LXXXII. Les âmes agissent suivant les lois
des causes finales, par des appétits, des fins et des moyens. Les corps agissent suivant les lois des causes efficientes ou des mouvements; et ces deux règnes, l'un des causes efficientes, l'autre des causes finales, sont harmoniques entre eux.
LXXXI1I. Descartes a compris que l'âme ne pouvait donner de force aux corps, parce que la même quantité de forces se conserve toujours dans la matière ; il a pourtant cru qu'elle pouvait changer leur direction. Mais il n'a donné dans cette erreur que parce qu'on ignorait de son temps cette loi de la nature, qui veut que la même direction totale subsiste toujours dans l'ensemble de la matière. Si cette loi lui eût été connue, il serait tombé dans mon système de l'harmonie préétablie.
LXXXIV. Dans ce système, les corps agissent comme si, par impossible, il n'y avait point d'âme, et les âmes agissent comme s'il n'y avait point de corps; et tous les deux agissent comme s'ils influaient réciproquement l'un sur l'autre.
LXXXV. Quant à ce qui concerne les esprits ou les âmes raisonnables, quoique je trouve que mes principes s'appliquent également à tous les vivants et à tous les animaux, c'est-à-dire, que l'animal et l'âme ne commencent qu'avec le monde et ne finissent qu'avec lui: il y a pourtant cela de particulier dans les animaux raisonnables, que leurs animalcules spermatiques, en tant que tels, ont seulement des âmes ordinaires ou sensitives; mais dans ceux qui sont élus pour ainsi dire, et qui, par la voie de la conception actuelle, parviennent à la nature humaine, les âmes sensitives s'élèvent au grade de la raison et à la prérogative des esprits.
LXXXVI. Outre les autres différences qui se rencontrent entre les âmes ordinaires et les esprits, et dont j'ai déjà exposé une partie, il en est encore une, c'est que les âmes en général sont les miroirs des vivants, ou les images de l'univers des créatures; mais les esprits sont de plus les images de la Divinité même, ou de l'auteur de la nature; images qui peuvent connaître le système de l'univers, et à la faveur d'une faible lumière d'architecture, en imiter quelques parties, puisque chaque esprit est une sorte de divinité dans son genre.
LXXXVI1. C'est par là que les esprits sont capables d'entrer en quelque société avec Dieu, et que Dieu, par rapport à eux, non-seulement est auteur comme il l'est par rapport à toutes les autres créatures, mais qu' il est encore de plus à leur égard et monarque et Père, c'est-à-dire, qu'il a de plus avec eux la relation d'un monarque à ses sujets, et d'un père à ses enfants.
LXXXV1I1. D'où l'on conclut facilement que la collection de tous les esprits constitue la cité de Dieu, c'est-à-dire l'état le plus parfait sous le plus parfait des monarques.
LXXXIX. Cette cité de Dieu, cette monarchie vraiment universelle, c'est le monde moral dans le monde naturel : rien dans les œuvres de Dieu de plus sublime et de plus divin; c'est d'elle véritablement que Dieu tire sa gloire; car comment concevoir cette gloire existante, s'il n'était pas des esprits qui connussent et qui admirassent sa grandeur et sa bonté. Ce n'est même qu'à l'égard de cette divine cité, que se manifeste et s'exerce la bonté de Dieu proprement dite, tandis que sa sagesse et sa puissance éclatent dans toutes les autres parties de ses œuvres.
XC. Il existe une harmonie parfaite entre les deux règnes naturels, celui des causes efficientes et celui des causes finales, ainsi que nous l'avons établi plus haut : mais il existe encore une autre harmonie entre le règne physique de la nature et le règne moral de la grâce, c'est-à-dire, entre Dieu considéré comme l'architecte de la machine du monde, et le même Dieu considéré comme le monarque de la divine cité des esprits.
XCI. C'est en conséquence de cette harmonie, que les choses mènent à la grâce par les voies de la nature, et que ce globe, par exemple, doit être détruit et réparé par des moyens naturels, dans les moments où le gouvernement des esprits l'exigera, pour le châtiment de quelques-uns et la récompense des autres.
XCII. On peut même assurer que Dieu, en tant qu'architecte, satisfait parfaitement à Dieu en tant que législateur ; qu'ainsi Ips punitions doivent suivre les fautes, en vertu de l'ordre de la nature et de la structure mécanique de l'univers, et que les bonnes actions entraînent aussi leurs récompenses
avec elles, par des moyens qui sont mécaniques à l'égard des corps, quoique ces punitions et ces récompenses ne puissent pas et ne doivent pas même toujours s'exécuter sur-le-champ.
XC1II. Enfin, sous ce gouvernement le plus parfait de tous, il n'y a point de bonne action sans récompense, ni de mauvaise action sans châtiment; et tout doit tendre au salut des bons, c'est-à-dire, de ceux qui dans ce grand royaume sont contents du gouvernement de Dieu, se confient dans sa providence, aiment, imitent, comme il convient, l'auteur de tout bien, et tirent leur bonheur de la vue de ses perfections, suivant la nature de l'amour pur et véritable, dont l'essence est de faire goûter du plaisir dans la félicité de l'objet qu'on aime. Ainsi les personnes sages et vertueuses s'efforcent d'exécuter tout ce qui paraît conforme à la volonté de Dieu antécédente et présomptive ; et néanmoins acquiescent pleinement à tout ce qui arrive par sa volonté secrète, conséquente et décisive ; parce qu'elles ne doutent point que si l'ordre de la nature était suffisamment dévoilé à nos yeux, nous verrions que tout est infiniment au-dessus de ce que pourrait désirer l'homme le plus sage, et qu'il est impossible de concevoir rien de meilleur par rapport à l'univers en général, et même par rapport à nous en particulier; pourvu toutefois que nous adhérions, comme il est juste, à l'auteur de toutes choses, non-seulement comme à l'architecte et la cause efficiente de notre essence, mais encore comme à notre maître et à notre cause finale, comme à l'être qui seul peut remplir nos vœux seul peut nous rendre heureux.