CHAPITRE PREMIER
Joie et changement de sainte Thérèse au moment où elle prit l'habit de religieuse.
Je crois pou voir dire avec vérité, que quand .ïaurais été prête à rendre l'esprit, je n'aurais pas souffert davantage que je le fis au sortir de la maison de mon père pour entrer dans le monastère : il me semblait que tous mes os se détachaient les uns des autres, parce que mon amour pour Dieu n'était pas assez fort pour surmonter entièrement celui que j'avais pour mon père et pour mes proches; et il était si violent, que si Notre-Seigneur ne m'eût assistée, je n'aurais jamais pu continuer dans ma résolution; mais il me donna la force de me surmonter moi-même, et ainsi je l'exécutai.
Dans le moment que je pris l'habit, j'éprouvai de quelle sorte Dieu favorise ceux qui se font violence pour le servir : personne ne s'aperçut de celle qui se passait dans mon cœur; chacun croyait, au contraire, que je faisais cette action avec grande joie. Mais dès que je me vis revêtue de ce saint habit, c'est alors que ma joie fut incomparable, et elle a toujours continué jusqu'à celte heure. Dieu changea en une très-grande tendresse la sécheresse de mon âme; je ne trouvais rien que d'agréable dans tous les exercices de la religion : je balayais quelquefois la maison dans les heures que je donnais auparavant à mon divertissement et à ma vanité; et j'avais tant de plaisir à penser que j'étais délivrée de ces vains amusements et de cette folie, que je ne pouvais assez m'en étonner, ni comprendre comment un tel changement s'était pu faire. Ce souvenir fait encore maintenant une si forte impression sur mon esprit, qu'il n'y a rien, quelque difficile qu'il fût, que je craignisse d'entreprendre pour le service de Dieu; car je sais, par diverses expériences, que quand c'est son seul amour qui nous y engage, il ne se contente pas de nous aider à prendre de saintes résolutions, mais il veut, pour augmenter notre mérite, que les difficultés nous étonnent, aHn de rendre notre joie et
notre récompense d'autant plus grandes, que nous aurons plus à combattre : et il nous fait même goûter ce plaisir dès cette vie par des douceurs et des consolations qui ne sont connues que de ceux qui les éprouvent. Je l'ai, comme je viens de le dire, expérimenté diverses fois en des occasions fort importantes; c'est pourquoi, si j'étais capable de donner conseil, je ne serais jamais d'avis, lorsque Dieu nous inspire de faire une bonne œuvre, et nous l'inspire plusieurs fois, de manquer à l'entreprendre par la crainte de ne la pouvoir exécuter, puisque, si c'est seulement pour son amour que l'on s'y porte, elle ne saurait ne pas réussir par son assistance, rien ne lui étant impossible. Qu'il soit béni à jamais.
Ainsi soit-il.