BAGUETTE DIVINATOIRE
(T. V, p. 106, Epist. ad Magliabechium.)
Les philosophes disputent en France à l'occasion de la baguette divinatoire d'un certain paysan qu'on a fait venir à Paris de Lyon, où i'on assurait qu'il avait, au moyen de sa baguette, découvert de la manière la nias surprenante des assassins et des voleurs. Plusieurs ont cru ce fait, même parmi les cartésiens; et ils en ont cherché les raisons dans les effluences de la matière subtile ; mais enfin la fraude a été reconnue. Pour moi, sur le premier bruit de cette prétendue merveille, j'avais écrit que je n'v ajoutais point de foi. Un savant a composé en France un ouvrage sur ce sujet, où il
avance qu'il est au moins indubitable qu'on jieut découvrir les mines de métaux par le moyen de cette baguette : et j'avoue que la plupart des auteurs ont adopté ou favorisé, par leur silence, cette erreur populaire. Mais il est aujourd'hui bien avéré, même dans toutes les mines de Bohême, que c'est une erreur. On y banda les yeux à un de ces prétendus devins, et on lui fit chercher la mine qu'il avait auparavant indiquée avec sa baguette; mais il la chercha en vain, quoiqu'on le ramenât plus d'une fois sur le lieu. Sa baguette ne fit aucun mouvement dans le temps où, suivant les principes de son art, elle aurait dû tourner avec plus de force.
J'ajoute à ce que je vous avais écrit en français, sur la baguette divinatoire (Epist. ad Tentzelium, t. V, p. 402), ce que j'en ai appris depuis ce temps de la propre bouche de la duchesse, veuve de l'illustre prince Jean- Frédéric, revenue de France en Allemagne, il y a peu de temps, qui elle-même a fait tie en sa présence. Il avait fait venir Aimar do Lyon, dans le dessein d'approfondir les merveilles qu'on en débitait : après l'avoir tourné de différentes façons, et l'avoir confondu, ils l'obligèrent enfin de confesser sa supercherie. Ce pauvre homme craignant de n'en être pas quitte pour être convaincu, supplia qu'on lui fît grâce, rejetant sa faute venir dans son palais Jacques Aimar, ce fameux maître de rhabdomancie , et qui s'est assuré, après un examen attentif, que tout son art n'était qu'une illusion. Le prince de Condé, son beau-frère, s'est très-curieusement occupé de la même recherche, parmoins sur sa propre hardiesse que sur la crédulité de plusieurs personnes qui avaient voulu être trompées, qui l'avaient en quelque sorte contraint à des choses que luimême, d'ailleurs, n'aurait jamais osé promettre, enfin qui l'avaient poussé si loin, qu'il lui avait été comme impossible de reculer. Le prince lui pardonna volontiers : mais quelques personnes lui conseillaient de ne point divulguer la tromperie et de sauver la réputation du personnage, ou de son art, parce qu'il était constant, disaientelles, que les voleurs et d'autres scélérats étaient dans les plus vives alarmes, et que, sur le bruit de son arrivée dans quelques lieux, des restitutions avaient été faites. Mais ce grand prince et notre duchesse jugèrent que l'intérêt de la vérité devait l'emporter sur cette considération de l'utilité publique. J'ai été moi-même intéressé à publier la supercherie, car mes amis me taxaient presque d'opiniâtreté sur ce que je refusais constamment de céder à l'autorité de tant de personnes graves qui se donnaient pour avoir été témoins oculaires. Mais j'aurais cru, en y cédant, trahir la cause de la nature aux lois de laquelle les faits qu'on racontait paraissaient évidemment contraires. Et il n'y a pas longtemps que j'écrivais à Parasius que ce problème moral ou logiqu ), comment à Lyon tant d'insignes personna es avaient été induits en er-
reur, me paraissait plus important et plus digne d'examen que ce faux problème physique auquel il est à regretter que Vallemont ait consacré une partie de ses veilles, comment une baguette de noisetier opère tant de merveilles. Car cette question morale, approfondie avec le soin que mérite son importance, nous découvrirait l'origine souvent spécieuse d'un grand nombre d'erreurs populaires. Ce fait que je vous ai rapporté étant constant par l'autorité d'une grande et très-judicieuse princesse, je consens volontiers que vous le rendiez public sur mon témoignage, afin qu'un exemple si récent nous rende dorénavant plus circonspects à croire des narrations merveilleuses. Car il est certain que si le prince de Condé n'eût fait autant de dépense, et n'eût pris autant de soin pour éclaircir la chose, nous serions encore dans l'embarras, et nous aurions encore à disputer avec certains esprits qui aiment mieux être trompés par des fables merveilleuses qu'acquiescer à la vérité toute nue.