TOUJOURS SUIVANT LE - MOYEN DE VAINCRE
(Xoureaux essais sur l'entendement humain, p. 145.)
Ce qui détermine la volonté à agir, dit Locke, n'est pas le plus grand bien, comme on le suppose ordinairement, mais plutôt quelque inquiétude actuelle, et pour l'ordinaire celle qui est la plus pressante. On lui peut donner le nom île désir, qui est effectivement une inquiétude de l'esprit causée par la privation de quelque bien absent, outre le désir d'être délivré de la douleur. Tout le bien absent ne produit pas une douleur proportionnée au degré d'excellence qui est en lui, ou que nous y reconnaissons ; au lieu que toute douleur cause un désir égal à elle-même, parce que l'absence du bien n'est pas toujours un mal, comme la présence de la douleur. C'est pourquoi l'on peut considérer et envisager un bien absent sans douleur; mais à proportion qu'il y a du désir quelque part, autant y at-il d'inquiétude. Oui est-ce qui n'a point senti dans le désir ce que le Sage dit de l'espérance [Prov. xiii, 12], qu'étant différée, elle fait languir le cœur? Racbel crie (Gen. xxx, 1), donnez-moi des enfants, ou je vais mourir. Lorsque l'homme est parfaitement satisfait de l'état où il est, ou lorsqu'il est absolument libre de toute inquiétude, quelle volonté lui peut-il rester que de continuer dans cet étal? Ainsi le sage Auteur de notre être a mis dans les hommes l'incommouité de la faim et de la soif, et les autres désirs naturels, afin d'exciter et de déterminer leur volonté à leur propre conservation et à la continuation de leur espèce. Il vaut mieux, dit saint Paul (/ Cor. vu, 9), se marier que brûler: tant il est vrai que le sentiment présent d'une petite brûlure a plus de pouvoir sur nous que les attraits des plus grands plaisirs considérés en éloignement. 11 est vrai que c'est une maxime si fort établie, que c'est le bien et le plus grand bien qui détermine la volonté, que je ne suis nulle-
ment surpris d'avoir autrefois supposé cela comme indubitable. Cependant, après une exacte recherche, je me sens forcé de conclure que le bien et le plus grand bien, quoique jugé et reconnu tel, ne détermine point la volonté, à moins que, venant à le désirer d'une manière proportionnée à son excellence, ce désir ne nous rende inquiets de ce que nous en sommes privés. Posons qu'un homme soit convaincu de l'utilité de la vertu, jusqu'à voir qu'elle est nécessaire à qui se propose quelque chose de grand dans ce monde, ou espère d'être heureux dans l'autre; cependant, jusqu'à ce que cet homme se sente affamé et altéré de la justice, sa volonté ne sera jamais déterminée à aucune action qui le porte à la recherche de cet excellent bien, et quelque autre inquiétude venant à la traverse entraînera sa volonté à d'autres choses. D'autre part, posons qu'un homme adonné au vin, considère que, menant la vie qu'il mène, il ruine sa santé et dissipe son bien; qu'il va se déshonorer dans le monde, s'attirer des maladies et tomber enfin dans l'indigence jusqu'à n'avoir plus de quoi satisfaire cette passion de boire qui le possède si fort; cependant, les retours d'inquiétude qu'il sent à être absent de ses compagnons de débauche l'entraînent au cabaret aux heures qu'il a accoutumé d'y aller, quoiqu'il ait alors devant les yeux la perte de sa santé et de son bien, et peut-être même celle du bonheur de l'autre vie;fcbonheur qu'il ne peut regarder comme un bien considérable en lui-même, puisqu'il avoue qu'il est beaucoup plus excellent que le plaisir de boire, ou que le vain babil d'une troupe de débauchés. Ce n'est donc pas faute de jeter les yeux sur le souverain bien qu'il persiste dans ce dérèglement: car il l'envisage et en reconnaît l'excellence, jusque-là que durant le temps qui s'écoule entre les heures qu'il emploie à boire, il résout de s'appliquer à rechercher ce souverain bien; mais, quand l'inquiétude d'être privé du plaisir auquel il est accoutumé vient de le tourmenter, ce bien qu'il reconnaît plus excellent que celui de boire n'a plus de force sur son esprit, et c'est cette inquiétude actuelle qui détermine sa volonté à l'action à laquelle il est accoutumé, et qui par là faisant de plus fortes impressions, prévaut encore à la première occasion, quoique en même temps il s'engage, pour ainsi dire, lui-même par de secrètes promesses à ne plus faire la même chose, et qu'il se figure que ce sera la dernière fois qu'il agira contre son plus grand intérêt. Ainsi il se trouve de temps en temps réduit à dire :
. . . . Video œeliora proboque, Détériora sequor.
(Ovid., Melam., lib. vu, vers. 20, 21.)
Je vois le meilleur parti, je l'approuve , je prends le pire.
Cette sentence qu'on reconnaît véritable et qui n'est que trop confirmée par une constante expérience, est aisée à comprendre par cette voie-là, et ne l'est peut-être pas de quelque autre sens qu'on la prenne.
(Tel est le précis des sentiments de Locke sur cette matière.)
Il y a quelque chose de beau et de solide dans ces considérations. Cependant je ne voudrais pas qu'un crût pour cela qu'il faille abandonner ces anciens axiomes, que la volonté suit le plus grand bien, ou qu'elle fuit le plus grand mal qu'elle sent. La source du peu d'application aux vrais biens vient en bonne partie de ce que dans les matières et dans les occasions où les sens n'agissent guère, la plupart de nos pensées sont sourdes pour ainsi dire (je les appelle cogitationes ccecas en latin), c'est-à-dire vides de perception et de sentiment, et consistant dans l'emploi tout nu des caractères, comme il arrive à ceux qui calculent en algèbre, sans envisager que de temps en temps les figures géométriques, et les mots font ordinairement le même effet en cela, que les caractères d'arithmétique en algèbre. On raisonne souvent en paroles sans avoir presque l'objet même dans l'esprit. Or cette connaissance ne saurait toucher: il faut quelque chose de vif pour qu'on soit ému.
Cependant c'est ainsi que les hommes le plus souvent pensent à Dieu, à la vertu, à la félicité; ils parlent et raisonnent sans idées expresses. Ce n'est pas qu'ils n'en puissent avoir, puisqu'elles sont dans leur esprit; mais ils ne se donnent point la peine de pousser l'analyse : quelquefois ils ont des idées d'un bien ou d'un mal absent, mais très-faibles. Ce n'est donc pas merveille si elles ne louchent guère. Ainsi si nous préférons le pire, c'est que nous sentons le bien qu'il renferme, sans sentir le mal qu'il y a, ni le bien qui est dans le parti contraire. Nous supposons et croyons, ou plutôt nous récitons seulement sur la foi d'aulrui, ou tout au plus sur celle de la mémoire de nos raisonnements passés, que le plus grand bien est dans le meilleur parti, ou le plus grand mal dans l'autre. Mais quand nous ne les envisageons point, nos pensées el nos raisonnements contraires au sentiment sont une espèce de psittacisme qui ne fournit pour le présent rien à l'esprit ; et si nous ne prenons point de mesures pour y remédier, autant en emporte le vent, comme j'ai déjà remarqué ci-dessus. Les plus beaux préceptes de morale avec les meilleures règles de la prudence ne portent coup que dans une aine qui y est sensible (ou directement, ou parce que cela ne se peut pas toujours, au moins indirectement, comme je montrerai bientôt), et qui n'est pas plus sensible à ce qui est contraire. Cicéron dit bien quelque part, que si nos yeux pouvaient voir la beauté de la vertu, nous l'aimerions avec ardeur; mais cela n'arrivant point, ni rien d'équivalent, il ne faut point s'étonner si dans le combat entre la chair et l'esprit, l'esprit succombe tant de fois, puisqu'il ne se sent pas bien de ses avantages. Ce combat n'est autre chose que l'opposition des différentes tendances qui naissent des pensées confuses et des distinctes. Les pensées confuses souvent.se
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font sentir clairement, mais nos pensées distinctes ne sont claires ordinairement qu'en puissance ; elles pourraient l'être, si nous voulions nous donner l'application de pénétrer le sens des mots ou des caractères : mais ne le faisant point, ou par négligence, ou à cause de la brièveté du temps, on oppose des paroles nues, ou du moins des images trop faibles à des sentiments vifs. J'ai connu un homme considérable dans l'Eglise et dans l'Etat, que ses infirmités avaient l'ait se résoudre à la diète; mais il avoua qu'il n'avait pu résister à l'odeur des viandes qu'on portait aux aulres en passant devant son appartement. C'est sans doule une honteuse faiblesse, mais voilà comme les hommes sont faits. Cependant si l'esprit usait bien de ses avantages, il triompherait hautement.
11 faudrait commencer par l'éducation, qui doit être réglée, en sorte qu'on rende les vrais biens et les vrais maux autant sensibles qu'il se peut, en revêtissant les notions qu'on s'en forme, des circonstances les plus propres à ce dessein; et un homme fail, à qui manque cette excellente éducation, doit commencer plutôt tard que jamais à chercher des plaisirs lumineux et raisonnables, pour les opposer à ceux des sens qui sont confus, mais touchants. Et en effet, la grâce divine même est un plaisir qui donne de la lumière. Ainsi lorsqu'un homme est dans de bons mouvements, il doit se faire des lois et des règlements pour l'avenir, et les exécuter avec rigueur, s'arracher aux occasions capables de corrompre, ou brusquement, ou peu à peu, selon la nature des choses. Un voyage entrepris tout exprès guérira un amant ; une retraite nous tirera des compagnies qui entretiennent dans quelque mauvaise inclination. François de Borgia, général des Jésuites, qui a été enfin canonisé, étant accoutumé à boire largement, lorsqu'il élait homme de grand monde, se réduisit peu à peu au petit pied, lorsqu'il pensa à la retraite, en faisant tomber chaque jour une goutté de cire dans le bocal qu'il avait coutume de vider. A des sensibilités dangereuses on opposera des sensibilités innocentes, comme l'agriculture, le jardinage; on fuira l'oisiveté; on ramassera des curiosités de la nature et de l'art; on fera des expériences et des recherches; on s'engagera dans quelque occupation indispensable, si on n'en a point, ou dans quelque conservation ou lecture utile et agréable. En un mot, il faut profiter des bons mouvements, comme de la voix de Dieu qui nousappeHe,pourprendredesrésolutionsefli caces. Et comme on ne peut pas faire toujours l'analyse des notions des vrais biens et des vrais maux jusqu'à la perception du plaisir et de la douleur qu'ils renferment, pour en être touché; il faut se faire une fois pour toutes, cette loi, d'attendre et de suivre détonnais les conclusions de la raison, comprises une bonne fois, quoique non aperçues dans la suite et ordinairement par des pensées sourdes seulement et destituées d'attraits sensibles; et cela pour se mettre
enfin dnns la possession de l'empire sur les passions, aussi bien que sur les inclinations insensibles ou inquiétudes, en acquérant cette accoutumance d'agir suivant la raison, qui rendra la vertu agréable et comme naturelle. Mais il ne s'agit pas ici de donner et d'enseigner des préceptes de morale, ou des directions et adresses spirituelles pour l'exercice de la véritable piété; c'est assez qu'en considérant le procédé de notre âme, on voie la source de nos faiblesses, dont la connaissance donne en môme temps celle des remèdes.