DES LETTRES INEDITES DE LEIBNITZ A M. ARNAUD
M. Leibnitz croit que M. Arnaud, clans le livre de la Perpétuité de la Foi, a complètement battu les calvinistes.
Ex epist. ined. ail Arnaldum.
J'ai vu il y a quelques jours M. Ir baron de Boinebourg, cet excellent personnage qui réunit à une capacité extraordinaire le plus grand zèle pour l'unité de l'Eglise et la rélorme des mœurs. Nous parlâmes de vous : et la conversation tomba bientôt sur l'ouvrage où vous établissez si bien, contre les partisans du sens figuré, la vérité et, pour m'exprimer ainsi, la réalité du mystère, par la perpétuelle tradition des saints pères. Nous avons l'un et l'autre félicité l'Eglise d'avoir enfin trouvé un défenseur qui, après avoir battu complètement ses adversaires , les a
fioussés sans relâche, et ne leur a pas laissé le oisir de respirer. Jusqu'alors on avait combattu rarement de pied ferme: tout semblait s'être réduit à de légères escarmouches qui ne pouvaient donner aucun résultat décisif. Aujourd'hui que les adversaires ne peuvent plus s'appuyer sur ce consentement des saints pères dont ils s'étaient glorifiés jusqu'alors , je ne doute pas qu'ils ne se réfugient auprès de leurs vieilles troupes, qui n'ont pas encore été jusqu'à ce moment assez battues : je veux dire qu'ils ne se retranchent sous les arguments de Y impossibilité ; car ce n'est plus qu'à la faveur de ces impossibilités prétendues que l'armée ébranlée des figuristes espère pouvoir se soutenir contre le consentement de tous les siècles et de toutes les nations chrétiennes : et c'est d'après cela qu'ils soutiennent hautement qu'il vaut mieux admettre partout dans les Ecritures des tropes ou des figures, que des absurdités, telles que la présence d'un même corps en plusieurs lieux à la fois (1).
(1) Quand le traité de la Perpétuité de lu Foi parut, on l'attribua à Arnaud. On convient assez généralement aujourd'hui que Nicole est le véritable niiteur. Ce morceau renfermant un témoignage important contre les calvinistes , nous avons cru devoir mettre sous les yeux du lecteur le texte latin de Leibnitz.
« Ad cucharislicos tuos lahores delapsi sumus, quibus myslerii veritas atque, ut sic dicam, realitas, perpétua sanctorum patruni tradilione, contra signilicalores asserilur. Et gralulati sumus Ecclesiaj nactre tandem qui, repelilis replicalionihns insistons , iiihil respirationis eoneederet adversariis semel deprensis. Haclcnus enim laro siataria pugna inita est , sed desnltoriis lantum velitalionibus exitu cariluris, cerlalum esse videbalur. Tum ego non dnbilo , quin depulsa a te adversaria pars gloriatione illa de consiuisu velerum, rcceplum cecinit ad triarios suos, haelenus non salis vicios; id est, argumenta impobtibiliialis, qnibus solis labanlcm aciem significatorum eliam contra omnium seciilorum geniiumqne christiaiiaruin consensum se putaul sustineie posse, et tropos unique potius quant absurdilates ferendas clamant. »
Leibnitz croit que l'athéisme ou du moins te naturalisme ( c'est-à-dire une religion purement naturelle ) , sera la det niêre des hérésies : il exhorte M. Arnaud à combattre l'un et l'autre, et il fait connaître le motif principal de son application à la philosophie, ainsi que le fruit qu'il en a tiré.
Ex epist. ined. ad Arnaldum.
Nous voyons naître un siècle qu'on peuv appeler philosophique ; siècle où un désir plus empressé de connaître la vérité s'est répandu hors des écoles, et a gagné jusqu'au» personnages destinés au gouvenement ou à l'administration des états : et c'est aux difficultés qui touchent de tels personnages qu'i1 importe surtout de satisfaire, si on ne veut pas que la religion trouveà sa propagation un obstacle invincible, et qu'un grand nombre des conversions quiauraient lieu soient seulement des conversions palliées. Rien n'est plus propre à confirmer l'athéisme, ou du moins, le naturalisme, qui fait de si grands progrès depuis quelque temps , et à renverser par les fondements la foi de la religion chrétienne, déjà bien ébranlée dans le cœur de plusieurs personnages, méchants, il est vrai, et à ce litre méprisables, mais considérables par le rang qu'ils tiennent dans le monde; rien n'est, dis -je , plus propre à autoriser ce désordre, s'il est prou\é, d'un côté , que les mystères de la foi ont été crus de tout temps par tous les chrétiens, s'il est en même temps prouvé, de l'aulre, par des arguments fondés sur la raison, que les mystères sont absurdes. L'Eglise renferme aujourd'hui dans son sein beaucoup d'ennemis plus redoutables que les hérétiques mêmes; et il est vraiment à craindre que la dernière hérésie ne soit l'athéisme, ou du moins le naturalisme (1),
(1) Celte prédiction de Leibnitz est très-remarquable. Il ne serait pas difficile, en réfléchissant, d'en apercevoir les fondements. Ira-l-on effeclivement contester opinâtrément sur le sens des saintes Ecritures , lorsqu'on est ou qu'on doit être tout occupé d'en maintenir, contrôles incrédules, et d'en prouver, la véracité et l'authenticité ?
11 y a dans la copie dont nous faisons usage un mot qui nous a embarrassés, ce mot c'est publicatiis. Nous avons cru d'abord que c'était une faute et qu'il fallait lire pulliatus. Voici le texte de Leibnitz : Meluendum est ne hœresinm ullima sit, si non allieismus, stittem nattiralismus vublicatus.et muliumelanhmus, etc. On comprendrait bien ce que c'est qu'un naturalisme pntlié ; mais on ne sait pas d'abord ce que c'est qu'un naturalisme publié. Nous avons cru dévoir consulte Feder. Voici ce qu'il a bien voulu prendre la peine de nous écrire le" 19 avril 1809 :
« Les passages , dans la lettre de Leibnitz à Arnaud, qui vous paraissent incorrects, le sont vraisemblablement. Nous n'avons plus de ces lettres que des copies anciennes, qui, quoique revues et corrigées (mais non par la main de Leibniiz), semblent n'eue pas d'un homme intelligent. Les originaux, etc. Dans Pa tienne copie nui nous est rcs;ée, il y a très-dis-
MM
vous pouvez en ce genre, dans le > 1' Art de penser, ouvrage (l'une grande eur, et qui, quel qu'en soit l'auteur, ainement sorti de votre école. J ai eu
et iemahomélisme, qui, ne proposant àcroire nue "ès-peu de dogmes et à pratiquer que auelques rits, a prévalu en conséquence dan presque tout 1 Orient. Rien ne se rapproche davantage de ce naturalisme et du uïahométisme que la doctrine des soc.n.ens qui se sentent aujourd'hui assez forts pour ever la tête dans la Grande-Bretagne et dans le cœur même de la Germanie, ou ils ont déjà séduit par leurs subtilités la plupart des bons esprits. C'est contre les sectateurs ? 'es amis de ce naturalisme, qui se font un jeu, à la faveur de leur philosophie, de tourner en ridicule la simplicité des anciens, que nous devons aujourd'hui diriger nos attaques. Mais je ne connais guère que vous, monsieur, depuis que nous avons perdu M. Pascal, qui, possédant le très-rare avantage de joindre en un haut degré aux lumières de l'érudition celles de la philosophie, puissiez combaltre avec succès dans le champ de 1 une et de l'autre de ces sciences. J'ai la preuve de ce que vous pouvez en ce genre, dans le
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traité de!
profonde est certaine
l'honneur de vous dire que j ai fait sur la matière dont il s'agit beaucoup de recherches que je crois pouvoir être d un grand avantage dans une affaire d une si haute importance. , . ..
L'illustre baron de Boinebourg auquel j avais communiqué, il y a déjà quelques années, tout ce qui m'était venu en pensée pour démontrer la possibilité des mystères de la foi et surtout du mystère de l'eucharistie, cl qui en avait jugé très-favorablement, m a exhorté fortement de saisir l'occasion qui se présente de vous écrire, et de soumettre a Votre jugement tous mes principes et toutes mes découvertes philosophiques. Je le lais sur son autorité, et dans la confiance que m'inspirent votre religion et votre vertu. La nature des matières que je traite vous fera excuser, à ce que j'espère, la longueur de ma lettre. Mais avant de commencer, trouvez bon, je vous prie, que je reprenne de plus haut l'ordre et le plan de mes études.
Au milieu de tant d'affaires qui m occupent , je crois qu'il n'est rien qui m ait occupé plus fortement dans le court espace de mes jours qui se sont déjà écoulés , que ce qui pourrait m'assurer de la vie future : et l'avoue que c'a été incomparablement le plus fort des motifs qui ont excité et soutenu mon application à la philosophie ; mais aussi je reconnais que j'ai tire de cette application un bien grand avantage, je veux dire la tranquillité de l'âme et la faculté de pouvoir dire avec vérité que j'ai démontre quelques points dont les uns jusqu'ici étaient crus seulement , et les autres , quoique d une grande imporlance, étaient pleinement ignores. Je voyais que la géométrie ou la philosophie du
tinclemcul, saltcm naturalismus pnblicatus. Si le mot vublkatus est gcniiintw. il fc'»1 peut-être entendre le naturalisme déclaré publiquement, comme 1 unique ■Taie religion, comme on a déjà essaye de l;ure,» etc.
lieu ( de loco ) conduisait à la philosophie du mouvement, et la philosophie du mouvement à la science de l'esprit. J'ai donc d abord démontré sur le mouvement quelques propositions d'une grande importance.
La présence réelle et la transsubstantiation n'ont rien qui répugne, d'après la philosophie de Lcibnitz : conciliation des catholiques et des luthériens sur le point principal de leur controverse.
Exepist. ine'l. ait Arnaldum.
M. le baron de Boinebourg sait que, depuis quatre ans, je me suis fortement occupé de montrer la possibilité des mystères de l'eucharistie , ou, ce qui revient au môme, de les expliquer de manière que, par une continue et exacte analyse, nous parvenions enfin à des principes ou à des postulata sur la puissance divine, ou évidents ou arcordés. C'est ainsi qu'un géomètre esl censé avoir enfin résolu un problème, ou avoir établi qu'un certain mode ne répugne pas, et en avoir démontre la possibilité, lorsqu'il l'a réduit ou rappelé à d'autres problèmes déjà résolus , ou a des problèmes qui n'ont besoin d'aucune solution , c'est-à-dire a des demandes ou à des postulata, comme parlent les géomètres, qui sont aux problèmes ce que les axiomes sont aux théorèmes : 3t j2 crois en être venu heureusement à bout lorsque j'ai reconnu que ce n'est pas dans 1 etendue que consiste l'essence du corps..., et même que la substance du corps est sans étendue. 11 a paru enfin très-nettemenl en quoi la substance différait des espèces; et 1 on a vu la raison qui fait clairement comprendre que Dieu peut faire en sorte que la substance du même corps soit à la fois en plusieurs lieux distants les uns des autres, ou, ce qui revient au même, existe sous plusieurs espèces. Car nous prouverons aussi, ce qui n'était venu en pensée a personne, que la transsubstantiation et la présence réelle du même corps en plusieurs lieux ne diffèrent pas en dernière analyse, et qu on ne peut pas dire qu'un corps soit en plusieurs lieux distants les uns des autres, autrement qu'en concevant que sa substance existe sous diverses espèces ou apparences. Car la substance seule du corps n'est pas sujette à l'étendue et par conséquent aux conditions du lieu, comme nous le prouverons nettement quand nous expliquerons ce que c'est que cette substance, ce qui est le point capital, et par conséquent que la transsubstantiation, pour me servir d'une expression très-sagement employée par le concile de Trente! et que j'ai édaircie d après saint Thomas , n'est point contraire a la confession d'Augsbourg, et même en est une conséquence f qu'ainsi il ne reste plus en rc les deux partis (les catholiques et les luthériens) d'autre question que de savoir s. l présence réelle ou la transsubstantiation , Eue je montrerai être renfermées 1 une dans l'autre, sont instantanées, ou ne subs.su qu'au moment de ïusaue ou de la réception
de l'eucharistie, comme le veut la confession d'Augsbourg, ou bien si, étant commencées au temps de la consécration , elles subsistent jusqu'au temps de la corruption îles espèces , comme l'enseigne l'Eglise romaine.
Ce point de controverse, au reste, n'appartient point à la question présente : car l'un et l'autre sentiment est également possible, et la durée ne fait rien à la nature de la chose. C'est à l'Ecriture sainte el«à la tradition de l'Eglise seules qu'il appartient de nous faire connaître lequel des deux le Seigneur a voulu.
Cette question terminée, il reste encore à décider si l'on doit un culte à l'hostie consacrée : et c'est, dans cette matière, le seul différend tenant à la pratique, qui subsiste entre le concile de Trente et la confession d'Augsbourg. ( Je ne parle pas de la communion sous une ou deux espèces qui n'a aucun trait au mode du mystère. ) Car si le corps de Notrc-Seigneur dans l'eucharistie n'est présent qu'au moment où on le reçoit, ou, comme on dit, au moment de l'usage, l'hostie ne doit pas être adorée avant qu'on la prenne, et on ne peut plus l'adorer après qu'elle est prise.
La conséquence ultérieure, c'est que, sur le fond et la manière du mystère, si vous exceptez la durée, les partis opposés sont d'accord sans le savoir, et on ne peut rien imaginer de plus propre à confondre ceux qui prétendent que dans les preuves et les défenses , soit de la présence réelle, soit de la transsubstantiation, nous n'usons que de sophismes.
Mais qu'est-ce que la substance du corps , et quelle est la différence d'avec les espèces? J'espère que je donnerai à ces deux points le même jour que j'ai donné à la pensée et au mouvement.
Au reste je soumettrai tout mon travail à votre jugement. J'ose espérer que votre suffrage lui vaudra des approbateurs , et un succès qui sera de quelque avantage pour procurer la réunion des esprits et défendre noire foi contre des insultes dont elle ne s'est garantie jusqu'à présent que par le refus d'accepter cette espèce de combat.
Cet obstacle qui épouvantait tant de gens d'esprit étant levé , une très-grande porte s'ouvrira pour le retour à l'unité.
Leibnitz lit avec la plus grande application toits les auteurs gui ont écrit contre la religion : et il sort de cette lecture plus affermi que jamais dans sa croyance.
Ex epist. ined. ad Arnaldum.
Pour vous inspirer, monsieur, plus de confiance dans les promesses que je viens de vous faire, je dirai un mot du zèle et de la constance que j'ai mis dans mes recherches sur la religion : d'abord, de mon naturel, je suis assez éloigné de la crédulité; mais je me suis mis au-dessus de moi-même, j'oserai presque dire au-dessus de ma foi ; car j'ai cru que, dans une affaire de si grande im-
portance , ne pas examiner en toute rigueur était une prévarication. J'ai donc recherche avec soin et lu avec grande attention tous les auteurs qui ont attaqué notre foi avec plus d'acharnement et ceux qui l'ont défendue avec plus de force; je n'ai pas voulu avoir à me reprocher à cet égard la moindre négligence. J'ai fait en sorte, dans mon travail sur la religion , qu'aucune objection , qu'aucune considération de quelque poids ne pût m'échapper. Tout ce que Celse autrefois, Vanmi du temps de nos pères et, du temps de nos aïeux et de nos bisaïeux, Ochin, Servet, Puccius , ont publié de dangereux, je l'ai lu , je l'avoue, et sans avoir eu lieu de me repentir de ma curiosité. J'ai lu même encore avec beaucoup d'attention les dialogues de Bodin , qui ne sont point encore imprimés, et qui ne devraient jamais l'être si on prend en quelque considération la piété; dialogues auxquels il a donné pour titre : de Arcanis sublimium , et dans lesquels, à la faveur de la liberté que donne ce genre d'écrire, il a répandu le venin de presque toutes les sectes. Mon attention s'est encore portée sur ce qu'ont objecté contre la religion chrétienne Prnelus et Simplicius , Pomponatius , Averroès et d'autres semblables demi-chrétiens ; enfin j'ai lu avec curiosité tous les auteurs chrétiens connus pour avoir écrit avec plus de liberté que les autres, tels que Lullc, Valla, l'un et l'autre Pic, Savonarole, Weselus de Groninguc, Tritheme, Vives, Slenchus, Patrilius , Mostcllus, Naclantius, de Dominis , Paul Servile , Campanella , Janser.ius avec ses disciples , Honoré Fabry, Valerianus, Thomas Bonarlès, Thomas Anglus, cl, d'un autre côté, Biblîander, Jordanus Brunus , Acontius , Taurellus , Arminius , Herbertus, Episcopius, Crotius, Calixle, Forclii. Andrée, Jo. Valent. , Hobbes , Claubergius, l'auteur de la Philosophie interprète de V Ecriture sainte, l'auteur de la Liberté de philosopher, deux auteurs qui ont depuis peu causé des troubles dans les Pays-Bas; en un mot , j'ai lu tous les auteurs qui sont censés n'avoir pas toujours suivi les routes communes ; enfin je n'ai pas dédaigné d'étudier encore les subtilités des sociniens, gens dont on peut dire que, quand ils pensent bien, rien n'est meilleur, et quand ils pensent mal, rien n'est pire : cum bene, nihil melius; cum maie, nihil pejus. 11 est résulté pour moi de toutes ces lectures un effet entièrement opposé à celui qu'appréhendaient les personnes qui blâmaient ma conduite ; car rien ne m'a rassuré et confirmé davantage dans mes premiers sentiments que de voir que ces hommes en réputation d'être si redoutables , non seulement n'avaient pu m'ébranler, mais n'avaient servi qu'à me faire voir plus à fond la vérité, et à m'i aspirer la confiance que je l'avais trouvée. Le poète l'a dit : Quelquefois deux poisons mêlés ensemble deviennent un remède :
Eleuni fat.i volunt, bina vrnena juvaot.
Car en voyant d'un côté les hautes pensées de tant de grands génies, et de l'autre, les er-
reurs pitoyables dans lesquelles ils sont tombés, j ai souvent admiré en moi-même la providence de Dieu, qui les oppose tellement l'un à l'autre, qu'un lecteur judicieux peut tirer de leurs écrits, et se former un corps vraiment admirable des plus excellents documents , si son attention se porte principalement sur les endroits de leurs ouvrages où ces auteurs sont d'accord avec la tradition de l'Eglise catholique.
PI Si d'éléments de droit naturel et conséquences.
Ex epist. ined. aJ Arnaldum.
Je me propose de donner et de renfermer dans un très-petit livre, des éléments du droit naturel où tout serait démontré parles seules définitions. D'après mes définitions :
L'homme de bien ou l'homme juste est celui qui aime tous les hommes.
L'amour est le plaisir qu'on tire du bonheur des autres, et la douleur ou la peine que cause leur malheur.
Le bonheur est le plaisir sans mélange de douleur.
Le plaisir est le sentiment de l'harmonie.
La douleur est le sentiment de la discordance.
Le sentiment est la pensée Jointe à la volonté d'agir ou à la tendance a agir.
La variété nous plaît , il est vrai , mais quand elle se réduit ou tend à l'unité.
Je déduis de là tous les théorèmes du droit et de l'équité.
Car le licite ou ce qui est permis , c'est ce qui est possible à l'homme de bien.
Le devoir ou l'obligation , debitum , est ce qui est nécessaire à l'homme de bien. Il suit de là que l'homme juste, c'est-à-dire celui qui aime tous les hommes, tend aussi nécessairement à faire du bien à tous , même lorsqu'il ne le peut pas , que la pierre tend à descendre lorsqu'elle est suspendue.
Je montre que toutes les obligations sont remplies quand on a fait tous ses efforts pour les remplir; qu'aimer tous les hommes ou aimer Dieu , siège de l'harmonie universelle, est une même chose.
11 y a plus, que c'est une même chose d'aimer véritablement ou d'être sage; et qu'aimer Dieu par dessus tout , c'est aimer tous les hommes ou être juste.
Si plusieurs ont besoin d'être aidés ou assistés, et qu'on ne puisse les assister tous, on doit préférer celui de l'assistance duquel résultera en somme un plus grand bien.
Il suit de là que, dans le cas de la concurrence, et toutes choses d'ailleurs égales, il faut préférer le meilleur, c'est-à-dire celui qui notoirement aime davantage. Car le bien qu'on fait à celui-là se multiplie en se réfléchissant sur plusieurs; et par conséquent, en assistant celui-là, on assiste plusieurs autres : et même en général, toutes choses d'ailleurs égales, il faut préférer celui qui est déjà en meilleur état; car nous montrerons
que l'assistance suit la raison de la multiplication et non de l'addition.
Effectivement, si deux nombres , dont l'un est plus grand que l'autre, sont multipliés par un même nombre, la multiplication ajoutera davantage au nombre le plus grand, que n'aurait fait l'addition. Ainsi 5 multiplié par 2 donne 10 , et 10 , multiplié aussi par 2. donne 20; G multiplié par 2, donne 12, et l:i multiplié par le même nombre 2, donne 24. Il est clair que 5 s'est accru de 15, et G de 18. Donc en somme nous gagnons davantage en multipliant le nombre le plus grand par le même multiplicateur.
Cette différence entre l'addition et la multiplication est aussi d'un grand usage quand il s'agit de justice; car assister est multiplier, comme nuire c'est diviser. La raison en est que celui qu'on assiste ou qu'on aide est un être intelligent, et qu'un être intelligent, en se servant de ce qui lui est donné, peut appliquer tout à tous, ce qui est multiplier, ou , comme on dit en latin , in se invicem ducere.
Supposer que quelqu'un soit sage commo 3 et puissant commet; toute sa valeur sera 12 et non pas 7, parce que la sagesse peut mettre en action chaque degré de la puissance.
Et même dans les homogènes , celui qui possède cent mille écus d'or est plus riche que cent personnes qui possèdent chacune mille écus : car l'union de tous ces écus favorise leur emploi. Il gagnera en se reposant, tandis que les autres perdront même en travaillant. Il faut donc toujours , quand il s'agit d'assister et que la pauvreté est égale, préférer le plus sage ; et si la sagesse est égale, préférer celui qui est dans une plus grande aisance, comme celui que Dieu favorise davantage : car naître avec l'aptitude ou la disposition à la sagesse est un don de la fortune, c'est-à-dire de Dieu. Il suit de là que le domaine des choses vient ou du bonheur de ceux qui trouvent, eu de l'induslrio de ceux qui travaillent.
Celui qui possède ( nous supposons toujours toutes choses d'ailleurs égales ) doit encore être préféré, comme ayant élé plutôt favorisé par la fortune.
Au contraire , dans le cas de concours de deux personnes pour souffrir le même dommage, ou toutes les fois qu'il est question de perle ou de préjudice , il faut préférer celui qui a simplement commis une faute à celui qui a joint le dol à la fraude, et celui qui est dans le malheur ou l'infortune, aux deux premiers.
Il n'est presque rien dans la doctrine de la justice qu'on ne puisse déduire de ce qui précède; l'on peut même en déduire que ce prince est véritablement un héros, qui cherche sa gloire dans la félicité du genre humain.
J'ai même déduit de ces principes dins un petit schediasme toute la doctrine de la prédestination, et j'ai fait passer cet écrit , pour l'examiner, à quelques théologiens, les plus distingués de toutes les communions qui sonl
on Allemagne, en laissant ignorer à chacun d'eux le véritable auteur de cet écrit, et laissant ignorer à chacun que cet écrit eût été envoyé à d'autres qu'à lui. On a gagé, ce qui vous étonnera, que ces théologiens seront tous d'accord dans leur réponse , ce qui prouve qu'à la faveur de certaines définitions de mots reçues de tous les partis on ferait évanouir les contestations les plus échauffées et les plus importantes.
Grands principes de morale.
Lettre française de M. Leibnilza M. Arnauld, t. 2 de ta
collect. des œuvres de M. Arnauld, p. 47.
Pendant mon séjour à Rome et dans l'Italie, j'ai eu la satisfaction de converser avec plusieurs habiles gens, et j'ai communiqué à quelques-uns mes pensées particulières... Je voudrais que vous puissiez les examiner, et c'est pour cela que j'en ai fait l'abrégé que voici. Je pense donc que les intelligences ou âmes (1) capables de réflexion et de la connaissance des vérités éternelles forment «nsemble la république de l'univers, dont Dieu est le monarque; qu'une justice et police parfaite s'observe dans celte cité de Dieu, et qu'il n'y a point de mauvaise action sans châtiment , ni de bonne sans récompense proportionnée; que plus on connaîtra les choses , plus on les trouvera belles et conformes aux souhaits qu'un sage pourrait former; qu'il faut toujours être content de l'ordre du passé, parce qu'il est conforme à la volonté de Dieu absolue, qu'on connaît par l'événement ; mais qu'il faut tâcher de rendre l'avenir, autant qu'il dépend de nous , conforme à la volonté de Dieu présomptive ou à ses commandements. Travailler à faire du bien , sans se chagriner lorsque le succès manque , dans la ferme créance que Dieu saura trouver le temps le plus propre aux changements en mieux; que ceux qui ne sont pas contents de l'ordre des choses ne sauraient se flatter d'aimer Dieu comme il faut : que la justice n'est autre chose que la charité du sage ; que la charité est une bienveillance universelle dont le sage dispense l'exécution, conformément aux mesures de la raison, afin d'obtenir le plus grand bien; et que la sagesse est la science de la félicité, ou des moyens de parvenir au contentement durable, qui consiste dans un acheminement continuel à une plus grande perfection, ou au moins dans la variation d'un même degré de perfection...
Doctrine des sociniens , indigne de Dieu.
Lettre au landgrave de Hesse-Rliinfels,1691.
Quant aux sociniens, dont votre altesse sérénissime me parle, je n'approuve pas leurs sentiments ; et je trouve étrange qu'ils accordent des honneurs divins à Jésus-Christ, qu'ils ne reconnaissent que pour un simple homme , au lieu que l'Eglise catholique n'adore que la Divinité suprême et toute-puis-
/I1 On n'a point rapporté les principes ae pure nié lapliysique.
OKt/VRES COMPI.. DE M. Emery. !.
santé. Ils ont aussi des opinions très-mal fondées de Dieu et de l'âme, suivant le livre de leur Vorstius de Deo , assez approuvé des sociniens , et suivant la métaphysique d'un certain Stegmah, que j'ai vu manuscrite chez feu M. le baron de Boinebourg. Ils ont une idée très-basse de Dieu : il semble qu'ils l'attachent à un certain lieu, qu'ils lui refusent la prescience comme contraire à la liberté humaine ; et quant à l'âme, ils croient qu'elle devrait mourir naturellement avec le corps, mais qu'elle se conserve par grâce; au lieu que, selon la vraie philosophie, Dieu est une substance infiniment parfaite, dont la science, la présence et l'opération, n'ont point de bornes; et l'âme est une substance incorporelle . qui par conséquent ne saurait être détruite que par miracle, si Dieu la voulait anéantir exprès.
Leibnitz estime les œuvres de sainte Thérèse . et a tiré d'elle quelque avantage pour sa philosophie.
Lettre à André Morell, 1696.
J'ai lu avec plaisir et avec respect les précieux lambeaux des acles des martyrs de la primitive Eglise. Quant à sainte Thérèse, vous avez raison d'en estimer les ouvrages. J'y trouvai un jour celte belle pensée, que l'âme doit concevoir les choses comme s'il n'y avait que Dieu et elle dans le monde : ce qui donne même une réflexion considérable! en philosophie , que j'ai employée utilement dans une de mes hypothèses. J'ai encore trouvé des pensées solides dans sainte Catherine de Gènes.
Leibnitz conseille à M. Toland de distinguer la vraie religion d'avec la superstition , cl de faire remarquer combien il serait absurde d'admettre un Dieu de l'univers non intelligent : les anciens philosophes n'ont point eu cette idée (1).
Lettre à M. Jean Toland, 30 avril 1709.
J'ai reçu à mon retour le présent de votre livre avec l'honneur de votre lettre , et je vous en remercie. Mon absence a élé longue, autrement je vous aurais répondu plus tôt.
Il y a plusieurs bonnes remarques dans tous vos ouvrages , où je vous avoue facilement que Tite-Live n'était rien moins que superstitieux. M. Huet , en appliquant les fables des païens à Moïse , a voulu plutôt faire paraître son érudition que son exactitude, dont il a pourtant donné de bonnes preuves ailleurs ; et son livre des Démonstrations évangéliques ne laisse pas d'être très-
(I) Toland avait publié en 1709 un ouvrage dnni le titre f • s t : Adeisidemon sioo Titus Livius a snperslitione tiberatus. Il en lit présent à Leibnitz , ce qui donna lieu à ce savant d'écrire la lellre dont nous fusons usage; la minute de cette lettre :i élé sous nos yeux ; nous sommes étonné qu'écrivant à l'anglais Toland. Leiluiiiz l'ait éeiite. en français. Nous ayons découvert qu'elle est imprimée dans le deuxième volume des œuvres de Toland : M. DuUms Durait n'en avoir eu aucune connaissante
r.55 ŒUVRES COMPLETES DE M. EMERY
instructif, nonobstant qu'il s'y donne carrière en se jouant des mythologies (1).
Pour ce qui est de votre but, j'avoue qu'on ne saurait assez foudroyer la superstition , pourvu qu'on donne en même temps les
(1)M. Huet, 1res maltrailé dans l'ouvrage de Tolaud , lui a répondu sans se faire connailre, aiiiM que nous l'apprend M. l'abbé de Tilladet. M. Morin, de l'académie des belles-lettres, voulait bien lui prêter son nom : la réponse est sous la forme d'une lettre que M. Morin est censé écrire à M. Huet. Cette lettre ou réponse est la cinquième des Dissertations recueillies par M. L. de Tilladet, et imprimées en 1712 en deux volumes. M. Toland n'y est pas autant épargné que dans la lettre de Leibnitz, qui semble avoir poussé, a l'égard de cet auteur, les ménagements trop loin. Nous en citerons quelques traits.
« Il est temps, dit M. Morin, p. 449, de mettre en évidence l'horrible impiété de cet alliée. ... Ce ii'ei pas à vous qu'il en veut, monsieur, c'est Dieu même qu'il attaque : c'est Dieu qu'il veut détruire, c'est sa religion qu'il veut abolir. Le seul Dieu qu'il reconnaît, c'est la nature et la machine du monde mue mécaniquement et aveuglément par elle-même, el sans le secours d'aucune intelligence agissante. C'est là le Créateur de toutes choses, c'est leur premier principe et leur dernière lin :el la seule religion qu'il faut suivre, ce sont les lois de la i.atvc Cette folle opinion n'est pas nouvelle, et elle a et. des sectateurs parmi les philosophes païens : el comme on ne peut raisonnablement donner le nom de Dieu à une puissance aveugle, sans connaissance et sans sentiment, c'est un véritable athéisme. Mais pour éviter ce nom odieux, et garder quelque couleur de religion, M. Tolandus tache de nous persuader que le monde est véritablement Dieu, et que qui le croit ainsi croit un Dieu cl n'est point athée. Celle doctrine est répandue dans tout l'ouvrage de Tolandus.... Tout ce qui tend à produire dans l'esprit des hommes la foi, l'amour et la crainte d'une suprême intelligence, à ■lui ils doivent leur formation, el de qui ils attendent leur bonheur éternel, lout cela devient l'objet de la contradiction et de l'aversion de M. Tolandus : et comme vous avez travaillé dans votre ouvrage à soutenir la doctrine chrétienne et la vérité de l'Evangile, il ne faut p:is s'étonner si M. Tolandus attaque ce rempart et lâche de le détruire. .... On ne peut lire sans horreur ce que cet homme a osé écrire : Que toutes ces expressions que les auteurs sacrés ont employées pour marquer Dieu, Jeliova, Alpha et Oméga, le tout en toutes choses, celui qui est, qui a été et qui sein, que ces expressions, ilis-je , sont des termes équivoques qui peuvent également s'appliquer à la suprême Intelligence que nous appelons Dieu, et à la nature, c'est-à-dire à la matière du monde mécaniquement disposée, el agissant sans le secours d'aucun agent intelligent : il insinue même que tel a été
le sentiment de Moïse On aurait eu de la peine à
croire que la tolérance des religions put aller jusqu'à souffrir une révolte si ouverte el si scandaleuse contre Dieu : et que des états où le bras séculier s'est armé tant de fois pour réprimer de moindres impiétés, n'en punissent pas une qui renferme toutes les autres au contraire, ce qui signifie dans son langage cnix
moyens de la distinguer de la véritable religion ; autrement on court risque d'envelopper l'une dans la ruine de l'autre auprès des hommes qui vont aisément aux extrémités , comme il est arrivé en France, où la bigoterie a rendu la dévotion môme suspecte : caj une distinction verbale ne suffit pas. Ainsi j'espère que vous serez porté à éclaircir , comme vous avez travaillé à rejeter, le mensonge.
Vous faites souvent mention, monsieur, de l'opinion de ceux qui croient qu'il n'y a point d'autre Dieu ou d'autre Etre éternel que le monde, c'est-à-dire la matière et sa connexion , sans que cet Etre éternel soit intelligent , sentiment qu Strabon attribue à Moïse, selon vous , et que vous-même attribuez aux philosophes de l'Orient , et particulièrement à ceux de la Chine. Et vous dites même qu'on y peut appliquer ( mais par équivoque) Y Etre parfait, Y Alpha et l'Oméga, ce qui a été . qui est et qui sera; ce qui est tout en tous, dans lequel nous sommes, nous nous remuons, et nous vivons, formules de la sainte Ecriture. Mais comme cette opinion (que vous marquez rejeter vous-même) est aussi pernicieuse qu'elle est mal fondée, il eût été à souhaiter, monsieur, que vous ne l'eussiez rapportée qu'avec une réfutation convenable, que vous donnerez peut être ailleurs. Mais il serait toujours mieux de ne pas différer l'antidote après le venin. Et pour dire la vérité, il ne paraît pas que la plupart de ceux des anciens et des modernes qui ont parlé du monde comme d'un Dieu , aient cru ce Dieu destitué de connaissance. Vous savez qu'Anaxagore joignait l'intelligence avec la matière. Les platoniciens ont conçu une âme du monde , et il parait que la doctrine des stoïciens y
aveu ingénu de ne reconnaître aucun Dieu, ni le inonde, ni aucune de ses parties, ni aucun esprit supérieur. Il place la religion entre ces deux extrémités, et la lait toute consister à donner sans aucune raison le nom de Dieu à une matière aveugle et detituée de raison, sans lui rendre aucun culte. Mais sentant néanmoins que celle religion n'est qu'un nom, qu'il usurpe vainement el par ostentation, et que sa véritable religion est l'athéisme , il ne perd aucune occasion de vanter avec exagération le mérite elles avantages de l'athéisme ; et il blâme vivement Gérard Vossius, homme tort sage dans ses sentiments, d'avoir dit, en notant cel esprit superstitieux de Tile-Live, que cela n'est pas toutefois condamnable dans un païen : le culte de la Divinité , quoique mêlé d'erreurs, étant préférable à l'athéisme. Les alliées, dit M. Tolandus, sont les meilleures gens du monde, dour., paisibles, complaisants, honnêtes ; les superstitieux
« C'a donc été, comme je l'ai dit, pour se mettre à couvert du reproche honteux d'athéisme el d'irréligion, que M. Tolandus a donné le nom de Dieu à cette machine composée de parties inanimées que nous appelons le monde ; el il lui plaît d'appeler reli gion l'opinion criminelle qu'il a de Dieu, qui ne mérite pas mieux le nom de Dieu que les idoles des païens.
« Suivanlce système d'impiété, M. Tolandus appelle superstition de croire une intelligence souveraine et ;n esprit infini, auteur et gouverneur du monde, el le loi rendre un culiereligieux. [I appelle athéisme un
qui sont attachés à quelque religion, sont gens séditieux, cruels, sanguinaires.... t
M. Toland, dans la réponse qu'il fit à M. Leibnitz, se permit encore de parler injurieusemenl de M. Iluei. M. Leibnitz lui en fil des reproches. < M.lluet étant sans doute un des plus savants hommes de notre temps, lui écrivit-il, mérite qu'on parle de lui avec modération. > T. 2 des Œuvres de Toland, p. 402.
Voyez, t. i" des Pensées de Leibniiz, l'estime extraordinaire que Leibnitz faisait de M.lluet cl de sa Démonstration évangéliyue.
DISSERT. SLR LA MIÏÏGA TION DLS PEINES DES DAMNÉS.
revenait aussi, de sorte que le monde, selon eux, était une manière d'animal ou d'être vivant, plus parfait qui^ se puisse, et dont les corps particuliers n'étaient que les membres. Il semble que Sirabon aussi l'entend ainsi dans le passage que vous citez. Les Chinois même et autres Orientaux conçoivent certains esprits du ciel et de la terre , et peut-être même qu'il y en a parmi eux qui conçoivent un esprit suprême de l'univers. De sorte que la différence entre tous ces philosophes (surtout les anciens), et entre le véritable théologien, consisterait en ce que, selon nous et selon la vérité, Dieu est au-dessus de l'univers corporel , et en est l'auteur et le maître (intelligenlia supramundana) ; au lieu que le dieu de ces philosophes n'est que l'âme du monde, ou même l'animal qui en résulte. Cependant leur tout (wâv) n'était pas sans intelligence, non plus que noire Etre suprême. Mme l'électrice a coutume de citer et de louer particulièrement ce passage de l'Ecriture, qui demande s'il est raisonnable que l'auteur
de -l'œil ne voie pas, et que l'auteur de l'oreille n'entende pas; c'est-à-dire, qu'il n'yait point de connaissance dans le premier Etre', dont vient la connaissance dans les autres.
Et à proprement parler, s'il n'y a point d'intelligence universelle dans le monde, on ne pourra point le concevoir comme une substance véritablement une : ce ne sera qu'un aggregatum, un assemblage, comme serait un troupeau de moutons, ou bien un étang plein de poissons. Ainsi, en faire une substance éternelle qui méritât le nom de Dieu, ce serait se jouer des mots et ne rien dire sous de belles paroles. Les erreurs disparaissent, lorsque l'on considère assez les suites, un peu négligées, de ce grand principe qui porte : qu'il n'y a rien , dont il n'y ait une raison qui détermine pourquoi cela est ainsi plutôt qu'autrement : ce qui nous oblige d'aller au delà de tout ce qui est matériel, parce que la raison des déterminations ne saurait s'y trouver.
Je suis avec zèle, etc.