‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 32 sur 454 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Effets de la sainte Eucharistie. Importance de l'action de grâces.

Le pain de chaque jour, que nous demandons à Dieu dans l'Oraison dominicale , est ou le pain du corps, ou l'Eucharistie qui est le pain des âmes : demande qui voudra ce pain terrestre; mais quant à nous, prions le Père éternel de nous rendre dignes de lui demander notre pain céleste. Demandonslui que, puisque les yeux de notre corps ne peuvent recevoir la consolation de le voir en cette vie où tant de voiles nous le couvrent, il se découvre aux yeux de notre âme , et lui fasse connaître qu'il est la nourriture qui soutient sa vie, et la nourriture la [dus délicieuse de toutes.

Mais doutez-vous que cette divine nourriture ne soutienne pas aussi nctre corps? Non-seulement elle le nourrit, mais elle sert de remède à ses maladies. Je sais que cela est véritable ; car je connais une personne sujette à de grandes infirmités , qui étant souvent travaillée de douleurs pressantes lorsqu'elle allait à la sainte table, s'en^rouvait si parfaitement délivrée après avoir communié, qu'il semblait qu'on les lui eût arrachées avec la main. Cela lui arrivait ordinairement, et ces maux n'étaient point des maux cachés, mais fort évidents, et qui h mon avis ne pouvaient se feindre. Or, parce, que les merveilles que ce pain sacré opère en ceux qui le reçoivent dignement sont assez connues , je ne veux pas en rapporter plusieurs autres de cette même personne, que je n'ai pu ignorer, et que je sais être fort véritables. Notre-Seigneur lui avait donné une foi si vive, que , lorsqu'elle entendait dire à quelqu'un qu'il aurait souhaité d'être venu au monde dans Je temps où Jésus-Christ, notre Sauveur et tout notre bien, conversait avec les hommes , elle en riait elle-même , parce que , croyant jouir aussi véritablement de sa présence dans la très-sainte Eucharistie qu'elle aurait pu faire alors, elle ne comprenait pas qu'on pût désirer davantage.

Je sais aussi de cette personne , que durant plusieurs années, quoiqu'elle ne fût pas fort parfaite, elle croyait aussi certainement, lorsqu'elle communiait, que Notre-Seigneur entrait chez elle, que si elle l'eût vu de ses propres yeux. Elle tâchait de recueillir en elle-même tous ses sens, pour leur faire connaître en quelque sorte le bien qu'elle possédait, ou pour mieux dire, afin qu'ils ne lui servissent point d'obstacle pour le

OEUVRES COMPLETES DE M. EMERTf.

connaître. Ainsi, elle se considérait comme étant aux pieds de Jésus-Christ, où elle pleurait avec la Madeleine, de même que si elle l'eût vu des yeux du corps dans la maison du pharisien; et quoiqu'elle ne sentit nas une grande dévotion , sa foi lui disant dans son cœur qu'elle était très-heureuse d'être là, elle s'y entretenait avec son Epoux. En effet, si nous ne voulons nous-mêmes nous aveugler et renoncer à la lumière de la foi, nous ne pouvons pas douter que Dieu ne soit alors au dedans de nous, parce que ce n'est pas une simple représentation «le notre pensée , comme quand nous considérons Noire-Seigneur en la croix et en d'autres mystères de sa Passion , où nous nous représentons ce qui s'est passé; mais c'est une chose présente, et une vérité indubitable, qui fait que nous n'avons point besoin de sortir de nous pour aller bien loin rhercher Jésus-Christ, puisque nous savons qu'il demeure en nous , jusqu'à ce que les accidents du pain soient consumés par la « iialeur naturelle. Ne serions-nous donc pas bien imprudentes, si nous perdions par notre négligence une occasion si favorable de nous approcher de lui?

Si, lorsqu'il était dans le monde, le seul attouchement de ses habits guérissait les maladies, pouvons-nous douter que, pourvu que nous ayons une foi vive, il fera des miracles eu notre faveur lorsqu'il sera au milieu de nous et qu'étant dans notre maison il ne nous refusera pas nos demandes? Cette suprême Majesté est trop libérale pour ne pas payer ses hôtes libéralement quand ils le reçoivent avec l'honneur et le respect qui lui sont dus. Si vous avez peine de ne pas le voir des yeux du corps, considérez que ce n'est pas une chose que nous devions désirer, parce qu'il y a bien de la différence entre le voir tel qu'il était autrefois sur la terre revêtu d'un corps mortel , ou le voir tel qu'il est aujourd'hui dans le ciel tout resplendissant de gloire. Qui serait celle de nous qui , dans une aussi grande faiblesse qu'e>t la nôtre , serait capable de soutenir ses regards; et comment pourrions-nous demeurer dans le monde, voyant que toutes les choses dont nous faisons ici tant de cas ne sont que mensonge et qu'un néant en comparaison de cette vérité éternelle ? Une pécheresse telle que je suis, envisageant une si grande Majesté, aurait-elle la hardiesse de s'en approcher après l'avoir tant offensé? Mais sous les accidents du pain il se rabaisse, et fait que j'ose traiter avec lui; de même que, quand un roi se déguise, il semble que nous ayons droit de vivre avec lui avec moins de cérémonie et de respect qu'auparavant, et qu'il soit obligé de le souffrir, puisqu'il a voulu se déguiser; autrement qui oserait, avec tant d'indignité, de tiédeur et de défauts, s'approcher de Jésus- Christ? Ohl qu'il paraît bien que nous ne savons ce que nous demandons quand nous demandons de le voir, et que sa sagesse y a beaucoup mieux pourvu que nous ne saurions le désirer; ce voile qui le cache n'em-

pêchant pas qu'il ne se découvre à ceux qu'il connaît devoir en faire un bon usagei; car, quoiqu'ils ne le voient pas des yeux du corps, ils ne laissent pas de le voir, puisqu'il se montre à leur âme par do grands sentiments intérieurs, et en d'autres manières différentes.

Demeurez de bon cœur avec lui, et pour vous enrichir de ses grâces , ne perdez pas un temps aussi favorable qu'est celui qui suit la sainte communion. Considérez qu'il n'y en a point où vous puissiez faire un si grand progrès dans la piété, et où votre divin Sauveur ait plus agréable que vous lui teniez compagnie. Prenez donc grand soin de vous recueillir alors, et de vous tenir près de lui; et a moins que l'obéissance ne vous appelle ailleurs , faites que votre âme demeure tout entière en la présence de son Seigneur, parce qu'étant son véritable maître, il ne manquera pas de l'instru're, quoiqu'il le fasse d'une manière qu'elle-même ne comprend pas ; mais si, en détournant aussitôt vos pensées de lui, vous manquez au respect que vous devez à ce Roi de gloire qui est au dedans de vous, ne vous plaignez que de vous-même.

N'oubliez jamais combien ce temps d'après la sainte communion nous est favorable pour-être instruites par notre Maître , pour entendre dans le fond du cœur ses paroles intérieures, pour baiser ses pieds sacrés en reconnaissance de ce qu'il a daigné nous donner ses saintes instructions, et pour le prier de ne point s'éloigner de nous. Si , pour lui demander en un autre temps la même chose, nous nous présentons devant une de ses images, il me semble que, lorsque nous l'avons lui-même présent en nous, ce serait une folie de le quitter pour s'adresser à son tableau, comme c'en serait une, sans doute, si, ayant le portrait d'une personne que nous aimerions extrêmement, et cette personne venant nous voir, nous la quittions sans lui rien dire, pour aller nous entretenir avec ce portrait; mais savez-vous en quel temps cela n'est pas moins utile que saint , et quand j'y prends un très-grand plaisir? c'est quand Notre-Seigneur s'éloigne de nous, et nous fait connaître son absence par les sécheresses où il nous laisse. Alors c'est pour moi une telle consolation de considérer le portrait de celui que j'ai tant de sujet d'aimer, que je désirerais ne pouvoir jamais tourner les yeux sans le voir; car sur quel objet plus saint et plus agréable pouvons-nous arrêter notre vue que sur celui qui a tant d'amour pour nous, et qui est le principe et la source de tous les biens? Ohl que malheureux sont ces hérétiques qui ont perdu par leur faute cette consolation et tant d'autres l

Puis donc qu'après avoir reçu la trèssainte Eucharistie, vous avez au dedans de vous Jésus-Christ même, fermez les yeux du corps pour ouvrir les yeux de l'âme, atin de le regarder dans le milieu de votre cœur; car je vous ai déjà dit, je vous le redis encore, et je voudrais le dire sans cesse , que

si vous vous y accoutumez toulcs les fois que vous aurez communié, et vous efforcez il'avoirla conscience si pure, qu'il vous soit permis de jouir souvent d'un si grand bonheur, ce divin Epoux ne se déguisera point de telle sorte qu'il ne se fasse en diverses manières connaître à vous à proportion du désir que vous aurez de le connaître.

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