AVANTAGE DE BIEN RÉGLER SES PENSÉES
(T. VI, p. 528, Remarques de Leibnilz sur le Clievreana.)
Il n'y a rien qui soit plus en notre pouvoir que nos propres pensées; et c'est pour cela même que nous en devons rendre compte, plus que de toute autre chose. C'est un paradoxe auprès des hommes, qui ont coutume de dire, qu'on nesl point responsable des pensées, mais cela ne se doit entendre que devant eux; et néanmoins les juges même ne punissent que les pensées dans les actions. Nous sommes faits pour penser; il n'est point nécessaire de vivre, mais il est nécessaire de penser, et nos pensées nous suivront au delà de la mort. Il est vrai que nous penserons éternellement, mais il n'est pas moins vrai que nos pensées futures sont une conséquence des pensées présentes. Cette considération nous doit porter à rectifier et à perfectionner nos pensées présentes autant qu'il est possible, non pas qu'il faille négliger d'agir; au contraire on ne pense jamais mieux, que lorsqu'on pense à ce qu'on fait. Cependant il y a certaines grandes et importantes pensées à régler, qui se répandent sur toutes nos actions. On n'y saurait penser avec trop d'attention, et c'est ce qu'on appelle la véritable philosophie.
(Ibid., p. 531, Observationes Lcibniùanœ.)
Thomas d'Aquin a dit que les âmes des animaux sont indivisibles: d'où il s'ensuit qu'elles sont incorruptibles. Apparemment qu'il n'a pas voulu s'expliquer plus ouvertement, et s'est contenté d'avoir posé le fondement. On peut poser que tout cela pourrait être, mais avec fort peu de consolation, si, quoique nos âmes et celles des autres animaux demeurent, elles ne se ressouvien-
(GO) Il veut parler de Luther et de Calvin.
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lient plus du passé. Mais je suis d'un autre sentiment : je crois que ce qui est une lois arrivé à une âme, lui est éternellement imprimé, quoique cela ne nous revienne pas toutes les fois à la mémoire ; de même que nous savons plusieurs choses, dont nous ne nous ressouvenons pas toujours, à moins que quelque chose n'y donne occasion et ne nous v fasse penser. Car qui peut se souvenir de* toutes choses?' Mais, parce qu'il ne se l'ait rien en vain dans la nature, et que rien ne s'v perd, mais que tout tend à sa perfection et à sa maturité, de même chaque image que notre âme reçoit deviendra enfin un tout avec les choses qui sont à venir; de sorte que nous pourrons tout voir comme dans un miroir, et en tirer ce que nous trouverons plus propre à notre contentement : d'où il s en suit que plus nous aurons pratiqué de vertus et fait de bonnes œuvres, plus nous aurons de joie et de contentement. Nous devons donc conclure de là que nous devons être à présent contents, parce qu'à le bien prendre, tout ce qui arrive est si bien disposé, que nous ne le pourrions pas mieux faire, quand même nous serions fort intelligents dans ces sortes de matière.
UTILITÉ, POUR LE BONHEUR ET LA VERTU, DE CONNAÎTRE LE VÉRITABLE SYSTEME DE I.'u- IVIVERS.
(T. VI, part, i, p. 231 ; Lettres à M. Thomas Bv,rnet , lettre 4.)
Je fais une grande distinction entre les connaissances solides, qui augmentent le trésor du genre humain, et entre la notice des faits, qu'on appelle vulgairement l'érudition. Je ne méprise point cette érudition; au contraire, j'en reconnais l'importance^ et l'utilité; mais je souhaiterais pourtant qu'on s'attachât davantage au solide ; car il y a partout trop peu de personnes qui s'occupent du plus important. 11 n'y a rien de si beau ni de si satisfaisant, que d'avoir une véritable connaissance du système de l'univers, non-seulement à l'égard des corps, mais encore à l'égard des substances en général, et surtout à l'égard de la nature de Dieu et de celle de notre âme, et même des âmes en général. Je crois y avoir contribué par quelques découvertes; mais si beaucoup de personnes s'y attachaient, on irait bien loin, non-seulement pour les commodités de la vie et pour la santé, mais encore pour la sagesse, la veituet le bonheur; pendant que le plus souvent nous ne nous amusons qu'à des bagatelles qui nous divertissent, mais qui ne nous perfectionnent point. Je ne mets entre les perfections que ce qui nous peut rester après celte vie; et la connaissance des faits est à peu près comme celle des rues de Londres, qui est bonne pendant qu'on y demeure.