‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 35 sur 454 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les troubles de la religion, en France, ont engagé sainte Thérèse à établir une observance si étroite dans son ordre.

J'appris, lorsqu'on commença à fonder le monastère de Saint-Joseph d'Avila,les troubles de France, le ravage qu'y faisaient les hérétiques, et combien ils s'y fortiliaient de jour en jour; j'en fus très-vivement touchée; je pleurais en la présence de Dieu, et le priais de remédier à un si grand mal. 11 me semblait que j'aurais donné mille vies pour sauver une seule de ce grand nombre d'âmes qui se perdaient dans ce royaume. Mais voyant que je n'étais qu'une femme, et encore si mauvaise et très-incapable de rendre à mon Dieu le service que je désirais, je crus, comme je le crois encore, que, puisqu'il a tant d'ennemis et si peu d'amis, je devais travailler de tout mon pouvoir à faire que ces derniers fussent bons.

Ainsi , je résolus de faire ce qui dépendait de moi pour pratiquer les conseils évangéliques avec la plus grande perfection que je pourrais, et tâcher de porter les religieuses avec qui je vivais, à faire la même chose. Dans ce dessein, je me confiais en la grande bonté de Dieu, qui ne manque jamais

LSPRIT I)Ii SAINTE THERESE — PART. 11.

d'assister ceux qui renoncent à tout pour l'amour de lui; j'espérai que ces Ijonnes Mlles (''tant telles que mon désir se les figuuiit, mes défauts seraient couverts par leurs vertus, et je crus que nous pourrions contenter Dieu en quelque chose, en nous occupant toutes à prier pour les prédicateurs, pour les défenseurs de l'Eglise, et pour les nommes savants qui soutiennent sa querelle.

0 mon Rédempteur ! comment puis-je entrer dans ce discours sans me sentir déchirer le cœur? Quels sont maintenant les Chrétiens? Faut-il que vous n'ayez point de plus grands ennemis que ceux que ^>ous choisissez pour vos amis, que vous comblez de plus de faveurs, parmi lesquels vous vivez, et à qui vous votis communiquez par les sacrements? Certes, monDieu, celui qui quille aujourd'hui le monde, ne quitte rien; car que pouvons nous attendre des hommes, puisqu'ils ont si peu de fidélité pour vous-même ? Méritonsnous qu ils en- aient davantage pour nous que pour vous; et leur avons-nous fuit plus de bien que vous ne leur en avez fait, pour espérer qu'il» nous aiment plus qu'ils ne vous dimcnl ? Que pouvons-nous donc attendre du monde, nous qui, par la 'miséricorde de Dieu, avons été tirées du milieu de cet air si contagieux et si mortel?

J'avoue toutefois que je ne puis voir tant d'Ames se perdre sans en être outrée de douleur : je sais que pour celles qui sont déjà perdues, il n'y a plus de remède; mais je souhaiterais qu'au moins il ne s'en perdit point davantage.

0 mes fi 1 les en Jésus-Christ! aiJez-moi à prier Notre-Seigneur de vouloir remédier à un si grand mal : c'est pour ce sujet que nous sommes ici assemblées , c'est l'objet do noire vocation , c'est le juste sujet de nos larmes, c'est ce à quoi nous devons nous occuper, c'est où doivent tendre tous nos désirs, c'est ce que nous devons sans cesse demander à Dieu, et non pas nous employer à ce qui regarde les affaires séculières. Car je confesse que je me ris, ou plutôt que je m'afflige, de voir ce que quelques personnes viennent recommander avec tant d'instances à nos prières, jusqu'à désirer même que nous demandions pour ellesàDieude l'argent et des revenus; au lieu que je voudrais, au contraire, |le prier de leur faire la grâce de fouler aux pieds toutes ces choses. Je veux croire que leur intention n'est pas mauvaise; mais je tiens pour certain que Dieu ne m'exauce jamais en de semblables occasions. Quoi ! toute la chrétienté est en feu, et nous perdons le temps en des demandes qui, si Dieu nous les accordait, ne serviraient peut-être qu'à fermer à une âme la porte du ciell Mon, assurément, mes sœurs, ce n'est pas ici le temps de traiter avec Dieu pour des aflfcir.es si peu importantes; et s'il ne fallait avoir quelque égard à la faiblesse des hommes qui cherchent en tout de la consolation qu'il serait bon de leur donner si nous le pouvions, je serais fort aise que chacun sût que en n'est l'as pour de semblables intérêts que Ton doit

prier Dieu avec tant d'ardeur dans nos monastères.

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