SOPHISME DE LA RAISON PARESSEUSE
(Tliéodkée, Préface, p. 524.)
Les hommes presque de tous temps, ont été troublés par un sophisme, que les anciens appelaient la raison paresseuse, parce qu'il allait à ne rien faire, ou du moins à n'avoir soin de rien, et à ne suivre que le penchant des plaisirs présents. Car, tlisaitou, si l'avenir est nécessaire, ce qui doit arriver arrivera, quoi que je puisse faire. Or Taveiiir, disait-on, est nécessaire, soit parce que la Divinité prévoit tout, et le préétablit même, en gouvernant toutes les choses de l'univers; soit parce que tout arrive né.essairement par l'enchaînement
12>2 a nature même de
des causes, soit enfin par la vérité, qui est déterminée dans les énonciations qu'on peut former sur les événements futurs, comme elle l'est dans toutes les autres énonciations, puisque renonciation doit toujours être vraie ou fausse en elle-même, quoique nous ne connaissions pas toujours ce qui en est. Et toutes ces raisons de détermination, qui paraissent ditférentes , concourent enfin comme des lignes à un même centre ; car il y a une vérité dans l'événement futur qui est prédéterminée par les causes, et Dieu la préétablit en établissant ces causes.
L'idée mal entendue de la nécessité étant employée dans la pratique, a fait naître ce cjue j'appelle Fatum Mahometannm, le destin à la turque ; parce qu'on impute aux Turcs de ne pas éviter les dangers, et de ne pas même quitter les lieux infectés de la l'esté, sur des raisonnements semblables à ceux qu'on vient de rapporter. Car, ce qu'on appelle Fatum stoicum, n'était pas si noir qu'on le fait ; il ne détournait pas les hommes du soin de leurs affaires, mais il tendait à leur donner la tranquillité à l'égard des événements, par la considération de la nécessité qui rend nos soucis et nos chagrins inutiles : en quoi ces philosophes ne s'éloignaient pas entièrement de la doctrine de Notre-Seigneur, qui dissuade ces soucis par rapport au lendemain, en les comparant avec les peines inutiles que se donnerait un homme qui travaillerait à agrandir sa taille. 11 est vrai que les enseignements des stoïciens (et peut-être aussi de quelques philosophes célèbres de notre temps), se bornant à cette nécessité prétendue, ne peuvent donner qu'une patience forcée ; au lieu que Notre-Seigneur inspire des pensées plus sublimes, et nous apprend même le moyen d'avoir du contentement, lorsqu'il nous assure cfue Dieu parfaitement bon et sage, ayant soin de tout, jusqu'à ne point négliger un cheveu de notre tête, notre confiance en lui doit être entière , de sorte que nous verrions, si nous étions capables de le comprendre, qu'il n'y a pas même moyen de souhaiter rien de meilleur (tant absolument que pour nous), que ce qu'il fait. C'est comme si l'on disait aux hommes : Faites votre devoir, et soyez contents de ce qui arrivera; non-seulement parce que vous ne sauriez résister à la providence; -divine ; ou à la nature des choses ( ce qui peut suffire pour être tranquille , et non pas pour être content ) , mais encore parce que vous avez affaire à un bon maître. Et c'est ce qu'on peut appeler Fatum Christianum.
Cependant il se trouve que la plupart des hommes, et même des Chrétiens, font entrer dans leur pratique quelque mélange du destin à la turque, quoiqu'ils ne le reconnaissent pas assez. Il est vrai qu'ils ne sont pas dans l'inaetion et dans la négligence, quand des périls évidents , ou des espérances manifestes et grandes se présentent ; car ils ne manqueront pas de sortir d'une maison qui va tomber, et de se détourner d'un précipice
qu'ils voient clans leur chemin, et ils fouilleront dans la terre pour déterrer un trésor découvert à demi, sans attendre que le destin achève de le faire sortir. Mais, quand le bien ou le mal est éloigné et douteux, et le remède pénible, ou peu à notre goût, la raison paresseuse nous paraît bonne : par exemple , quand il s'agit de conserver sa santé et môme sa vie par un bon régime, les gens à qui on donne .conseil là dessus, répondent bien souvent que nos jours sont comptés et qu'il ne sert de rien de vouloir lutter contre ce que Dieu nous destine. Mais ces mêmes personnes courent aux remèdes même les plus ridicules, quand le mal qu'ils avaient négligé approche. On raisonne à peu près de la môme façon , quand la délibération est un peu épineuse, comme, par exemple lorsqu'on se demande :
Quod vit* seclabor iter?
Quelle profession on doit choisir, quand il s'agit d'un mariage qui se traite , d'une guerre qu'on doit entreprendre, d'une bataille qui se doit donner; car en ces cas plusieurs seront portés à éviter la peine de la discussion et à s'abandonner au sort ou au penchant, comme si la raison ne devait être employée que dans les cas faciles. On raisonnera alors a la turque bien souvent (quoiqu'on appelle cela mal à propos se remettre à la Providence, ce qui a lieu proprement, quand on a satisfait à son devoir), et on emploiera la raison paresseuse, tirée du destin irrésistible, pour s'exempter de raisonner comme il faut ; sans considérer que si ce raisonnement contre l'usage de la raison était bon, il aurait toujours lieu, soit que la délibération fût facile ou non. C'est cette paresse qui est en partie la source des pratiques superstitieuses des devins , où les hommes donnent aussi facilement que dans la pierre philosophale ; parce qu'ils voudraient des chemins abrégés pour aller au bonheur sans peine.
Je ne parle pas ici de ceux qui s'abandonnent à la fortune, parce qu'ils ont été heureux auparavant, comme s'il y avait làdedans quelque chose de fixe. Leur raisonnement du pas;>é à l'avenir est aussi peu fondé que les principes de l'astrologie et des autres divinations; et ils ne considèrent pas qu'il y a ordinairement un flux et un reflux dans la fortune, una marea, comme les Italiens jouant à la bassette ont coutume de l'appeler, et ils y font des observations particulières auxquelles je ne conseillerais pourtant à personne do se trop lier. Cependant, cette confiance qu'on a en sa fortune sert souvent à donnerdu courage aux hommes, et surtout aux soldats, et leur faire voir effectivement cette bonne fort une qu'ils s'altribuent,comme les prédictions font souvent arriver ce qui a été prédit, et comme l'on dit que l'opinion que les mahométans ont du destin, les rend déterminés. Ainsi les erreurs mêmes ont leur utilité quelquefois : mais c'est ordinairement pour remédier à d'autres erreurs, et la vérité vaut mieux absolument.
Mais on abuse surtout!* de" cette prétendue nécessité du destin, lorsqu'on s'en sert pour excuser nos vices et notre libertinage. J'ai souvent ouï dire à de jeunes gens éveillés, qui voulaient faire, les esprits forts, qu'il est inutile de prêcher la vertu, de blâmer le vice, de faire espérer des récompenses , de faire craindre des châtiments, puisqu'on peut dire du livre des destinées, que ce qui est écrit est écrit, et que notre conduite n'y saurait rien changer, et qu'ainsi le meilleur e?t de suivre son penchant, et de ne s'arrêter qu'à ce qui peut nous contenter présentement. Ils ne faisaient point réflexion sur les .conséquences étranges de cet argument, qui prouverait trop, puisqu'il prouverait (par exemple) qu'on doit prendre un breuvage agréable, quand on saurait qu'il est empoisonné. Car, par la même raison, si elle est valable , je pourrais dire : S'il est écrit dans les archives des Parques que le poison me tuera à présent ou me fera du mal, cela arrivera quand je ne prendrais point ce breuvage; et si cela n'est point écrit, il n'arrivera point, quand même je prendrais ce même breuvage; et par conséquent je pourrai suivre impunément mon penchant à prendre ce qui est agréable, quelque pernicieux qu'il soit; ce qui renferme une absurdité manifeste. Cette objection les arrêtait un peu; mais ils revenaient toujours à leur raisonnement, tourné en différentes manières, jusqu'à ce qu'on leur fit comprendre en quoi consiste le défaut du sophisme. C'est qu'il est faux que l'événement arrive, quoi qu'on fasse : il arrivera, parce qu'on fait ce qui y mène; et si l'événement est écrit, la cause qui le fera arriver est écrite aussi. Ainsi, la liaison des effets et des causes, bien loin d'établir la doctrine d'une nécessité préjudiciable à la pratique, sert à la détruire.
DOCTRINE DE l'IMPENITENCE.
(T. V, p. 414, epist. 10, Ad Loeflerum.)
Il est indubitable que tout pécheur qui fait une sincère pénitence de ses péchés, en obtient la rémission. On peut seulement demander s'il y a quelques signes à la faveur desquels on puisse juger avec certitude que Dieu n'accordera plus à certains pécheurs endurcis et impénitents la grâce de la pénitence. Le sentiment de ceux qui prendraient ici l'affirmative, ne peut être solidement établi, ni sur la raison, ni sur l'autorité de l'Ecriture; l'enseignement n'en pourrait donc être qu'inutile et blâmable. Ce n'est pas que ce sentiment soit absolument dénué de fondement; mais il peut avoir des suites trèsfâcheuses, parce qu'il peut pousser des personnes scrupuleuses au désespoir, et fournir des armes à ces téméraires qui sont si faciles à porter des censures et à prononcer des anathèmes contre leurs frères. Il suflit, pour l'édification, qu'un homme puisse parvenir à un tel degré de méchanceté, qu'il n'y ait plus qu'une très-faible espérance do
sa correction et de son salut. Au reste , on ne doit pas supposer que personne soit assez affermi dans le bien, ou assez endurci dans le mal, pour que toute sollicitude n'ait plus lieu d'un côté, et que toute espérance manque de l'autre.