‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 314 sur 454 · AVANTAGES QU*ON EN PEUT TIRER POUR LE SALIT · texte numérisé non relu

AVANTAGES QU*ON EN PEUT TIRER POUR LE SALIT

(T. M, p. 307, Observationes Leibnteiante.)

11 est constant que les martyrs n'ont soutenu les tourments les plus cruels, que parce qu'ils avaient l'imagination remplie de la félicité future. C'est qu'en général, il nous est impossible de résister à la douleur et au plaisir, si nous ne leur opposons leurs contraires. Le sage devrait donc imprimer fortement dans son âme la beauté de la vie future, c'est-à-dire, la beauté de Dieu, ce qui entraîne avec soi l'amour de Dieu et de l'harmonie universelle. Si cette beauté était une fois bien profondément gravée dans son imagination, s'il goûtait, en la contemplant, une douceur toujours nouvelle, si elle était toujours présente l ses yeux, il en résulterait,!0 que toutes ses actions seraient dirigées vers la fin dernière; 2° que l'amour de Dieu serait en lui, à l'épreuve de tous les tourments, en sorte que, renfermé dans le taureau de Phalaris, la béatitude future serait l'unique objet de ses pensées, et qu'à travers les pierres dont il serait accablé, il imaginerait voir les cieux qui lui sont ouverts, comme saint Etienne. Un homme qui pourrait en venir là, serait supérieur à toutes les forces humaines; et l'art de s'étour-

ilir et de perdre le sentiment au milieu des supplices, ne lui serait pas nécessaire.

Il entrerait donc dans le plan d'une république, de travailler par toutes sortes de moyens, et même dès l'enfance, à fortilier l'imagination et à la remplir des délices de de la vie future, et non-seulement l'imagination des ignorants, mais encore celle des sages. On ne doit point craindre d'employer, môme à l'égard des derniers, la poésie, les allégories, les fables, les spectacles, les peintures, parce que tous les moyens qui conduisent à une fin si excellente, ne peuvent qu'être convenables, et que personne d'ailleurs n'a plus besoin de ceux-ci que les sages qui , étant ordinairement les moins passionnés des hommes, ont aussi l'imagination moins forte, et par là sont moins capables de résister à la douleur; jusque-là, que je ne doute point qu'une simple femme japonaise, imbue seulement de quelques idées sur la vie future, peutêtre encore absurdes, témoignera plus de constance dans les tourments que le plus profond théologien de l'Europe. Cette imagination, jointe à l'assentiment, qui est dans fa foi ce que saint Thomas appelle affection pieuse, emporte aussi avec elle l'amour de Dieu au-dessus de toute chose, la contrition parfaite, et par conséquent la certitude du salut.

On rendra l'imagination forte par le secours des peintures et des sons. Les autres sens plus grossiers ne rendent pas les objets avec autant de détail ou autant d'énergie que les yeux et les oreilles .. Les paroles sont des sons destinés surtout à réveiller la mémoire des peintures ou des objets dont on a été frappé. Voilà pourquoi les paroles mises en vers et en chansons ont pour émouvoir une force incroyable, et je ne doute pas que la magie du chant ne puisse aller jusqu'à mettre un homme en fureur, J'assoupir, le réveiller, l'enflammer, en tirer des ris ou des larmes, enfin exciter en lui toutes les passions; et j'observe que les derniers réformateurs do la religion (GO) ont bien connu cette vérité. C'est à la faveur des chansons, qu'ils ont inspiré leurs sentiments au peuple dans toute la France et l'Allemagne. Pour mieux juger quelle influence prodigieuse elles ont eue dans leur succès, remarquez qu'encore aujourd'hui le peuple ne se lasse point de les chanter, et les chante avec l'émotion la plus douce; qu'il n'est presque pas un ouvrier, une fileuse pour qui elles ne soient encore un adoucissement à leurs travaux et un charme à leurs ennuis. De là, je conclus que les poètes rendraient le plus grand service à la république, s'ils travaillaient de toutes leurs forces à graver dans les esprits, et à peindre des plus vives couleurs la félicité éternelle. Hélas! les chansons et les pièces dramatiques sont ordinairement consacrées à la célébration des vices; les chansons galantes passent même communément pour être les

plus élégantes de toutes. Ne mériterait-on pas infiniment plus du genre humain, si l'on s'appliquait sur le théâtre à crayonner la beauté de la vie éternelle, et à peindre les horribles supplices des méchants? Si les chansons peuvent donc répandre dans les cœurs une joie si délicieuse, si le son des trompettes inspire aux soldats le mépris de la mort, si toutes les passions enfin peuvent être remuées par les puissants ressorts de la musique, on pourrait donc, en imprimant le plus fortement et le plus vivement qu'il serait possible dans sa mémoire, les impressions reçues de la musique, parvenir à exciter à son gré toute sorte do sentiments dans soi-même, et goûter même la douceur qui accompagne quelques-uns d'entre eux. Les sybarites avaient promis une récompense à celui qui inventerait de nouveaux genres de plaisirs; pour moi je pense que la république chrétienne ne saurait en proposer une trop grande à celui qui ferait en sorte que le plus grand plaisir fût dans la piété.

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