilz.
Des deux difficultés que vous m'avez proposées dans votre lettre du 11 décembre 1C99, de la part de votre grand et habile prince, la seconde regardait les degrés entre les articles de foi, les uns étant plus importants que les autres; et c'est celle-là sur laquelle il faut tâcher aujourd'hui de le satisfaire.
Vous l'expliquez en ces termes : Quant au degré de ce qui est de foi, on disputa dans le colloque de Ratisbonne, de ce siècle, entre Jlunnius, protestant, et le P. Tanner, Jésuite, si les vérités de peu d'importance qui sont dans l'Ecriture sainte, comme, par exemple, celle du chien de Tobie, sont des articles de foi, comme le P. Tanner l'assura ; ce qui étant posé, il faut reconnaître qu'il y a une infinité d'articles de foi qu'on peut non-seulement ignorer, mais même nier impunément, pourvu qu'on croie qu'ils n'ont point étérévélés, comme si quelqu'un croyait que ce passage : Très sunt qui testimonium perhibent, etc., n'est point authentique, puisqu'il manque dans les anciens exemplaires grecs. Il sera question maintenant de savoir s'il y a des articles tellement .fondamentaux, qu ils soient nécessaires, necessitate medii; en sorte qu'on ne les saurait ignorer ou nier sans exposer son salut, et comment on les peut discerner d'avec les autres.
11 me semble premièrement, Monsieur, que si j'avais assisté à quelque colloque semblable à celui de Ratisbonne, et qu'il m'eût fallu répondre à la question du chien de Tobie , sans savoir alors ce que dit le P. Tanner, j'aurais cru devoir user de distinction. En prenant le terme d'article de foi selon la signification moins propre et plus étendue, j'aurais dit que toutes les choses révélées ue Dieu, dans des écritures canoniques, importantes ou non importantes, sont en ce sens articles de foi ; mais qu'en prenant ce terme d'article de foi dans la signification étroite et propre, pour des dogmes théoîogiques immédiatement révélés de Dieu, tous ces laits particuliers ne méritent pas ce titre.
Je n'ai pas besoin de vous dire que je compte ici parmi les dogmes révélés de Dieu certaines choses de fait sur lesquelles roule la religion, comme la nativité, la mort et la résurrection de Notre -Seigneur. Les faits dont nous parlons ici «ont comme je viens de le marquer, les faits particuliers. Il y en a deux sortes : les uns servent à établir les dogmes par des exemples plus ou moins illustres, comme l'histjire d'Esther et les combats de David; les autres, pour ainsi parler, ne font que peindre et décrire une action, comme serait, par exemple, la couleur des pavillons qui étaient tendus dans
le festin d'Assuérus, et les autres menues circonstances de cette fête royale; et de ce genre serait aussi le chien dé Tobie, aussi bien que le bâton de David, et si l'on veut la couleur de ses cheveux. Tout cela, de soi, est tellement indifférent à la religion, qu'on peut ou le savoir ou l'ignorer, sans qu'elle en souffre pour peu que ce soit. Les autres faits qui sont proposés pour appuyer les dogmes divins, comme sont la justice, la miséricorde et la providence divine, quoique bien plus importants, ne sont pas absolument nécessaires, parce qu'on peut savoir d'ailleurs ce qu'ils nous apprennent de Dieu et de la religion.
Pour ce qui est de nier ces faits, la question se réduit à celle de la canonicité des livres dont ils sont tirés. Par exemple, si l'on niait le bâton de David ou la couleur de ses cheveux, et les autres choses de cette sorte, la dénégation pourrait en devenir très-importante , parce qu'elle entraînerait celle du Livre des Rois, où ces circonstances sont racontées.
Tout cela n'a point de difficulté, et je ne les rapporte que pour toucher tous les points de votre lettre ; mais pour les vrais articles de foi qui regardent les dogmes théoîogiques, immédiatement révélés de Dieu, encore que leur discussion demande plus d'étendue, il est aisé d'en sortir.
Je rappelle tout à trois propositions; la première, qu'il y a des articles fondamentaux et des articles non fondamentaux, c'està-dire des articles dont la connaissance et la foi expresse n'est pas nécessaire au salut.
La seconde, qu'il y a des règles pour les discerner les uns des autres.
La troisième, que les articles révélés de Dieu, quoique non fondamentaux, ne laissent pas d'être importants, et de donner matière de schisme, surtout après que l'Eglise les a définis.
La première proposition, qu'il y a des articles fondamentaux, c'est-à-dire dont la connaissance et la foi expresse est nécessaire au salut, n'est pas disputée entre nous. Nous convenons tous du symbole attribué à saint Athanase, qui est l'un des trois reconnus dans laconfession d'Augsbourg,comnie parmi nous, et on y lit à la tête ces paroles : Qtiicunque vult sulvus, etc., et au milieu, qui vult ergo salvus esse, etc., et à la fin, hœc est fides calholica, quain nisi quisque, etc., absque dubio in œternum peribit.
Savoir maintenant, si les articles contenus dans ce symbole y sont reconnus nécessaires, necessitate medii, ou necessitate prœcepti; c'est, à mon avis, en ce lieu, une question assez inutile, et il suffira peut-être d'en dire un mot à la tin.
La seconde proposition, qu'il y a des règles pour discerner ces articles* n'est pas difficile entre nous ; puisque nous supposons tous qu'il y a des premiers principes de la religion chrétienne qu'il n'est permis à personne d'ignorer; tels que sont, pour descendre, dans un plus grand détail, le Symbole des apôtres, l'Oraison dominicale et le Dé-
calogue avec son abrégé nécessaire dans les deux préceptes de la charité, dans lesquels consiste, selon l'Evangile, toute la Loi et les Prophètes.
C'est de quoi nous convenons tous, Catholiques et protestants également, et nous convenons encore que le Symbole des apôtres doit être entendu comme il a été exposé dans le symbole de Nicée, et dans celui qu'on attribue à saint Athanase.
On peut se réduire à un principe plus simple en disant, que ce dont la connaissance ou la foi expresse est nécessaire au salut, est cela môme sans quoi l'on ne peut avoir aucune véritable idée du salut qui nous est donné en Jésus-Christ, Dieu voulant nous y amener par la connaissance, et non par un instinct aveugle, comme on ferait des bêtes brutes.
Dans ce principe si clair et si simple, tout le monde voit d'abord qu'il faut connaître la personne du Sauveur, qui est Jésus-Christ, Fils de Dieu : qu'il faut aussi connaître son Père qui l'a envoyé, avec le Saint-Esprit de qui il a été conçu et par lequel il nous sanctifie : quel est le salut qu'il nous propose, ce qu'il a fait pour nous l'acquérir, et ce qu'il veut que nous lassions pour lui plaire; ce qui ramène naturellement l'un après l'autre les symboles dont nous avons parlé, l'Oraison dominicale et le Décalogue ; et tout cela, réduit en peu de paroles, est ce que nous avons nommé les premiers principes de la religion chrétienne.
La troisième proposition a deux parties : la première, que ces articles non fondamentaux, encore que la connaissance et la foi expresse n'en soient pas absolument nécessaires à tout le monde, ne laissent pas d'être importants. C'est ce qu'on ne peut nier; puisqu'on suppose ces articles révélés de Dieu, qui ne révèle rien que d'important à la piété, et dont aussi il est écrit : Je suis le Seigneur ton Dieu qui t'enseigne des choses utiles. [Isa. xlvhi, 17.)
Ce fondement supposé, il y a raison et nécessité de noter ceux qui s'opposent à ces dogmes, et qui manquent de docilité à les recevoir, quand l'Eglise les leur propose. La pratique universelle de l'ancienne Eglise confirme cette seconde partie de la proposition. Elle a mis au rang des hérétiques, non-seulement les ariens, les sabelliens, les paulianistes, les macédoniens, les nestoriens, leseutichiens, et ceux, en un mot, qui rejetaient la Trinité et les autres dogmes également fondamentaux; mais encore les novatiens ou cathares, qui ôlaient aux ministres de l'Eglise le pouvoir de remettre les péché*, les montanistes ou cataphrygiensqui improuvaient les secondes noces; les aeviens qui niaient l'utilité des oblations pour les morts, avec la distinction de l'épiscopat et de la prêtrise; Jovinien et ses sectateurs, qui, à l'injure du Fils de Dieu, niaient la virginité perpétuelle de sa sainte Mère, et jusqu'aux quartodécimans, qui, aimant mieux célébrer la Pâque avec les Juifs qu'avec les Chrétiens, tâchaient de rétablir le judaïsme et ses ob-
servances contre l'ordonnance des apôtres. Les auteurs opiniâtres de ces dogmes pervers ont été frappés d'anathème par les Pères, par les conciles, quelques-uns même par le grand concile de Nicée, le premier et le plus véritable des œcuméniques; parce qu'encore que les articles qu'ils combattaient ne fussent pas de ce premier rang qu'on appelle fondamentaux, l'Eglise ne devait pas souffrir qu'on méprisât aucune partie de la doctrine céleste que Jésus-Christ et les apôtres avaient enseignée.
Si messieurs de la confession d'Àugsbourg ne convenaient de ce principe, ils n'auraient pas mis an nombre des hérétiques, sous le nom de sacramentaires, Bérenger et ses sectateurs; puisque la présence réelle qui fait leur erreur n'est pas comptée parmi les articles fondamentaux.
L'Eglise fait néanmoins une grande différence entre ceux qui ont combattu ces dogmes utiles et nécessaires à leur manière, quoique d'une nécessité inférieure et seconde, avant ou depuis ses définitions. Avant qu'elle eût déclaré la vérité et l'antiquité, ou plutôt la perpétuité de ces dogmes, par un jugement authentique, elle tolérait les errants, et ne craignait point d'en mettre même quelques-uns au rang de ses saints; mais depuis sa décision, elle ne les a plus soufferts; et sans hésiter, elle les a rangés au nombre des hérétiques. C'est, Monsieur, comme vous savez, ce qui est arrivé à saint Cyprien et aux donatistes. Ceux-ci convenaient avec ce saint martyr, dans le dogme pervers qui rejetait le baptême admini>tré par les hérétiques; mais leur état a été bien différent, puisque saint Cyprien est demeuré parmi les saints, et les autres sont rangés parmi les hérétiques, ce qui fait dire au docte Vincent de Lérins, dans ce livre tout d'or, qu'il a intitulé Commonitorium, ou Mémoire sur l'antiquité de la foi : 0 changement étonnant! Les auteurs d'une opinion sont catholiques, les sectateurs sont condamnés comme hérétiques : les maîtres sont absous, les disciples sont réprouvés; ceux qui ont écrit les livres erronés sont les enfants du royaume, pendant que leurs défenseurs sont précipités dans l'enfer.
Voilà des paroles bien terribles pour la damnation de ceux qui avaient opiniâtrement soutenu les dogmes que les saints avaient proposés de bonne foi, dont on voit bien que la différence consiste précisément à avoir erré avant que l'Eglise se fût expliquée, ce qui se pouvait innocemment, et avoir erré contre ses décrets solennels, ce qui ne peut plus être imputé qu'à orgueil et irrévérence.
C'est aussi ce que saint Augustin ne nous laisse point ignorer lorsque, comparant saint Cyprien avec les donatistes : Nous-mêmes, dit-il, nous n'oserions pas enseigner une telle chose contre un aussi grand docteur que saint Cyprien (S. Abg. , lib. n De bapt., c. k), c'est-à-dire la sainteté et la validité du baptême administré par les hérétiques, si
nous n'étions appuyés sur l'autorité de l'Eglise universelle, à laquelle il aurait trèscertainement cédé lui-même, si la vérité éclaircie avait été confirmée dès lors par un concile universel : Cui et i 1 le procul dubio cederet, si quœstionis hujus veritas eliquata et declarata, per plenarium conciliuui solidaretur. (Lib. ii De baptismo, c. k.)
Telle est donc la différence qu'on a toujours mise entre les dogmes non encore autorisés par le jugement de l'Eglise, et ceux qu'elle a déclarés aulhentiquement véritables ; et cela est fondé sur ce que la soumission à l'Eglise étant la dernière épreuve où Jésus-Christ a voulu mettre la docilité de la foi, ou n'a plus, quand on méprise cette autorité, qu'à attendre cette sentence : S'il n'écoute pas l'Eglise, qu'il vous soit comme un païen et un publicain. (Mat th. xvm, 17.)
Il ne s'agit pas ici de prouver cette doctrine, mais seulement d'exposer à votre grand prince la méthode de l'Eglise catholique, pour distinguer, parmi les articles non fondamentaux, les erreurs où l'on peut tomber innocemment d'avec les autres. La racine et l'effet de la distinction se tirent principalement de la décision de l'Eglise. Nous n'avançons rien de nouveau en cet endroit, non plus que dans toutes les autres parties de notre doctrine. Les plus célèbres docteurs du ive siècle parlaient et pensaient comme nous. Il n'est pas permis de mépriser des autorités si révérées dans tous les sièclessuivants ; et d'ailleurs, quand saint Augustin assure que saint Cyprien aurait cédé à l'autorité de l'Eglise universelle, si la foi s'était déclarée de son temps par un concile de toute la terre, il n'a parlé de cette sorte que sur les paroles expresses de ce saint martyr, qui, interrogé par Antonien, son collègue dans l'épiscopat, quelles étaient les erreurs de Novatien : Sachez, premièrement, lui disait-il, que nous ne devons pas même être curieux de ce qu'il enseigne, pitisgu il est hors de l'Eglise: quel qu'il soit, et quelque autorité qu'il s'attribue, il n'est pas Chrétien, puisqu'il n'est pas dans l'Eglise de Jésus-Christ : Christianus non est qui in Christi Euclesia non est. (S. Cypr. , epist. 51,* edit. Rigalt.) Saint Augustin n'a pas tort de dire qu'un homme qui ne souffre pas
(|u on juge
digne
d'examen une doctrine
qu'on enseigne hors de l'Eglise, mais qui veut qu'on la rejette à ce seul titre, n'aurait eu garde de se soustraire lui-môme à une autorité si inviolable.
11 n'est pas môme toujours nécessaire, pour mériter d'être condamné, d'avoir contre soi une expresse décision de l'Eglise, pourvu d'ailleurs que sa doctirine soit bien connue et constante. C'est aussi par cette même raison, que le même saint Augustin, en parlant du baptême des petits enfants, a prononcé ces paroles : II faut, dit-il, souffrir les contredisants dans les questions qui ne sont pas encore bien examinées, ni pleinement décidées par l'autorité de l'Eglise : In qua> stionibus nondum plena Ecclesiai aucloritato lirmntis ; c'est lèt, continue ce Père, 7i<e l'er-
reur se peut tolérer; mais elle ne doit pas entreprendre d'ébranler le fondement de l'Eglise: lbi ferendus est error, non usque adeo progredi débet, ut fundamentum ipsum Ecclesïœ quatere moliatur. (S. Alg. , serm. 11, De verb. Apost.)
On n'avait encore tenu aucun concile pour y traiter expressément la question du baptême des petits enfants; mais, parce que la pratique en était constante et universelle, en sorte qu'il n'y avait aucun moyen de la contester, loin de permettre de la révoquer en doute, saint Augustin la prêche hautement comme une vérité toujours établie, et dit que le doute seul emporte le renversement du fondement de l'Eglise.
C'est à cause de cela que ceux qui nient cette autorité sont proprement ces esprits contentieux que l'Apôtre ne souffre pas dans les églises. (/ Cor. xi, 16.) Ce sont ces frères qui marchent désordonnément, et non pas selon la règle qu'il leur a donnée, dont le même Apôtre \euiqu'on se retire. [IIThess. m, 6.) On ne se doit retirer d'eux qu'à cause qu'ils se retirent les premiers de l'autorité de l'Eglise et de ses décrets, et se rangent au nombre de ceux qui se séparent eux-mêmes (Jud., 19) ; d'où l'on doit conclure qu'encore que la matière de leur dispute ne soit pas fondamentale, et du rang de celle dont la connaissance est absolument nécessaire à chaque particulier, ils ne laissent pas, par un autre endroit, d'ébranler le fondement de la foi, en se soulevant contre l'Eglise, et en attaquant directement un article du Symbole aussi important que celui-ci : Je crois l'Eglise catholique.
S'il faut maintenant venir à la connaissance nécessaire, necessitate medii,\a principale de ce genre est celle de Jésus— Christ, puisqu'il est établi de Dieu comme l'unique moyen du salut, sans la foi duquel on est déjà jugé et la colère de Dieu demeure sur nous.(Joan.m, 18, 38.) Il n'est pas dit qu'elle y tombe, mois quelle y demeure, parce qu'étant, comme nous le sommes, dans une juste damnation par notre naissance, Dieu ne fait point d'injustice à ceux qu'il y laisse; c'est peut-être à cet égard qu'il est écrit : Qui ignore sera ignoré (I Cor. xiv, 38) ; et, quoi qu'il en soit, qui ne connaît pas Jésus- Christ, n'en est pas connu; et il est de ceux à qui il sera dit au jour du jugement : Je ne vous connais pas.
On pourrait considérer ici cette parole de Notre-Seigneur : La vie éternelle est de vous connaître, vous qui êtes le seul vrai Dieu, et Jésus-Christ que vous avez envoyé. (Joan. xvii, 3.) Cependant, à parler correctement, il semble qu'on ne doit pas dire que la connaissance de Diousoit nécessaire, necessitate medii, mais plutôt d'une nécessité d'un plus haut rang, necessitate finis; parce que Dieu est la un unique de la vie humaine, le terme de notre amour, et l'objet où consiste le salut ; mais ce serait inutilement que nous nous étendrions ici sur cette expression, puisqu'elle ne fait aucune sorte de controverse parmi nous.
i20ô Pour
OEUVIStS COMPLETES DE M. EMEKY.
le livre intitulé Secretio, etc. , il est très-Lion dans le fond. On en pourrait retrancher encore quelques articles ; il y en aurait quelques autres à éclaircir davantage. Pour entrer dans un plus grand détail, il faudrait traiter tous les articles de controverse: Ce que je pense avoir assez fait, et avec toutes les marques d*approbation de l'Eglise, dans mon livre de ['Exposition.
Je me suis aussi expliqué sur cette matière, dans ma Réponse latine à l'abbé de Lokkurn. Si néanmoins votre sage et habile prince souhaite que je m'explique plus précisément, j'embrasserai avec joie toutes les occasions d'obéir à Son Altesse Sérénissime.
Rien n'est plus digne de lui que de guérir la plaie qu'a faite au christianisme le schisme du dernier siècle. Jl trouvera en vous un digne instrument de ses intentions; et ce que nous avons tous à faire dans ce beau travail, est, en fermant celte plaie, de ne donner pas occasion au tempsà venird'en rouvrir une plus grande....
Leibnitz ne laissa pas ces deux lettres sans réponse; il répliqua par deux lettres , l'une du li et l'autre du 21 mai 1700; clies sont très-longues, et roulent principalement sur la eano'icité des L vres saints, article particulier de controverse, dont nous avons déjà prévenu que nous re donnerions point d'analyse, parce qu'il en est très-peu susceptible. Voici seulement ce que nous croyons devoir extraire de la première l.-nre, et qui présente quelques diflicultes spécieuses..
Lettre de Leibnitz, du H mai 1700.
Pour venir au détail de vos lettres, dont la première donne les principes qui peuwent servir à distinguer ce qui est de foi de ce qui ne l'est pas, et dont la seconde explique les degrés de ce qui est de foi, je m'arrêterai principalement à la première, où vous accordez, Monseigneur, que Dieu ne révèle point de nouvelles vérités qui appartiennent à la foi catholique; que la rèi/le de la perpétuité est aussi celle de la catholicité; que les conciles œcuméniques ne proposent point de nouveaux dogmes; enfin que la rèi/lc infaillible des vérités de la fui est le consentement unanime et perpétuel de toute l'Eglise. J'avais dit que les protestants ne reconnaissent pour un article de foi chrétienne, que ce que Dieu a révélé, d'abord par Jésus-Christ et ses apôtres ; et je suis bien aise d'apprendre par votre déclaration, que ce sentiment est encore, ou doit être celui de votre communion.
J'avoue cependantque l'opinion contraire, ce semble, d'une infinité de vos docteurs, me fait de la peine; car on voit que, selon eux, l'analyse de la foi revient à l'assistance du Saint-Esprit, qui autorise les décisions de PEglise universelle; ce qui étant posé, l'ancienneté n'est point nécessaire, et encore moins la perpétuité.
Le concile de Trente ne dit pas^ aussi qu'elles sont nécessaires, quoiqu'il dise sur quelques dogmes particuliers que l'a toujours entendu ainsi ; car cela
point à conséquence pour tous .les autres dogmes.
Encore depuis peu, Georges Bullus, savant prêtre de l'Eglise anglicane, ayant accusé le P. Pétau d'avoir attribué aux Pères de la primitive Eglise, des erreurs sur la Trinité, pour autoriser davantage les conciles à pouvoir établir et manifester, constituere et patefacere, des nouveaux dogmes, le curateur de la dernière édition des dogmes théologiques de ce Père, qui est apparemment de la même société, répond dans la Préface : Est quidem hocdoqma catholicœ rationis, ab Ecclesia constitua fidei capita; sed proplerea minime sequilur Petaviummalis artibus, ad id confirmundum usum.
Ainsi le P. Grégoire de Valentia a bien des approbateurs de son Analyse de la foi ; etje ne sais si le sentiment du cardinal du Perron, que vous lui opposez, prévaudra à celui de tant d'aut-es docteurs. Le cardinal, d'ailleurs, n'est pas toujours bien sûr; etje doute que l'Eglise de France d'aujourd'hui approuve la harangue qu'il prononça dans l'assemblée des états, un peu après îa mort de Henri IV, et qu'il n'aurait osé prononcer dans un autre temps que celui d'une minorité, car il passe pour un peu politique en matière de foi.
De plus, suivant votre maxime, il ne serait pas dans le pouvoir du Pape ni de toute l'Eglise, de décider la question de la conception immaculée de la sainte Vierge. Cependant le concile de Bâle entreprit de le faire ; et il n'y a pas longtemps qu'un roi d'Espagne envoya exprès au Pape, pour le sollicitera donner une décision là-dessus; ce qu'on entendait sans doute sous anathème. On croyait donc, en Espagne, que cela n'excède point le pouvoir de l'Église. Le refus aussi, ou le délai du Pape, n'était pas fondé sur son impuissance d'établir de nouveaux articles de foi.
J'en dirai autant de la question deauxiliis fjratiœ, qu'on dit que le Pape Clément VIII avait dessein de décider pour les thomistes contre les molinistes ; mais la mort l'en ayant empêché, ses successeurs trouvèrent plus à propos de laisser la chose en suspens. Il semble que vous-même, Monseigneur, laissez quelque porte de derrière ouverte eu disant que les conciles œcuméniques, lorsqu'ils décident quelque vérité, ne proposent point de nouveaux dogmes, mais ne fontque déclarer ceux qui ont toujours été crus, et les expliquer seulement en termes plus clairs et plus précis. Car si la déclaration contient quelque proposition qui ne peut pas être tirée par une conséquence légitime et certaine de ce qui était déjà reçu auparavant, et par conséquent n'y est point comprise virtuellement, il faudra avouer que la décision nouvelle établit en effet un article nouveau, quoiqu'on veuille couvrir la chose sous Je nom de déclaration.
C'est ainsi que la décision contre les mo-
noihélites établissait en effet un article.nou-
l'Eglise veau, comme je crois l'avoir marqué autre-
ne tire fois, et c'est ainsi que la transsubstantiation
PENSEES DE LEIBNITZ SLR LA KELIGIO.N ET LA MOItALE.
a été décidée bien tard dans l'Eglise d'Occident, quoique cette manière de la présence réelle et du changement ne fût pas une conséquence nécessaire de ce que l'Eglise avait toujours cru auparavant.
11 y a encore une autre dilficulté sur ce que c'est que d'avoir été cru auparavant. Car voulez-vous, Monseigneur, qu'il sufiise que Je dogme que l'Eglise déclare être véritable et de foi, ait été cru en un temps par quelques-uns, quels qu'ils puissent être, c'està-dire par un petit nombre de personnes, et par des gens peu considérés ; ou bien faut-il qu'il ait toujours été cru par le plus grand nombre, ou par les plus accrédités? Si vous voulez le premier, il n'y aura guère d'opinion qui n'ait toujours eu quelques sectateurs, et qui ne puisse ainsi s'attribuer une .manière d'ancienneté et de perpétuité; et par conséquent cette marque de la vérité qu'on fait tant valoir chez vous, sera fort affaiblie.
Mais si vous voulez que l'Eglise ne manque jamais de prononcer pour l'opinion qui a toujours été la plus commune ou la plus accréditée, vous aurez de la peine à justifier ce sentiment par les' exemples. Car, outre qu'il y a opiniones communes contra communes, et que souvent le plus grand nombre et les personnes les plus accréditées ne s'accordent pas; le mal est, que des opinions qui étaient communesetaccréditées, cessent de l'être avec le temps ; et celles qui ne l'étaient pas, le deviennent. Ainsi, quoiqu'il arrive naturellement qu'on prononce pour l'opinion qui est la plus en vogue, lorsqu'on prononce, néanmoins il arrive ordinairement que ce qui est endoxe dans un temps, était paradoxe auparavant, et vice versa.
Comme par exemple le règne de mille ans était en vogue dans la primitive Eglise, et maintenant il est rebuté. On croit maintenant que les anges sont sans corps, au lieu que les anciens Pères leur donnaient des corps animés, mais plus parfaits que les nôtres. On ne croyait pas que les âmes qui doivent être sauvées parviennent sitôt à la parfaite béatitude ; sans parler de quantité d'autres exemples.
D'où il s'ensuit que l'Eglise ne saurait prononcer en faveur do l'incorporante des anges ou de quelque autre opinion semblable, ou que si elle le faisait cela ne s'accorderait pas avec la règle de la perpétuité, ni avec celle de Vincent de Lérins, du semper et ubique, ni avec votre règle des vérités de foi, que vous dites être le consentement unanime et perpétuel de toute l'Eglise, soit assemblée en concile , soit dispersée par toute la terre. En effet, cela est beau et magnifique à dire, tant qu'on demeure en termes généraux, mais quand on vient au fait, on se trouve loinde son compte, comme il paraîtra dans l'exemple de la controverse des livres canoniques.
Enûn on peut demander si pour décider qu'une doctrine est de foi, il suffit de dire qu'elle a été simplement crue ou reçue auparavant, et s'il ne faut pas aussi qu'elle ait
été reçue comme de foi? Car à moins qu'on ne veuille se fonder sur do nouvelles révélations, il semble que pour faire qu'une doctrine soit un article de foi, il faut que Dieu l'ait révélée comme telle, et que l'Eglise dépositaire de ses révélations, l'ait toujours reçue comme étant partie de la foi ; puisqu'on ne saurait savoir que par révélation si une doctrine est de foi ou non.
Ainsi il ne semble pas qu'une opinion qui a passé pour philosophique auparavant, quelque reçue qu'elle ait été, puisse être proposée légitimement sous anathème ; comme par exemple, si quelque concile s'avisait de prononcer pour le repos de la terre contre Copernic, il semble qu'on aurait droit de ne lui point obéir.
Et il paraît encore moins qu'une opinion qui a passé longtemps pour problématique, puisse enfin devenir un article de foi, par la seule autorité de l'Eglise, à moins qu'on ne lui attribue une nouvelle révélation, en vertu de l'assistance infaillible du Saint- Esprit : autrement , l'Eglise aurait d'ellemême un pouvoir sur ce qui est de droit divin.
Mais si nous refusons à l'Eglise la faculté de changer en article de foi ce qui passait pour philosophique ou problématique auparavant, plusieurs décisions de Trente doivent tomber, quand même on accorderait que ce concile est tel qu'il faut ; ce qui va paraître particulièrement à mon avis, a l'égard des livres que ce concile a déclarés canoniques contre le sentiment de l'ancienne Eglise.
Bossuel n'avait pas encore reçu les deux lettres du \ 4 et du 24 mai , lorsque Leibnitz lui en écrivit une autre assez courte, où nous ne croyons devoir remarquer que re qui suit.
Mais, auparavant, nous observerons queBossuet, qui a répondu dans la suite à ces deux lettres (et nous donnerons sa réponse) , n'a touché que treslégèrement aux difficultés précédentes, persuade apparemment que tout ce qu'il avait dit jusqu'alors en fournissat une solution suffisante. Effectivement, pour les faireévanouir, il suffit d'observer 1° qu'il est des points snr lesquels l'Eglise ne prononcera jamais, parce qu'ils ne sont point suffisamment établis dans la tradition ; 2° que les points qu'a décidés l'Eglise étaient généralement crus, avant sa décision, comme faisant partie de la révélation, sans être crus cependant, comme appartenant à la foi catholique; et que les doutes qu'avait eus.suroes points, avant la décision , un certain nombre de personnes, ne forment point une preuve du contraire.
Lettre de Leibnitz, du 30 avril 1700.
Il faudra recourir à la voix de l'exemple que je vous ai allégué autrefois, auquel vous n'avez jamais satisfait, et où vous n avez voulu venir qu'après avoir épuisé les autres moyens, j'entends ceux de douceur. Car quant aux voies de fait et guerres, je suppose que, suivant le véritable esprit du christianisme, vous ne les conseilleriez pas; et quelque espérance qu'on pût avoir, dans votre parti, de réussir un jour par ces voies, lesquelles , quelque spécieuses qu elles soient, peuvent tromper, ce ne sera pas ce qui vous empûchuia de donner les mains .a
tout ce qui paraîtra le plus propre à refermer la plaie de l'Eglise.
Mgr le duc a pris garde à un endroit de votre lettre, où vous ditps que cela ne se doit point faire d'une manière où il y ait danger que cette plaie se pourrait rouvrir davantage et devenir pire, mais il n'a point compris en quoi consiste ce danger, et il à souhaité de le pouvoir comprendre ; car, non plus que vous, nous ne voulons pas des cures palliatives qui fassent empirer le mal.
Voici la réponse de Bossuet à ces articles :
Je ne puis tarder à vous expliquer l'endroit de ma lettre sur lequel monseigneur veut être éclairci. J'ai donc dit que l'on tenterait vainement des pacifications sur les controverses, en présupposant qu'il fallût changer quelque chose dans aucun des jugements portés par l'Eglise. Car comme nos successeurs croiraient avoir le même droit de changer ce que nous ferions, que nous en aurions eu de changer ce que nos ancêtres auraient fait, il arriverait nécessairement, qu'en pensant fermer une plaie, nous en rouvririons une plus grande. Ainsi la religion n'aurait rien de ferme; et tous ceux qui en aiment la stabilité, doivent poser avec nous pour fondement, que les décisions de l'Eglise une fois données, sont infaillibles et inaltérables. Voilà, .Monsieur, ce que j'ai dit et ce qui est très-véritable. Au reste, à Dieu ne plaise que je sois capable de compter la guerre parmi les moyens de finir le schisme : à Dieu ne plaise encore un coup, qu'une telle pensée ait pu m'entrer dans l'esprit, et je ne sais à quel propos vous m'en parlez.
Quant à l'endroit où vous dites que je n'ai pas répondu, ou que j'ai différé de répondre , j'avoue que je ne l'entends pas. Je soupçonne seulement que vous voulez parler d'un acte du concile de Bâle, que vous m'avez autrefois envoyé. Mais assurément j'y ai répondu si démonstralivement dans mon écrit à l'abbé de Lokkum, que je n'ai rien à y ajouter. Je vous supplie donc, Monsieur, encore un coup, comme je crois l'avoir déjà fait, de repasser sur cette réponse, si vous l'avez, et de marquer les endroits où vous croyez que je n'ai point répondu, afin que je tâche de vous satisfaire, ne désirant rien tant au monde que de contenter ceux qui cherchent le royaume de Dieu. Permettez-moi encore une fois de vous prier, en finissant cette lettre, d'examiner sérieusement devant Dieu, si vous avez quelque bon moyen d'empêcher l'état de l'Eglise de devenir éternellement variable, en présupposant qu'elle peut errer et changer ses décrets.
Trouvez bon queje vous envoie une Instruction pastorale que je viens de publier sur ce sujet-là, et si vous la jugez digne d'être présentée à votre grand et habile prince, je .me donnerai l'honneur de lui en faire le présent dans les formes, avec tout le respect qui lui est dû. J'espère que la lecture ne lui
en sera pas désagréable ni à vous aussi, puisque cet écrit comprend la plus pure tradition du christianisme sur les promesses de l'Eglise. Continuez-moi l'honneur de votre amitié , comme je suis de mon côté avec toute sorte d'estime, Monsieur, votre trèshumble serviteur.
On voit dans cette lettre, et on le verra encore dans les suivantes, Leibuiiz se plaindre que Bossuet n'a point vépon lu à l'exemple du compact accordé aux calixtins par le concile de Baie, ei que Bossuet le renvoie toujours à la réponse qu'il avait adressée à Molanus, abbé de Lokkum, sur cet objet. Molanus aura donc négligé d'en donner communication à Leibnitz; car nous ne pouvons pas soupçonner ce savant d'une ignorance affectée. Quoi qu'il en soit, cela nous met dans la nécessité de placer ici cette réponse, et nous n'en séparerons pas celle qui est faite, aussi, dans le même écrit, à la principale difficulté de Leibnitz , sur laquelle ce savant dit aussi de temps en temps qu'il n'a jamais été satisfait. Cela entraînera qm-lqui-s répétitions, niais cet inconvénient est bien suffisamment compensé par l'importance des principes qui sont répétés, et qui ne le sont jamais qu'avec une autre tournure qui leur dunne un nouveau jour.
Réponse de Bossuet aux deux principales difficultés de Leibnitz, adressée à Molanus, et tirée du I" vol. des OEuvres posthumes de Bossuet, p. 238.
Voici maintenant la résolution de ce que Leibnitz appelle l'essentiel de la question; savoir, si ceux qui sont prêts à se soumettre à la décision de l'Eglise, mais qui ont des raisons de ne pas reconnaître un certain concile pour légitime, sont véritablement hérétiques ; et si une telle question n'étant que de fait, les choses ne sont pas à leur égard devant bieu , ou , comme disent les canonistes, in foro poli, et lorsqu'il s'agit de la doctrine de l'Eglise et du salut, comme si la décision n'avait pas été faite , puisqu'ils ne sont pas opiniâtres. La condescendance du concile de Bâle semble appuyée sur ce fondement. Voilà la question comme il l'a souvent proposée, et comme il la propose tout nouvellement dans sa lettre du 3 juillet 1692. Cette question a deux parties : la première, si un homme disposé de cette sorte est opiniâtre et hérétique. Puisqu'il faut trancher le mot et qu'on le demande, je réponds qu'oui : la seconde, s'il se peut servir de la condescendance du concile de Bâle , je réponds que non.
Quant à la première partie, en voici la démonstration.
J'appelle opiniâtre, en matière de foi, celui qui est invinciblement attaché à son sentiment et le préfère à celui de toute l'Eglise: j'appelle hérétique celui qui est opiniâtre en cette sorte.
Ce fondement supposé, je dis que ceux dont il s'agit, premièrement sont opiniâtres , parce qu'encore qu'ils disent qu'ils sont prêts à se soumettre à la décision de l'Eglise, ils s'y opposent en effet.
Leur excuse est que ce n'est point en général à l'autorité et à l'infaillibilité de l'E-
glise qu'ils en veulent, mais seulement qu'Us ont des raisons pour ne pas reconnaître un certain concile; ce qui n'est, à ce qu'ils disent, qu'une erreur de fait.
Or cette excuse est frivole et nulle , parce que la raison qu'ils ont de ne pas reconnaître ce certain concile, est une raison qui les met en droit de n'en reconnaître aucun, ou de ne les reconnaître qu'autant qu'ils voudront: car cette raison est que ce concile est tout ensemble juge et partie. C'est ce qu'ils ont dit autrefois ; c'est ce qu'ils prétendent encore, comme on a vu : or cette raison conviendra à tout concile, n'étant pas possible de faire autrement, comme on a vu, ni que les hérétiques soient jugés par d'autres que par les Catholiques. Ainsi l'excuse de ceux dont il s'agit leur est commune avec, tout ce qu'il y a eu et qu'il y aura jamais d'hérétiques, n'étant pas possible qu'il y en ait jamais qui ne prennent les Catholiques à partie. Il résultera donc de là qu'on ne pourra jamais prononcer de jugements ecclésiastiques sur la foi que du consentement des contendants : ce qui leur donne un moyen certain d'éluder tous les jugements de l'Eglise, sans qu'on leur puisse ôter cette excuse. Elle n'est donc qu'un prétexte pour autoriser les hommes à demeurer invinciblement attachés à leur propre sens, et à le préférer à celui de toute l'Eglise.
Et en effet, pour appliquer cette démonstration à notre cas particulier, les prolestants ne prétendent pas seulement rejeter ou tenir en suspens ce certain concile, c'està-dire celui de Trente, qu'ils accusent d'avoir été juge et partie; mais parla même raison, ils demandent en termes formels qu'on tienne en suspens tous les conciles où l'on a condamné ceux dont les protestants ont suivi les sentiments en tout ou en partie. Car c'est là une des propositions que l'abbé Molanus nous a faites dans son écrit ; ce qui n'est pas seulement reconnaître un certain concile, comme dit Leibnitz , mais en général ne pas reconnaître tous les conciles où l'on aura été condamné, sans autre raison, sinon qu'on l'aura été par ses parties.
Et il est clair que les protestants sont forcés , par l'état même de leur cause, à tenir cette conduite. Car quand on aurait tenu en suspens le concile de Trente , ils n'en seraient pas moins accablés par l'autorité de tous les conciles précédents, où l'on trouve non-seulement la réalité, mais encore la transsubstantiation, le sacrifice, et le sacrifice pour les morts , les Messes privées , la communion sous une espèce, la primauté du Pape de droit divin, le purgatoire, le culte des saints et des reliques, le mérite des bonnes œuvres, et en un mot, tous les points sur lesquels roulent nos controverses, expressément décidés contre eux. Et pour mettre la cause en son entier à leur égard, il faut remonter jusqu'à mille ans au moins, ce qui est plus que suffisant quant à présent, et tenir en suspens tout ce qui a été fait depuis; c'est-à-dire le tenir pour nul et n'y
avoir aucun égard , et c'est aussi expressément ce qu'on nous demande.
Et remarquez que dans ces mille ans se trouve la décision contre Bérenger, que les zwingliens demanderont qu'on tienne pour nulle, avec autant de raison qu'on en a de demander la nullité des autres décisions. Ces hérétiques seront donc rétablis comme les autres : il faudra revenir au fond avec eux, et l'on perdra l'avantage qu'on a contre eux par la force des choses jugées, que Luther et les luthériens ont tant fait valoir, en les pressant, comme on sait, par le sentiment de l'Eglise déclarée contre eux; et il en faudra d'autant plus mépriser ie jugement sur cet article, qu'on fait voir aux luthériens que la transsubstantiation y est établie avec la réalité; en sorte qu'il faut revenir de tout, si l'on ne veut pas tout accepter.
Mais quand cela serait fait, les nouveaux pélagiens, les nouveaux ariens, les nouveaux nestoriens reviendraient, par la même raison, contre les conciles de Nicée et d'Ephèse, où ils ont été condamnés; et il n'y aura qu'à dire qu'on a été jugé par ses parties , pour être absous de toute condamnation.
Quand donc .Leibnitz nous dit que révoquer en doute ce certain concile est une question de fait, il ne veut pas voir que, sous prétexte de ce fait, il anéantit tous les jugements ecclésiastiques; de sorte qu'il n'y a point d'erreur plus capitale contre la foi.
Si c'est ici une simple question de fait, l'on dira aussi que c'en est une , savoir s'il y a une vraie Eglise sur la terre, et quelle elle est. Car cela assurément est un fait; et si pour n'être pas opiniâtre, c'est assez en général de dire : Je suis soumis h l'Eglise, mais je ne sais quelle elle est ni où elle est, l'opiniâtre que nous cherchons ne se trouvera jamais, et l'indifférence des religions sera inévitable.
11 en est de même si l'on dit : Je suis soumis au concile, mais je ne sais quel est ce concile auquel je veux me soumettre. Car qu'on le bâtisse comme on voudra, ce sera toujours ce certain concile que pour de certaines raisons je ne voudrai pas reconnaître , et par la même raison que je pousserai ce doute jusqu'à mille ans , je le pousserai , en remontant, jusqu'à l'origine du christianisme, et en descendant, jusqu'à la fin des siècles, sans qu'il y ait aucune raison de m'arrêter nulle part; puisqu'il n'y en aura jamais de m'arrêter à un endroit plutôt qu'à un autre; et qu'en quelque endroit qu'on s'arrête, on y trouvera toujours un parti qui condamnera l'autre, sans qu'on puisse faire autrement.
Que si, en remontant durant mille ans, on n'a pas su où était l'Eglise, ni quel en était le concile légitime, ni si l'on en a tenu ou pu tenir quelqu'un, il n'y aura pas de raison de ne pas porter le doute plus haut , et tout y sera également caduc.
En descendant, on se trouvera dans le même embarras. Car on ne pourra jamais dire de raison pourquoi ce concile , auquel on dit qu'on veut se soumettre , sera plus
ferme et plus infaillible que les autres. Le consentement des Chrétiens n'y sera pas autre que dans les conciles précédents. Les calvinistes , les anabaptistes, les sociniens, et en un mot, tous ceux qui n'y seront pas, diront toujours qu'ils ont été jugés par leurs parties, et l'on reviendra de ce concile, comme on prétend revenir de tous les autres. Ainsi c'est visiblement une illusion qu'on se fait à soi-même , quand on dit qu'on se soumettra à un concile; car, où il sera infaillible, et pourquoi non tous les autres? ou il ne le sera pas , et qu'aura-t-il moins que les autres ?
Il n'y aura donc jamais de véritable docilité et soumission à l'Eglise, jusqu'à ce qu'on convienne de bonne foi qu'il y a toujours une Eglise qui a des promesses pour n'errer jamais, laquelle par conséquent a des pasteurs et des juges légitimes des questions de la foi, qu'on ne peut prendre à partie, sans y prendre Jésus-Christ même.
Leibnitz et ses semblables (car c'est à eux qu'on nous presse de parler) sont-ils dans ce sentiment ou n'y sont-ils pas? Ils semblent y être; car ils disent, ou semblent dire en général, que le concile universel , et par conséquent l'Eglise qu'il représente est infaillible, et qu'ils sont prêts à se soumettre à son jugement quel qu'il soit; d'où vient aussi que Leibnitz, dans la réflexion latine dont il a été déjà parlé, appelle lesdécisions de ce concile, irrésistibles, statuta irrefragabilia. Il semble donc, lui et ceux de son avis, être dans le sentiment de l'infaillibilité. D'autre côté, ils n'en sont pas ; car ils ne font aucun scrupule de demeurer dans une communion où l'on enseigne publiquement le contraire. Ils veulent qu'on leur accorde que dans les siècles passés, l'on a fait plusieurs décisions ou fausses ou inutiles ; car c'est en termes formels ce que demande Leibnitz dans une lettre du 13 juillet 1692, à Mme de Brinon. Sur le fondement qu'il peut y avoir des décisions de cette nature, ils veulent qu'on raye, d'un seul trait de plutue, toutes celles qui ont été faites depuis mille ans, sans pouvoir dire aucune raison pourquoi celle qu'ils semblent attendre comme la règle de leur foi, sera plus valable.
Diront-ils que les conciles dont ils veulent rayer les décrets, sont nuls, parce qu'ils ont été convoqués par le Pape, ou qu'il y a présidé, ou qu'il n'y a appelé que les évoques de sa communion ? Non, puisqu'ils veulent que celui auquel ils appellent soit convoqué de même, présidé de même, composé de même; qu'on n'y admette que des évoques, et des évêques réconciliés avec le Saint-Siège, par cette union qu'ils appellent préliminaire. Diront-ils qu'on n'a pas suivi dans ces vieux conciles la même règle que celles qu'il propose au nouveau ? Non encore, car ils n'en prescrivent point d'autre que l'Ecriture avec le consentement des siècles précédents, et ils ne sauraient montrer qu'on s'en soit jamais proposé d'autres : diront-ils que ce concile sera plus libre
que les autres, à cause que la conclusion se fera à la pluralité des voix? On n'a jamais prétendu que cela se fît autrement. Ainsi le nouveau concile n'aura quo ceci de particulier, qu'on aura mis la condition d'y convoquer et assembler toutes les parties pour y être également juges; ce qui est l'endroit précis où l'on a vu l'anéantissement entier de tous les jugements ecclésiastiques.
Que si, sans se servir de cette raison, qui est celle que les protestants ont toujours eue dans la bouche, j'ai été jugé par ma parlie, on prétend tenir en suspens ce certain concile par d'autres raisons, comme en disant, par exemple, que c'est cabale et intrigue ; c'est, en d'autres termes, dire toujours la même chose, et toujours fournir aux hérétiques une excuse légitime ; parce que ceux qui
légitime seront condamnés
toujours intrigue et cabale tout
appelleront ce qui sera fait contre eux. Les eutichiens donneront toujours aux orthodoxes qui suivent le concile de Chalcédoine, le nom de melchites ou royalistes. Les nestoriens ne cesseront jamais d'attribuer leur condamnation aux jalousies de saint Cyrille contre Neslorius, et du siège d'Alexandrie contre celui de Constantinople ; ils diront que le Saint-Siège s'est laissé entraîner dans la cabale, et que son autorité a tellement prévalu dans le concile d'Ephèse, que ce concile, en condamnant Nestorius, a déclaré qu'il y était contraint par les lettres du Pape Célestin. Toutes les sectes parlent tout de même; et s'il faut les écouter, il sera vrai de dire qu'il n'est 'pas possible de tenir jamais un concile légitime, et que chacun croira ce qu'il voudra.
Et pour enfin nous recueillir, et pousser en même temps la démonstration, selon les vœux de Leibnitz, jusqu'aux dernières précisions ; si, par exemple, toutes les fois qu'on voit un concile, qui seul et publiquement porte dans l'Eglise le titre d'oecuménique, en sorte que personne ne s'en sépare, que ceux qui, en même temps sont visiblement séparés de l'Eglise même , qui reconnaît ce concile et qui en est reconnue; si, dis-je, on prétend le rejeter ou le tenir en suspens, sous quelque prétexte que ce soit, et principalement sous celui-ci, que ces sépar.és le regardent comme leur partie, et refusent pour cette raison de ps'y soumettre, on détruit également tous les conciles et tous les jugements ecclésiastiques : on met une impossibilité d'en prononcer aucun qui soit tenu pour légitime : on introduit l'anarchie, et chacun peut croire tout ce qu'il veut.
C'est en cela que consiste l'opiniâtreté qui l'ait l'hérétique et l'hérésie. Car si, pour n'être point opiniâtre, il suffisait d'avoir un air modéré, des paroles honnêtes, des sentiments doux, on ne saurait jamais qui est opiniâtre ou qui ne l'est pas. Mais afin qu'on puisse connaître cet opiniâtre qui est hérétique, et l'éviter, selon le précepte de l'Apôtre {TU. m, 10), voici sa propriété incommunicable, et son manifeste caractère : c'est
qu'il s'érige lui-môme, dans son propre jugement, un tribunal au-dessus duquel il ne met rien sur la terre, ou, pour parler en termes plus simples, c'est qu'il est attaché à son propre sens, jusqu'à rendre inutiles tous les jugements de l'Eglise. On en vient là manifestement par la méthode qu'on nous propose; on en vient donc manifestement à cette opiniâtreté qui fait l'hérétique, et voilà la résolution de la question dans sa première partie.
La seconde, qui regarde l'exemple des Pères de Bâle, n'est pas moins aisée ;;car il résulte des faits et des principes posés, que le cas où se trouvent les protestants, est tout à fait différent de celui où nous avons vu les Bohémiens et les calixtins. Les protestants demandent que l'on délibère de nouveau, de toutes nos controverses, comme s'il n'y en avait rien de décidé dans le concile de Trente et dans;; les conciles précédents ; mais nous avons vu (57) que le concile de BAIe, en accordant aux Bohémiens la discussion de l'article de la communion sous une espèce, déjà résolue à Constance, déclarait en même temps que cette discussion ne serait pas une nouvelle délibération, comme si la chose était indécise ; mais qu'elle se ferait par manière d'éclaircissement et d'instruction pour enseigner les errants , confirmer les infirmes et convaincre les opiniâtres: ce qui est infiniment différent de ce que les protestants nous proposent.
Il est vrai que les Bohémiens furent reçus à la communion, encore que de leurcôtéils demeurassent en suspens, sur un article décidé par le concile de Constance: mais premièrement, ils se soumettaient à un concile actuellement assemblé, qu'on saisissait de l'affaire par les termes de l'accord, et non pas comme on voudrait faire aujourd'hui, à un concile à convoquer, que mille obstacles peuvent empêcher ; c'est-à-dire à un concile en l'air.
Secondement, ils reconnaissaient l'Eglise infaillible et se soumettaient aussi à son concile actuellement assemblé, comme à un concile dirigé par le Saint-Esprit, après lequel il n'y aurait plus de retour; au lieu que les protestants, quoi qu'ils parlent à peu près de même, de sorte qu'ils semblent vouloir tout déférer à ce concile, n'ont point encore tranché les mots : qu'ils tiennent l'Eglise et son concile pour infaillibles, et au contraire, l'Eglise où ils sont a des principes opposés à ce sentiment, qui ne laissent aucune espérance de finir nettement, les contestations, ainsi qu'il a été dit.
Troisièmement, quoique le concile, auquel les Bohémiens se soumettaient fût le concile de l'Eglise de laquelle ils s'étaient séparés, ils ne le regardaient pas comme leur partie, et ne demandaient pas même que leurs prêtres y fussent assis avec les autres comme juges; mais ne connaissant
(57) Bossuet se réfère, if;ins le texte et dans les textes suivants, aux autorités qu'il a rassemblées dans le chapitre précédant, p. 231, pour appuyer ce
d'autre Eglise que l'Eglise catholique romaine, ni d'autres conciles que celui qui était composé de ses évoques, ils venaient en suppliants, et se contentaient de pouvoir dire leurs raisons devant les Pères du concile, comme devant leurs juges légitimes, dont il n'y avait plus aucun appel. Mais les protestants font le contraire; et en refusant de reconnaître pour légitime tout concile où lescontendants ne seront pas tous également juges, ils ferment la porte à tout jugement ecclésiastique, et ne laissent aucun remède au schisme et aux hérésies, comme on vient de voir.
Quatrièmement, sans rien alléguer contre le concile de Constance, qui affaiblit ou détruisit les conciles en général, comme serait qu'ils ont été leurs parties, ils se plaignaient seulement de n'y avoir point été ouïs, à quoi il était aisé de remédier à Bâle en les écoutant. Mais aujourd'hui les protestants qui ne peuvent pas faire cette plainte, puisqu'il n'a tenu qu'à eux d'être ouïs, et qu'on leur a donné tous les sauf-conduits et sûretés nécessaires en la forme qu'ils ont souhaitée, apportent pour toute exception, ou du moins comme leur exception principale, qu'il ne leur suffît pas d'être ouïs en toute sûreté comme parties; mais que les pasteurs qu'ils ont établis, sans qu'ils aient été ordonnés par des évêques, ont le même droit de juger que[ceux qui ont gardé la succession, et sont demeurés dans leurs places, sans rien innover; ce qu', emportant l'invalidité de tous les jugements ecclésiastiques, les oblige aussi, non à rejeter un certain concile, pour des raisons particulières comme ils disent, mais tous les conciles, depuis environ mille ans, sans alléguer aucune raison pour attribuer plus de force à ceux qui ont précédé ou qui suivront.
En cinquième lieu, il ne s'agissait que d'un seul article avec les calixtins; et l'on a vu que cet article, par les principes posés, était aisé à régler, ou plutôt qu'il était déjà préjugé par les termes mêmes de l'accord, et par la croyance qui était commune entre les parties, de l'infaillibilité de l'Eglise; mais il n'y a point de question que les protestants n'aient remuée, ayant même renversé les fondements de l'Eglise en ébranlant la promesse de l'assistance perpétuelle du Saint- Esprit; et pour tenir en suspens les décisions faites contre eux, il faudrait, pour ainsi parler, refondre l'Eglise tout entière.
Enfin, bien qu'on aiteu la condescendance de ne point parler aux calixtins du concile de Constance, qui leur faisait peine, ils so soumettaient eux - mêmes à l'équivalent , c'est-à-dire au concile de Bâle, qui, comme on a vu, était assemblé en vertu d'un de ses canons, c'est-à-dire du chapitre frequens; et qui, d'ailleurs, non content de la profession qu'il faisait de se régler selon .les maximes de ce même concile s'était encore expliqué
qu'il avance. Ces autorités sont claires et décisives; nous ne les citons point pour ne pas trop grossir cet article.
sur le décret en question, en déclarant qu'il le tenait pour inviolable; en sorte qu'il était notoire que se soumettre aux Pères de Bâle, c'était au fond, et comme on parle, équivaiemment recevoir celui de Constance ; ^u lieu qu'on ne peut attendre du concile que les protestants nous proposent, que toutes sortes de divisions puisqu'on le compose de parties directement opposées sur <ent matières de foi où l'on croii voir de part et d'autre la subversion entière du christianisme ; et que, d'ailleurs, on ne craint pas de nous demander la suspension de tout ce qui a été fait depuis mille ans, comme si, durant tout ce temps, il n'y avait point eu de christianisme ni d'Eglise véritable.
Ainsi l'exemple du concile de Bâle étant infiniment éloigné du cas que l'on nous propose , on ne peut rien conclure en faveur des protestants ; et au contraire , comme cet exemple fait voir le dernier point où la charité maternelle de l'Eglise peut porter sa condescendance, il fait voir en même temps que ce qu'on demande au delà est impraticable.
11 y a une dernière raison qui va être tranchée en un mot, et qui ne laisse aucune excuse à ceux qui sont dans le cas que Leibnitz nous propose. C'est que dans la lettre du 13 juillet 1692 à Mme de Brinon, en se plaignant des décisions qu'on a laites , à ce qu'il prétend sans nécessité, il ajoute que : si ces décisions se pouvaient sauver par des interprétations modérées , tout irait bien. Or est-il que, de son aveu, ces décisions se peuvent sauver par les interprétations modérées de l'abbé Molanus dans les matières les plus essentielles, par lesquelles on peut juger de toutes les autres. Par conséquent tout va bien , c'est-à-dire qu'il n'y a rien qui puisse empêcher un homme qui aime la paix de retourner à l'unité de l'Eglise. Si donc il n'y retourne pas, il ne pourra s'excuser d'adhérer au schisme.
Et remarquez que ces interprétations ou déclarations, sous lesquelles l'abbé Molanus reconnaît que les sentiments catholiques sont recevables, ne sont pas des déclarations qu'il faille attendre de l'Eglise, puisque nous avons montré qu'elles sont déjà toutes failes en termes précis dans le concile de Trente : car tous les éclaircissements que ce savant abbé a proposés, par exemple, sur la justice, chrétienne, sur la transsubstantiation, sur l'invocation des saints, sur le culte des images, etc., sont précisément ceux que le concile de Trent'; a donnés de mot à mot dans les décrets que nous en avons rapportés. Si ces articles, de la manière qu'ils sont approuvés parmi nous, sont recevables ou irréprochables* on ne doit pas présumer que les autres, moins importants, doivent arrêter; donc tout l'essentiel est déjà fait : on re peut pas demeurer luthérien sans s'obstiner dans le schisme, ni faire son salut ailleurs que dans notre communion.
Il ne sert de rien de répondre que les déclarations du même abbé, sur les dogmes luthériens, sont bonnes aussi, ce qui r?nd
les choses égales. Car
premièrement , et cette raison ne souffre pas de réplique, quand cela serait, tout le monde demeure d'accord que c'est à nous qu'il faut revenir, supposé que notre doctrine soit saine, recevable , ancienne , comme l'abbé Molanus l'a démontré dans les articles les plus essentiels, et qu'on le doit raisonnablement inférer des autres. Mais, secondement , je soutiens que les déclarations que nous donne l'abbé Molanus sur les dogmes luthériens, ne sont pas aussi authentiques que celles qui nous regardent , puisque nos déclarations sont déjà données par le concile de Trente :i et que celles de l'abbé Molanus sont ses déclarations particulières, et sont encore à donner par le parti.
J'ajoute qu'il n'y a uoint de bonnes explications à donner à l'ubiquité, par exemple, ni à cette proposition: les bonnes œuvres ne sont pas nécessaires au salut. C'est pourquoi l'abbé Molanus consent que ces doctrines soient supprimées ; mais cela n'empêche pas que la première ne soit en vigueur dans presque tout le luthéranisme, et que la seconde, autorisée par un décret de tout le parti, comme on a vu, ne soit encore la seule publiquement approuvée, n'ayant été révoquée par aucun acte.
De là se lire un argument pour l'infaillibilité de l'Eglise, et la perpétuelle vérité de ses décisions. Car, comme entre ces décisions, celles que les protestants trouvent le plus remplies d'erreurs, sont celles du concile de Trente, et que l'abbé Molanus a cependant démontré que, lorsqu'elles sont bien entendues , on les trouve non-seulement irréprochables, mais encore pour la plupart appuyées du consentement de l'ancienne Eglise, il s'ensuit nécessairement que Jésus- Christ qui a assisté son Eglise dans les premiers siècles, ne l'a pas abandonnée dans les derniers.
Je soutiens donc que Leibnitz et ceux qui entrent comme lui dans les tempéraments de l'abbé Molanus ne sont point excusés par là de l'opiniâtreté qui fait l'hérétique, pour trois raisons qui ne peuvent pas être plus décisives ni plus fortes. La première, que les exceptions qu'ils apportent contre les conciles auxquels ils ne veulent point qu'on ait égard, détruisent, comme on a vu, tous les fondements de réunion, et même en particulier, tous les fondements de la réunion qu'on propose. La seconde, qu'ils n'ont trouvé aucun exemple de la condescendance qu'ils nous demandent ; puisque celle du concile de Bâle, qu'ils croient avec raison la plus forte, ne leur sert de rien. La troisième, que les décisions du concile de Trente, tant décriées par les protestants et par eux-mêmes, sont recevables et irréprochables, lorsqu'elles sont bien entendues; d'où il s'ensuit que le docte abbé dont nous avons examiné l'écrit, si l'on change seulement l'ordre de son projet, a ouvert aux siens, comme il se l'était proposé, le chemin à la paix et comme le port du salut.
Il était nécessaire de rappeler et de consigner ici la réponse précédente, parce qu'outre qu'elle est très-intéressante en elle-même, Leibuitz ne cessait de se plaindre qu'on ne lui avait pas repondu , et Bossuet ne cessait pas non plus de renvoyer à celle réponse, ainsi que nous l'avons déjà observé.
Nous allons maintenant placer la réponse que fit Leibnilz, le 5 septembre 1700, à la lettre de Bossuet, du 1" juin de la même année; en voici la partie la plus intéressante :
Vous me demandez à quel propos je vous parle de la force, comme d'un moyen de finir le schisme. Vous supposez toujours qu'on reconnaît que l'Eglise a décidé; et après cela vous inférez qu'on ne doit point toucher à de telles décisions.
Mais quant aux livres canoniques, il faudra se remettre à la discussion où nous sommes ; et quant à l'usage de la force et des armes, ce n'est pas la première fois que je vous ai dit, Monseigneur, que si vous voulez que toutes les opinions que l'on autorise chez vous, soient reçues partout comme des jugements de l'Eglise, dictés par le Saint- Esprit, il faudra joindre la force à la raison.
En disputant, je ne sais si on ne pourrait pas distinguer entre ce qui se dit ad populam, et entre ce dont pourraient convenir des personnes qui font profession d'exactitude.
Il faut ad populum phaleras Suivant ce
style, on dirait qu'un tel concile a décidé ceci ou cela ; mais on ne dira pas que c'est le jugement de l'Eglise, avant d'avoir montré qu'on a observé, en donnant ce jugement, les conditions d'un concile légitime et œcuménique, ou que l'Eglise universelle s'est expliquée par d'autres marques, ou bien au lieu de dire l'Eglise, on dirait l'Eglise [romaine
Vous avez raison de me sommer d'examiner sérieusement (levant Dieu, s'il y aquelque bon moyen d'empêcher l'état de l'Eglise de devenir éternellement invariable; mais je J'entends, en supposant qu'on peut, non pas changer ses décrets sur la foi et les reconnaître pour des erreurs, comme vous le prenez ; mais suspendre ou tenir pour suspendue la force de ses décisions, en certains cas, et à certains égards; en sorte que la suspension ait lieu non pas entre ceux qui les croient émanés de l'Eglise, mais à l'égard d'autres; afin qu'on ne prononce point anathème contre ceuxàqui, sur des raisons très-apparentes, cela ne paraît point croyable.... Le bon moyen d'empêcher les variations est trouvé chez vous, pourvu qu'on le veuille employer mieux qu'on n'a fait; comme personne ne le peut faire mieux que vous-même. C'est qu'il faut être circonspect, et on ne saurait 1 être trop, pour ne faire passer pour le jugement de l'Eglise, que ce qui en a les caractères indubitables
Pourquoi porter tout aux extrémités, et pourquoi reculer les voies qui paraissent seules conciliables avec les propres et grands principes de la catholicité, et dont il y a même des exemples? Est-ce qu'on espère que son parti l'emportera de haute lutte : mais Dieu sait quelle blessure cela fera au christianisme. Est-ce qu'on craint de se faire
des affaires? Mais outre que la conscience passe toutes choses, il semble que vous savez des voies sûres et solides, pour faire entrer les puissances dans les intérêts de la vérité; enfin, je crains de dire trop, quand je considère vos lumières, et pas assez quand je considère l'importance de la matière. Il faut donc abandonner le soin et l'effet à la Providence, et ce qu'elle fera sera le meilleur, quand ce serait de faire durer et augmenter nos maux encore plus longtemps. Cependant il faut que nous n'ayons rien à nous reprocher. Je fais tout ce que je puis ; et quand je ne réussis pas, je ne laisse pas d'être content. Dieu fera sa sainte volonté, et moi j'aurai fait mon devoir. Je prie la divine bonté de vous conserver encore longtemps, et de vous donner les occasions aussi bien que la pensée de contribuer à sa gloire, autant qu'il vous en a donné les moyens. Et je suis avec zèle, Monseigneur, votre, etc.
P. S. Mon zèle et ma bonne intention ayant fait que je me suis émancipé un peu dans cette lettre, j'ai cru que je ne ménage- • rais pas assez ce que je vous dois, si je la faisais passer sous d'autres yeux, en la laissant ouverte.
On voit par le posl-scriptum et par le ton qui règne dans celte lettre . que Leibuitz commençait à s'aigrir. Peut-être le ton un peu plus tranchant qu'avait pris Bossuet dans la lettre précédente, avait-il choqué Leibnit/. ; car , d'ailleurs , il faut convenir que Bossue! nuits a paru, dans toute celle correspondance, traiter Leibnilz avec tous l<-s ménagements qu'exigeait la charité, et les égards que prrscrivait la politesse; mais la lettre suivante, qui est la dernière que nous ayons de Leibnilz, sur celle affaire , montre qu'il était véritablement piqué. 11 s'était persuadé que Bossuet, dégoûté de correspondre avec lui, demandait qu'on lui substituât un théologien. Nous donnerons la repense tout entière de Bossuet. La pi entière partie, où il se justifie des reproches personnels que lui l'ait Leibnilz, prouvera son honnêteté et sa modération ; la seconde , qui est tomme un abrégé de touie ht Controverse, confirmera la haute biée qu'on a dû concevoir de sa capacilé.
L'éditeur des OEuvies de Bossuet se croit en droit de soupçonner Leibnilz d'avoir écarlé dans celte dispute Molanus, abbé de Lokkum, et de s'être mis à sa place; il prétend qu'il chicane sur tout, qu'il incidente à tvut propos, qu'il répète des objections déjà résolues, qu'il parait employer tout son esprit à faire naître de nouvelles difficultés. Nous confessons que ces derniers reprochas ne sont pas sans quelque fondement; ei peut-être la politesse exquise dont avait usé Pélisson avec Leibnilz, les égards sans lin qu'il lui avait témoignés dans leur correspondance polémique, l'avaient disposé à être moins content île Bossuet, qui ne manquait pas, il est vrai, aux règles de la politesse ordinaire , ainsi que nous l'avons remarqué, mais qui ne connaissait point tous les rallineinenis de délicatesse dans les procédés , et avait naturellement les lorines graves etauslèies. 11 est certain que Leibnilz, longtemps après que celle dispute eut cessé, se plaignit de la hauteur et du ton de Bossuet , et opposait toujours à ses procèdes ceux de Pélisson.
Je reviens à l'autre pnrt:e du reproche de l'éditeur. Je ciois son soupçon mal fondé. 11 est naturel que Molanus, voyant Leibuitz très en étal de suivre cette controverse pour le fond, et de la trotter
HÏO
dans la langue française qui était étrangère à ce théologien, lui ail abandonné la partie, et que les princes auprès de qui résidait Leibnitz , aient Consenti à celle substitution sans peine.
Il est temps de faire paraître la dernière lettre de Leibnitz.
Lettre de
Leibnitz à Bossuet juin 1701.
du 21
J'ai eu l'honneur d'apprendre de Mgr le prince héritier de YVolfeiubutel, que vous aviez témoigné de souhaiter quelque communication avec un théologien de ces paysci. Son Altesse Sérénissime y a pensé, et m'a fait la grâce de vouloir aussi écouter mon sentiment là-dessus; mais on y a Irouvé de la difficulté, puisque l'abbé de'Lokkum paraissait ne vous pas revenir, que nous savons être, sans contredit celui de tous ces pays-ci, qui a le plus d'autorité, et dont la doctrine et la modération ne sont guère moins hors du pair chez nous. Les autres qui seront le mieux disposés, n'oseront pas s'expliquer de leur chef, d'une manière où il y ait autant d'avances qu'on en peut remarquer dans ce qu'il vous a écrit ; et comme ils communiqueront avec lui auparavant, et peut-être encore avec moi, il n'y a point d'apparence que vous en tiriez quelque chose de plus avantageux que ce qu'on vous a mandé. La plupart même en seront bien éloignés, et diront des choses qui vous accommoderont encore moins incomparablement ; car il faut bien préparer les esprits, pour leur faire goûter les voies de modération. Outre qu'il faut, Monseigneur, que vous fassiez aussi des avances qui marquent votre équité, d'autant qu'il ne s'agit pas proprement dans notre communication, que vous quittiez à présent vos doctrines, mais que vous nous rendiez la justice de reconnaître que nous avons de notre côté des apparences assez fortes pour nous exempter d'opiniâtreté, lorsque nous ne saurions passer l'autorité de quelques-unes de vos décisions... Je suis très-content, Monsieur, que vous demandiez des théologiens, comme j'ai demandé des jurisconsultes. La différence qu'il y a, c'est que votre demande ne sert point à faciliter les choses, comme faisait la mienne, et que vous avez en effet ce que vous demandez; car ce que je vous ai mandé a été communiqué à Molanus, et en substance encore à d'autres.
Réponse de Bossuet.
Je vois dans la lettre dont vous m'honorez, du 21 juin de cette année, qu'on avait dit à Mqr le prince héritier de Wolfembutel, que j'avais témoigné souhaiter quelque communication avec un théologien du pays où vous êtes, el qu'on y trouvait d'autant plus de difficulté que l'abbé de Lokkum ne semblait pas me revenir. C'est sur quoi je suis obligé de vous satisfaire; et puisque la chose a été portée à MMgrs vos princes , dans la bienveillance desquels j'ai tant d'intérêt de me conserver quelque part, en reconnaissance les bontés qu'ils m'ont souvent fait l'honneur
de me témoigner par vous-même; je vous supplie que cette réponse ne soit pas seulement pour vous, mais encore pour leurs Altesses Sérénissimes.
Je vous dirai donc, Monsieur, premièrement, que je n'ai jamais ni proposé ni témoigné désirer avoir communication avec qui que ce soit de de là, me contentant d'être prêt à exposer mes sentiments, sans affectation de qui que ce soit, à tous ceux qui voudraient bien entrer avec moi dans les moyens de fermer la plaie de la chrétienté. Secondement, quand quelqu'un de vos pays. Catholique ou protestant, m'a parlé des voies qu'on pouvait tenter pour un ouvrage si désirable , j'ai toujours dit que cette affaire devait être principalement traitée avec des théologiens de la confession d'Augsbourg, parmi lesquels, j'ai toujours mis au premier rang, l'abbé de Lokkum, comme un homme dont le savoir, la candeur et la modération le rendaient un des plus capables que je connusse pour avancer ce beau dessein.
J'ai, Monsieur, de ce savant homme la même opinion que vous en avez; et j'avoue, selon les termes de votre lettre, que de tous ceux qui seront le mieux disposés à s'expliquer de leur chef, aucun n'a proposé une manière vu il y ait autant d'avances e/uon en peut remarquer dans ce qu'il m'a écrit.
Cela, Monsieur, est si véritable que j'ai cru devoir assurer ce docte abbé, dans la réponse que je lui fis il y a déjà plusieurs années, par M. le comte Balati, que s'il pouvait faire passer ce qu'il appelle ses pensées particulières, cogiiationes privatae.àun consentement suffisant ; je me promettais qu'en y joignant les remarnues que je lui envoyais sur la confession d'Augsbourg et les autres écrits symboliques des protestants, l'ouvrage de la réunion serait achevé dans ses parties les plus difficiles et les plus essentielles; en sorte qu'il ne faudrait, à des personnes bien disposées, que très-peu de temps pour le conclure.
Vous voyez par là, Monsieur, combien est éloigné de la vérité ce qu'on a dit comme en mon nom, à Mgr le prince héritier; puisque, bien loin de récuser l'abbé de Lokkum, comme on m'en accuse, j'en ai dit ce que vous venez d'entendre, et ce que je vous supplie de lire à vos princes, aux premiers moments de leur commodité que vous trouverez.
Quand j'ai parlé des théologiens nécessaires, principalement dans cette affaire, ce n'a pas été pour en exclure les laïques, puisqu'au contraire un concours de tous les ordres y sera utile, et notamment le vôtre.
En effet, quand vous proposâtes, ainsi que vous le remarquez dans votre lettre, de nommer ici des jurisconsultes pour travailler avec les théologiens, vous pouvez vous souvenir avec quelle facilité on y donna les mains; et cela étant, permettez-moi de vous témoigner mon étonnement ^ur la fin du votre lettre, où vous dites que ma demanle ne sert point à faciliter les ckoses comme faisait ta vô're. \ ous semblez, par là, m'accu-
scr de chercher des longueurs, à quoi vous voyez bien par mon procédé, tel que je viens de vous l'expliquer, sous les yeux de Dieu, que je n'ai seulement pas pensé.
Quant à ce que vous ajoutez, que j'ai déjà ce que je demande, ou plutôt ce que je propose, sans rien demander, c'est-à-dire un théologien ; cela serait vrai, si l'abbé de Lokkum paraissait encore dans les dernières communications que nous avons eues ensemble, au lieu qu'il me semble que nous l'avons tout à fait perdu de vue.
Vous voyez donc, ce me semble, assez clairement, que cette proposition tend plutôt à abréger qu'à pro'onger les affaires; et ma disposition est toujours, tant qu'il restera la moindre lueur d'espérance dans ce grand ouvrage, de m'appliquer sans relâche à le faciliter autant qu'il pourra dépendre de ma bonne volonté et de mes soins.
Il faudrait maintenant vous dire un mot sur les avances que vous désireriez que je fisse, qui, dites-vous, marquent de V équité et de la modération. On peut faire deux sortes d'avances : les unes sur la discipline , et sur cela, on peut entrer en composition. Je ne crois pas avoir rien omis de ce côté-là, comme il paraît par ma réponse à l'abbé de Lokkum (58). S'il y a pourtant quelque chose qu'on y puisse encore ajouter, je suis prêt à y suppléer par d'autres ouvertures, aussitôt qu'on se sera expliqué sur les premières, ce qui n'a pas encore été fait. Quant aux avances que vous semblez attendre de notre part sur les dogmes de la foi, je vous ai répondu souvent que la constitution de l'Eglise romaine n'en souffre aucune que par voie expositoire et déclaraloire. J'ai fait sur cela, Monsieur, toutes les avances dont je me suis avisé pour lever toutes les difficultés qu'on trouve dans notre doctrine, en l'exposant telle qu'elle est. Les autres expositions que l'on pourrait encore attendre, dépendent des nouvelles difficultés qu'on nous pourrait proposer. Les affaires de la religion ne se traitent pas comme les affaires temporelles, que l'on compose souvent en se relâchant de part et d'autre ; parce que ce sont des affaires dont les hommes sont les maîtres. Mais les affaires de la foi dépendent de la révélation, sur laquelle on peut s'expliquer mutuellement pour se faire bien entendre ; mais c'est là aussi la seule méthode qui peut réussir de notre côté. 11 ne servirait de rien à la chose, que j'entrasse dans les autres voies, et ce serait faire le modéré mal à propos. La véritable modération qu'il faut garder en dételles choses, c'est dédire au vrai l'état où elles sont; puisque toute autre facilité qu'on pourrait chercher, ne servirait qu'à perdre le temps, et à faire naître dans la suite des difficultés encore plus grandes.
La grande difficulté à laquelle je vous ai souvent représenté qu'il fallait chercher un remède, c'est, en parlant de réunion, d'en proposer des moyens qui ne nous fissent
(58) Le irait le plus curieux pfut-êire, et le plus intéressant de cette controverse, ce sont les avances faites par B -ssuet , sur le relâchement de plu-
point tomber dans un schisme plus dangereux et plus irrémédiable que celui que nous tâcherions de guérir. La voie déclaratoire que je vous propose, évite cet inconvénient, et au contraire, la suspension que vous proposez vous y jette jusqu'au fond, sans qu'on s'en puisse tirer.
Vous'vous attachez, Monsieur, ànous'proposer pour préliminaire la suspension du concile de Trente, sous prétexte qu'il n'est pas reçu en France. J'ai eu l'honneur de vous dire, et je vous le répéterai sans cesse, que, sans ici regarder la discipline, il était reçu pour le dogme. Tous tant que nous sommes d'évêques, et tout ce qu'if y a d'ecclésiastiques dans l'Eglise catholique, nous avons souscrit la foi de ce concile. 11 n'y a, dans toute la communion romaine, aucun théologien qui réponde aux décrets de foi qu'on en tire, qu'il n'est pas reçu dans cette partie ; tous, au contraire, en France ou en Allemagne comme en Italie, reconnaissent d'un commun accord, que c'est là une autorité dont aucun auteur catholique ne se donne la liberté de se départir. Lorsqu'on veut noter ou qualifier, comme on appelle, des propositions censurables, une des notes des plus ordinaires, est qu'elle est contraire à la doctrine du concile de Trente. Toutes les Facultés de théologie, et la Sorbonne comme les autres, se servent tous les jours de cette censure; tous les évêques l'emploient et en particulier et dans les assemblées générales du clergé ; ce que la dernière a encore solennellement pratiqué. Il ne faut pas chercher d'autre acceptation de ce concile, quant au dogme, que des actes si authentiques et si souvent réitérés.
Mais, dites-vous, vous ne proposez que de suspendre les analhèmes de ce concile, à l'égard de ceux qui ne sont pas persuadés qu'il soit légitime; c'est votre réponse dans votre lettre du 3 septembre 1700.
Mais au fond, et quoi qu'ilensoit, on laissera libre de croire ou de ne croire pas ses décisions, ce qui n'est rien moins, bien qu'on adoucisse les termes, que dé lui ôter toute autorité. Et après tout, que servira cet expédient, puisqu'il n'en faudrait pas moins croire la transsubstantiation, le sacrifice, la primauté du Pape de droit divin, la prière des saints et celle pour les morts, qui ont été définies dans les conciles précédents? Ou bien il faudra abolir, par un seul coup, tous les conciles que votre nation comme les autres ont tenus ensemble depuis sept à huit cents ans. Ainsi le concile de Constance, où toute la nation germanique a concouru avec une si parfaite unanimité, contre Jean Wiclef et Jean Huss, sera le premier à tomber par terre. Tout ce qui a été fait, à remonter jusqu'aux décrets contre Bérenger, sera révoqué en doute quoique reçu par toute l'Eglise d'Occident; et en Allemagne comme partout ailleurs, les conciles que nous avons célébrés avec les Grecs, n'auront pas plus de
si> urs points de discipline en faveur des protestants. Nous terminerons cette analyse par l'exposition de ïe< avances.
solidité. Le second concile de Nice, que l'Orient et l'Occident reçoivent d'un commun accord parmi les œcuméniques , tombera comme les autres. Si vous objectez que les Français y ont trouvé de la difficulté pendant quelque temps, l'abbé de Lokkum vous répondra que ce fut faute de s'entendre; et cette réponse, contenue dans les écrits que j'ai- de lui, est digne de son savoir et de sa bonne foi. Les conciles de l'âge supérieur ne tiendront pas davantage, et vous-même, sans que je puisse entendre pourquoi, vous ôtez toute autorité à la définition du concile vi sur les deux volontés de Jésus-Christ, encore que ce concile soit reçu en Orient et en Occident sans aucune difficulté. Tout le reste s'évanouira de même, et on ne sera appuyé que sur des fondements arbitraires. Trouvez, Monsieur, un remède à ce désordre, ou renoncez à l'expédient que vous proposez.
Mais, nous direz-vous , vous vous faites vous-même l'Eglise, et c'est ce qu'on vous conteste. Il est vrai, mais ceux qui nous le contestent, ou nient l'Eglise infaillible, ou ils l'avouent. S'ils la nient infaillible, qu'ils donnent donc un moyen de conserver le point fixe de la religion. Ils y demeureront court; et dès la première dispute, l'expérience les démentira. Il faudra donc avouer l'Eglise infaillible ; mais déjà sans discussion vous ne l'avouez pas, ou plutôt vous ôtez constamment cet attribut à l'Eglise. La première chose que fera le concile œcuménique que vous proposez, sans vouloir discuter ici comment on le formera, sera de repasser toutes les professions de foi, et comme de les refondre par un nouvel examen. Laisseznous donc en place comme vous nous y avez trouvés, et ne forcez pas tout le monde à varier ni à mettre tout en dispute; laissez sur la terre quelques Chrétiens qui ne rendent pas impossibles les décisions inviolables sur les questions de la foi, qui osent assurer la religion, et attendre de Jésus- Christ, selon sa parole, une assistance infaillible sur ces matières : c'est là l'uuique espérance du christianisme.
Mais, direz-vous, quel droit pensez-vous avoir de nous obliger à changer plutôt que vous ? 11 est aisé de répondre : c'est que vous agissez selon vos maximes, en nous offrant un nouvel examen, et nous pouvons accepter l'offre ; mais nous, de notre côté, selon nos principes, nous ne pouvons rien de semblable: et quand quelques particuliers y consentiraient, ils seraient incontinent démentis par l'Eglise.
Tout est donc désespéré, reprendrez-vous, puisque nous voulons entrer en traité avec avantage. C'est, Monsieur, un avantage qu'on ne peut ôter à la communion dont les autres se sont séparés, et avec laquelle on travaille à les réunir. Enfin, c'est un avantage qui nous est donné par la constitution de l'Eglise où nous vivons, et comme on a vu, pour le bien commun et la stabilité du christianisme dont vous devez être jaloux autant que nous.
A cela, Monsieur, vous opposez laconven-
tion, ou, comme onTappelait, le compact accordé aux calixtins dans le concile de Bâle, par une suspension du concile de Constance ; et vous dites que m'en ayant proposé l'objection, je n'y ai jamais fait de réponse. C'est ce qu'on lit dans votre lettre du 3 septembre 1700. Pardonnez-moi, Monsieur, si je vous dis que par là vous me paraissez avoir oublié ce que contenait la réponse que j'envoyai à la cour de Hanovre, par le comte de Bal'ati, sur l'écrit de l'abbé de Lokkum et sur les vôtres. Je vous prie de la repasser sous vos yeux; vous trouverez que j'ai répondu exactement à toutes vos difficultés, et notamment à celle que vous tirez du concile de Bâle. Si mon écrit est égaré, comme il so peut, depuis tant d'années, il est aisé de vous l'envoyer de nouveau, et de vous convaincre par vos yeux de la vérité de ce que j'avance aujourd'hui. Pour moi, je puis vous assurer que je n'ai pas perdu un seul papier de ceux qui nous ont été adressés, à feuPélisson et moi, par l'entremise de cette sainte et religieuse princesse, Muie l'abbesse de Maubuisson, et que les repassant tous, je vois que j'ai satisfait à tout.
Vous-même enfin, Monsieur, en relisant ces réponses, vous verrez en même temps, qu'encore que nous rejetions la voie de suspension comme impraticable, les moyens do la réunion ne manqueront pas à ceux qui la chercheront avec un esprit chrétien ; puisque, bien loin que le concile de Trente y soit un obstacle, c'est, au contraire, principalement de ce concile que se tireront des éclaircissements qui devront contenter les protestants, et qui seront à la fois dignes d'être approuvés par la Chaire de saint Pierre, et par toute l'Eglise catholique.
Vous voyez par là, Monsieur, quel usage nous voulons faire de ce concile. Ce n'est pas d'abord de le faire servir de préjugé aux protestants, puisque ce serait supposer ce qui est en question entre nous : nous agissons avec plus d'équité. Ce concile nous servira à donner de solides éclaircissements de notre doctrine. La méthode que nous suivrons, sera de nous expliquer sur les points où l'on s'impute mutuellement ce qu'on ne croit pas, et où l'on dispute tfaute de s'entendre. Cela se peut pousser si avant, que l'abbé de Lokkum a concilié actuellement les points si essentiels de la justification et du sacrifice de l'Eucharistie, et il ne lui manque de ce côté-là que de se faire avouer. Pourquoi ne pas espérer de finir par le même moyen des disputes moins difficiles et moins importantes? Pour moi, bien certainement, je n'avance et je n'avancerai rien dont je ne puisse très-aisément obtenir l'aveu parmi nous. A ces éclaircissements, on joindra ceux qui se tireront, non des docteurs particuliers, ce qui serait infini , mais de vos livres symboliques. Vos princes trouveront sans doute qu'il n'y a rien de plus équitable que ce procédé. Si l'on avait fait attention aux solides conciliations que j'ai proposées sur ce fondement, au lieu qu'il ne paraît pas qu'on ait fait semblant de
les voir, l'affaire serait peut-être à présent bien avancée. Ainsi ce n'est pas à moi qu'il faut imputer le retardement. Si l'état des «ffaires survenues rend les choses plus difficiles, si les difficultés semblent s'augmenter au lieu de décroître, jet que Dieu n'ouvre pas encore les cœurs aux propositions de paix si bien commencées, c'est à nous à attendre les moments que notre Père céleste à mis en sa puissance, et à nous tenir toujours prêts, au premier signal, à travailler à son œuvre, qui est celle de la paix.
Je n'avais pas dessein de répondre à vos deux lettres sur le canon des Ecritures, parce que je craignais que cette réponse ne nous jetât, dans des traités de controverse, au lieu que nous n'avions mis !a main à la plume que pour donner des principes d'éclaircissement; mais, comme j'ai vu dans la dernière lettre dont vous m'honorez, que vous vous portez jusqu'à dire que vos objections contre le décret de (Trente sont sans réplique, je ne dois pas vous laisser dans cette pensée. Vous aurez ma réponse, s'il plaît à Dieu, dès le premier ordinaire ; et cependant je demeurerai avec toute l'estime possible, etc.
Avances faites par Bossuet, dans cette controverse, sur plusieurs points de discipline.
Molanus, au nom des théologiens protestants, formait six demandes, dont voici les trois dernières.
k° Que le Pape reconnaisse pour légitimes les mariages contractés et à contracter par les pasteurs protestants.
5° Que le Pape veuille confirmer et ratifier les ordinations faites jusqu'ici par les protestants.
6° Que sur la jouissance des biens d'église et le, droit que les princes, comtes et autres états de l'Empire y ont, ou prétendent y avoir par le traité de paix de Westphalie, le Pape transige avec eux d'une manière qui rende ces princes favorables au saint projet de cette réunion. (T. 1 des OEuvres posthumes, p. 109.)
Voici d'abord en latin les réflexions de Bossuet sur ces trois demandes ( p. 17.1).
Jam fide const'ituta, sequentibus postulalis cum sede apostolica pcrlraclandis locus erit, posilo discrimine inter civitates ac regiones in quibus nullus sedet catholicus episcopus, ac sola viget Auqustana confessio, et alias :
I. Ut in illis quidem super intendentes subscripta formula, suisque ad Ecclesiœ communionem adductis , a catholicis episcopis, si idonei reperiantur, ritu entholico in episcopos ordinenlur, in aliis pro presbyteris consecrentur et catholico episcopo subsinL
II. In eodem priore casu,ubi scilicet sola viget confessio Augustana, nullique catholici episcopi sedem obiinent, si ipsis ita videatur de Romano Pontifici, consultis etiam Germanis ordinibus , novi episcopatus fiant , et ab antiquis sedibus distrahantur : ministri item in presbyleratum catholico ritu ordi-
nentur, et sub episcopo curati fiant; iidem novi episcopatus catholico archiepiscopo tribuanlur.
III. Novis episcopis ac presbyteris quam optime fieri poterit reditus assit/nentur : seaulo agatur cum Romano Pontifice, ut de bonis eeclesiasticis lis nulli moveatur.
IV. Episcopi c.onfessionis Augustanœ, si qui suntde quorum successione et ordinatione consliterit, rectum fidem professi suo loco mancant, idem de presbyteris esto judicium.
L'éditeur avertit, dans une note, que dans le manuscrit de Bossuet, le sixième article était terminé par quelques lignes effacées , et que Bossuet avait observé à la marge que ce qui était effacé avait cependant été envoyé à Molanus et à Leibnitz. L'éditeur ajoute qu'il avait été possible de rétablir ces dernières lignes, et qu'elles portaient en partie ce qui suit :
Superintendentibus ac 'ministris in episcopos ac presbyteros ex hnjusmodi pacti formula ordinatis, quandiu erunt superstites, sua conjugia relinquantur ; ubi decesscrint, cœiibes prœficiantur, multa probatione, œtute tnalura.
L'éditeur conjecture, non sans raison, que la suppression de cet article a eu pour cause la crainte, de la part de Bossuet, de transiger avec les luthériens sur un point aussi important, sans avoir auparavant consulté le Souverain Pontife.
Quoi qu'il en soit, l'on voit toujours que Bossuet a jugé la concession dont il s'agit, 1-ossible dans l'ordre de la religion, et convenable dans les circonstances.
Bossuet a traduit en français les articles précédents, et nous croyons devoir communiquer à nos lecteurs cette traduction, d'autant plus qu'elle renferme des différences notables d'avec le premier original.
Molanus avait déclaré que les protestants ne voulaient pas entendre parler de rétractations ; Bossuet consent qu'on n'en exige point.
L'auteur, dit-il (il parle de Molanus), ne veut pas qu'on parle de rétractation, et l'on peut n'en point exiger; il suf/ira de reconnaître la vérité par forme de déclaration et d'explication; à quoi les sentiments des livres symboliques des luthériens donnent une ouverture manifeste, comme on voit parles passages qui en ont été produits, et par beaucoup d'autres qu'on pourrait produire.
Cela fait, on pourrait disposer le Pape à écouter les demandes des protestants, et à leur accorder que dans les lieux où il n'y a que des luthériens, et où il n'y a point d'évéques catholiques, leurs surintendants qui auraient souscrit à la formuh de foi, et qui auraient ramené à l'unité les peuples qui les reconnaissent, soient consacrés pour évéques, et les ministres pour curés ou pour prêtres sous leur autorité.
Dans les autres lieux , les surintendants, aussi bien que les ministres , pourront aussi être faits prêtres, sous l'autorité des évêques ,
avec, les distinctions et subordinations qu'on aviserait.
Dans le premier cas , on érigera de nouveaux évêchés , et on en fera la distraction d'avec les anciens.
On soumettra ces nouveaux évêchés à un métropolitain catholique.
On assignera aux évéques t, prêtres et curés nouvellement établis, un revenu suffisant par les moyens les plus convenables , et on mettra les consciences en repos sur la possession des biens d'église, de quelque nature qu'ils soient. Je voudrais en excepter les hôpitaux, qu'il semble qu'on ne peut se dispenser de rendre aux pauvres, s'il y en a qui leur aient été 6 té s.
Les évéques de la confession d'Augsbourg , dont la succession et l'ordination se trouveront constantes, seront laissés en leur place , après avoir souscrit la confessionde foi ,et l'on fera le même traitement à leurs prêtres. (T. 1 des OEuvres posthumes, p. 223).
Si l'on confère maintenant la traduction française avec le texte latin , on apercevra facilement les différences annoncées ; on remarquera surtout qu'il n'est point question de la permission qui pourrait être accordée aux ministres luthériens mariés, de conserver leurs femmes , après qu'ils auraient été promus au sacerdoce ou même à l'épiscopat. Mais il n'en est pas de même dans la troisième édition , si je peux m'exprimer ainsi, que Bossuet a donnée de ces articles. Le Pape Clément XI , occupé delà conversion d'un prince allemand, à la foi catholique, et sachant que Bossuet avait écrit sur la réunion des protestants,, beaucoup de choses qui pouvaient servir à son but , invita ce prélat à lui en donner communication. Bossuet revit tout son travail , suppléa ce qu'il croyait y manquer, et lui donna dans la plus grande partie une nouvelle forme. Cependant les articles , tels que nous les avons d'abord donnés en latin, demeurèrent intacts, à l'exception de celui qui concerne la faculté qu'auraient les ministres luthériens qui seraient élevés à la prêtrise et à l'épiscopat , de conserver leurs femmes ; et voici la tournure que Bossuet lui donne dans cette pièce :
XI. Jllud etiam diligentissime quœralur, num ecclesiastico decori conveniat , ut superintendentibus ac minislris in presbyteros , aut etiam in episcopos ex hujus pacti formula ordinandis , quandiu erunl superstites , sua covjugia rclinquantur.
MI. Episcopi constituantur, secundum canones , multa probatione , œtate matura.
(58*) Que de maux n'auraient pas élé prévenus, si ces sentiments de Bossuet avaient é'é connus d'un certain nombre de personnes? Combien la réconciliation des constitutionnels à l'Eglise auraitelle été plus facile et plus prompte, si on avait pensé que, puisque Bossuet croyait qu'on pouvait dispenser les luthériens qui reviendraient à l'Eglise, d'une rétractation proprement dite, on pouvait aussi en dispenser les constitutionnels aux mêmes conditions? 2° Que, puisque les évéques luthériens pouvaient être maintenus dans leurs évêchés, 1 1 les ministres de la secte élevés au sacerdoce ou à l'épiscopat, sans autre condition, ni au-
On voit donc par cet article, que quoique Bossuet eût rayé dans son manuscrit l'article correspondant , et qu'il ne l'eût point inséré dans la traduction française, il continuait au fond de penser de même , et qu'il s'explique seulement ici avec plus de circonspection et de réserve.
Eh ! combien de conséquences ne peut-on pas tirer de tous les articles accordés par Bossuet aux protestants , et à quelles réflexions importantes ne donnent-ils pas lieu! nous les abandonnons à nos lecteurs (58*).