CHAPITRE XXX
Effets admirables de l'amour de Dieu ; et quels sont ceux que la réception de la sainte Eucharistie doit opérer dans les âmes.
Quand le saint Epoux du Cantique des cantiques (i, 1) a baisé une âme d'un baiser de sa bouche, et qu'il a profondément établi son amour dans son cœur, il le lui fait connaître par diverses marques, telles que sont celles d'avoir pour toutes les choses de la terre le mépris qu'elles méritent ; de ne souhaiter aucun bien de ce monde, parce qu'on en connaît le néant ; de ne chercher de consolation qu'avec les personnes qui ont do l'amour pour lui; de trouver la vie ennuyeuse, et autres dispositions semblables. Leur seule appréhension est de n'être pas dignes qu'il se serve d'elles en des occasions où il y ail beaucoup à souffrir; et c'est en ces rencontres que je viens de dire que l'amour et la foi agissent sans écouler ce que l'entendement leur représente.
Voici une comparaison qui pourra vous le faire comprendre. Un homme se trouve esclave dos Maures, et ne peut, à cause de l'extrômo pauvreté île son père, espérer de recouvrer la liberté que par le moyen d'un intime ami qu'il a. Si cet ami, voyant que son bien no suilit pas pour le racheter, se résout de se rendre esclave au lieu de lui, afin de le délivrer, la discrétion vient aussitôt lui représenter qu'il se doit plus à luimême qu'à son ami; qu'il n'aurait peut-être par tant de force que lui pour demeurer ferme dans la foi; qu'il ne pourrait sans imprudence s'engager dans un si grand péril, et d'autres raisons non moins apparentes; mais la générosité de ce parlait ami est si grande qu'il ne les écoute point.
Ainsi, ô véritable amour de mon Dieu, que vous êtes puissant, puisque rien ne vous paraît impossible, et qu'heureuse est l'âme à qui Dieu donne cette paix qui lui fait mépriser tous les travaux et les périls, sans pouvoir être touchée d'aucune autre crainte que de ne pas le servir comme elle le souhaite,et comme il mérite de l'être 1
Vous n'ignorez pas, sans doute, mes fdles, que saint Paulin, évêque de Noie, touché des larmes d'une veuve dont le lils était prisonnier, se rendit esclave au lieu de lui, pour le tirer de captivité. Comme il ne lit celte action ni pour un fils ni pour un ami, mais par le mouvement d'une charité plus élevée, et qui ne pouvait procéder que de son ardent amour pour Jésus-Christ, il est visible qu'il avait reçu de lui cet amour et celte paix dont j'ai parlé ; ainsi on ne doit
pas s'étonner qu'il ail voulu imiter, en quelque sorte, ce qu'il a plu à ce divin Sauveur Ue souffrir pour nous, lorsqu'il est venu du ciel sur la terre pour nous affranchir de la servitude du démon : et chacun sait l'heureux succès qu'eut la charité si extraordinaire de ce grand évêque.
J'ai connu, et vous avez vu ce religieux du même ordre du bienheureux Pierre d'AIcantara, qui me vint trouver tout fondant en pleurs par le violent désir qu'il avait de délivrer un captif en se mettant en sa place. Nous en conférâmes ensemble, et son général accorda enfin cette permission à ses instantes prières; mais lorsqu'il n'élaitqu'à quatre lieues d'Alger, Dieu le retira à lu! ; et qui peut douter de la récompense qu'il a reçue? Néanmoins, assez de gens d'entre ceux qui affectent la qualité de discrets, et qui (tassent pour tels dans le monde, lui disaient qu'il faisait une folie; et comme nous ne sommes pas encore arrivées jusqu'à un si haut degré d'amour pour Dieu que celui qu'avait ce saint religieux, nous sommes capables de faire un semblable jugement; mais y a-t-il, au contraire, une plus grande folie que d'attribuer à la prudence celte dangereuse discrétion qui nous fait ainsi passer la vie comme dans un profond sommeil, au lieu que l'amour de Dieu devrait nous réveiller pour travailler sans cesse à lui plaire?
Vous voyez donc, mes filles, que nous ne saurions, sans une assistance toute particulière de Dieu, nous porter à de si grandes actions. Ne vous lassez donc jamais de demander à votre divin Epoux cet amour et cette paix dont j'ai parlé; c'est le moyen de vous élever de telle sorte au-dessus de ces vaines craintes et de celte fausse prudence du siècle qui voudraient troubler votre repos, que vous puissiez, sans vous en émouvoir, les fouler aux pieds.
Si un roi épousait une simple paysanne, et qu'il en eût des enfants, ne seraient-ce pas des princes, nonobstant la bassesse de l'extraction de leur mère? Ainsi, lorsque Notre-Scigneur a fait une si grande faveur à une âme que de la prendre pour son épouse, ne sera-ce donc pas la faute de cette âme, si l'on ne voit naître de ce divin mariage des désirs ardents, des résolutions généreuses et des actions héroïques.
Je suis très-persuadée que, si nous approchions de l'adorable Eucharistie avec une grande foi et un grand amour, une seule communion nous enrichirait des trésors célestes : à combien plus forte raison tant;de communions devraient-elles donc y suffire? Mais faut-il s'étonner que nous en tirions si peu de fruit, puisqu'il semble que nous n'approchions de la sainte table que par cérémonie et par coutume? Misérable monde, qui nous fermez ainsi les yeux pour nous empêcher de voir le bonheur éternel que nous pourrions acquérir si nous recevions ce grand Sacrement avec un cœur tout brûlant d'amour pour notre Sauveur, et de charité pour notre prochain 1
Oh! Seigneur du ciel et de la terre! est-il
possible que nous soyons capables de recevoir dans un corps mortel, des preuves si extraordinaires de votre amour? Et est-il possible que nous ne voulions pas comprendre quelles sont les faveurs dont le Cantique des cantiques fait voir qu'un Dieu tout -puissant veut bien honorer les âmes ? 0 faveurs inconcevables ! ô paroles si douces et si pénétrantes, qu'une seule devrait, par la tendresse de notre amour pour vous, mon Sauveur, nous faire tomber dans une sainte défaillance ! Soyez béni à jamais, de ce qu'il ne tient pas à vous que nous ne jouissions d'un si grand bonheur. En combien de diverses manières avez-vous voulu, et voulez-vous encore tous les jours nous témoi-
gner votre amour? Je ne vous demande, mon Sauveur, autre chose en ce monde, sinon de m'honorer d'un baiser de votre divine bouche, qui produise en moi un tel effet, que je ne puisse, quand je le voudrais, me refroidir dans cet amour, et me ralentir dans cette étroite union que vous voulez bien me faire la grâce que j'aie pour vous et avec vous. Faites, ô souverain maître de ma vie! que ma volonté soit tellement soumise à la vôtre, que rien n'étant capable de l'en séparer, je puisse vous dire : 0 mon Dieu, qui êtes toute ma gloire, que « le lait qui coule de vos divines mamelles est plus délicieux que le vin! » (Cant. iv, 10.)