‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 365 sur 454 · INSTRUCTION · texte numérisé non relu

INSTRUCTION

EN FORME DE DIALOGUE, SUR QUELQUES PRÉJUGÉS DU TEMPS CONTRE LA RELIGION.

L'ancien fermier. — Bonjour, Monsieur le prieur, comment vous portez-vous? Je suis ravi de vous rencontrer. Il y a bien longtemps qu'on ne vous avait vu dans cette commune.

Le prieur. — Je vous rencontre aussi avec plaisir, mon cher Firrain. Vous me paraissez en bonne santé. Je vous suis demeuré très-attaché : les affaires qui m'ont appelé ici, m'y retiendront pendant quelques jours ; et je vous invite à venir me voir le plus souvent que vous pourrez.

L'ancien fermier. —Très-volontiers, Monsieur le prieur. Vous trouverez ici beaucoup de personnes qui auront grand plaisir à vous revoir ; mais personne n'en aura plus que j'en éprouve en ce moment. Je n'ai point oublié que j'ai fait ma petite fortune dans laferme de votre ci-devant prieuré; je n'ai pas non plus oublié la bonté que vous avez eue de m'instruire dans ma jeunesse ; si je sais quelque chose do plus que les autres, et si l'on m'a fait agent de ma commune, c'est à vous que j'en suis redevable.

Le prieur. — J'aime, mon cher Firmin, à vous voir reconnaissant de ce que j'ai fait pour votre éducation et votre établissement. Il y a aujourd'hui tant d'ingrats dans le monde, que les hommes reconnaissants en sont devenus bien plus recommandables.

L'ancien fermier. — Il s'est passé bien des choses depuis que nous nous sommes quittés. Vous apercevez d'ici l'église de votre prieuré; l'on n'y fait plus d'Offices; elle sert aux assemblées de la commune ; et, depuis que notre curé est parti, nous n'avons plus de Messe.

Le prieur. — Je le sais, mon cher Firmin. Mais qu'avez-vous gagné à tous ces changements, et en êtes-vous devenus plus heureux ?

L'ancien fermier. — C'est une autre affaire : mais convenez aussi que nous étions bien simples d'en croire ainsi nos curés, et que nous avons été bien embêtés.

Le prieur. — Quel propos me tenez-vous, mon cher Firmin? Vous me percez le cœur. Quoi 1 ne seriez-vous donc plus ce que vous éiiez autrefois? Vous seriez-vous laissé entrainerau torrent comme tant d'autres? Vous avez été bien embêtés, me dites-vous. Oui, j'en conviens avec vous; mais il s'agit de savoir quand et par qui vous l'avez été. Estce lorsque vous avez commencé à croire à la religion, ou lorsque vous avez cessé d'y

croire? Certainement ce n'est pas lorsque vous avez commencé à croire; et il est au contraire facile de démontrer que vous avez suivi alors les conseils du bon sens, et toutes les règles de la prudence.

L'ancien fermier. — J'ai peine à croire ce que vous me dites, Monsieur le prieur, cependant je suis prêt à vous entendre. Vous connaissez mon respect et ma docilité pour vous.

Le prieur. — Je ne vous demande que quelques moments ; avec le bon sens que je vous connais, vous saisirez facilement ce que je vais vous dire.

Vous avez commencé à croire sur l'autorité de votre curé. Cette autorité toute seule n'aurait pas été suffisante, il est vrai, pour rendre votre foi raisonnable; mais ce que votre curé vous enseignait vous saviez bien que les curés du voisinage et de tout votre diocèse l'enseignaient aussi; ce qu'enseignaient tous ces curés, et que vous avez commencé à croire, était cru aussi par tous les hommes les plus honnêtes et les plus habiles de votre paroisse et de votre diocèse. Voilà déjà, pour montrer que vous n'avez pas cru si légèrement à l'enseignement de votre curé, une autorité respectable ajoutée à la sienne.

Mais vous avez demeuré quelque temps, je crois, à Lyon, à Paris et dans d'autres lieux de la France, ou du moins bien des gens de votre paroisse et des paroisses voisines avaient fait ce voyage, et vous en avez souvent conversé avec eux. N'avezvous donc pas vu par vous-même, ou ne vous a-t-on pas assuré que l'on professait dans tous ces lieux et ces diocèses la même religion que dans le vôtre ; que c'était le même catéchisme qui était enseigné , les mêmes sacrements qui étaient administrés ; les mêmes mystères qui étaient crus; que partout, en un mot, on entendait prêcher les mêmes vérités et la même morale ?

Vous saviez donc, ou il vous était du moins très-facile de savoir, qu'on enseignait et qu'on croyait dans toute la France la même religion que dans votre pays. Pour vous rassurer sur la vérité de ce que vous apprenait votre curé, vous aviez donc l'autorité et le témoignage de tous les Français sans distinction; et, si vous avez rencontré alors quelques personnes qui se moquassent de la religion, il vous était aisé de reconnaître qu'ordinairement c'était des étourdis et des libertins.

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01) 1 pour ce dernier

L'ancien fermier.

point, j'en conviens.

Le prieur. — Ce que nous avons dit de la France, nous pouvons le dire de l'Italie, de l'Espagne et de tant d'autres parties du monde; il vous était Jiien facile desavoir que l'on y professait, comme on y professe encore aujourd'hui, la même religion que parmi nous, et que par conséquent vous pouviez joindre leur autorité à l'autorité de toute la France.

Mais je vais plus loin et je dis: ce que vous enseignait votre curé avait été enseigné par son prédécesseur; et il en était de même dans les autres paroisses de votre voisinage et de votre diocèse. Les anciens ne disaient pas qu'on leur eût enseigné nne autre religion ; et, s'ils l'avaient apprise dans un autre catéchisme, ce catéchisme différait du vôtre dans les termes seulement, ou dans J'ordre des questions, et non pas dans les choses. Nous en pouvons dire autant de toute la France et des pays étrangers dont nous avons parlé. Ce n'est donc pas seulement sur l'autorité de tant d'hommes qui vivaient sur la terre lorsqu'on vous a instruit de votre religion que vous l'avez crue; c'est encore sur l'autorité des hommes qui les avaient précédés , et d'une multitude presque infinie d'autres qui ont vécu depuis plusieurs centaines d'années. Ainsi, pour ne parler que de la France qui est notre patrie, il est hors de doute, et on peut, sans être bien savant, s'assurer que, depuis près de quatorze cents ans, tous nos ancêtres ont été instruits et sont morts dans la même religion que vous avez trouvée établie et régnante dans votre enfance. Il y a près de quatorze cents ans que les Français, peuple barbare sorti du iond d'un pays qu'on appelait en ce temps la Germanie et aujourd'hui l'Allemagne, s'emparèrent, sous la conduite de Clovis leur roi, du pays que nous habitons, connu alors sous le nom de Gaules, et depuis nommé la France. Ils trouvèrent tous les habitants des Gaules, Chrétiens depuis longteaips et professant la même religion que nous. C'était dès lors les mêmes diocèses qu'aujourd'hui; et, suivant les apparences, la même ou presque la même distribution de paroisses. Les Français qui étaient des idolâtres, c'est-à-dire qui adoraient des arbres, des animaux, des pierres, au lieu d'adorer le vrai Dieu, se convertirent avec Clovis leur roi et embrassèrent la religion chrétienne. Soit doue que nous descendions des anciens Gaulois , soit que nous descendions îles anciens Français, il est toujours vrai de dire que nos ancêtres,;dans toute l'étendue de la France (et je crois que ceux des temps précédents qui ont porté si haut la gloire de la nation française valaient bien ceux de ce temps-ci), ont tous cru et professé la même religion que vous a enseiguée votrecuré.

En rassemblant tout ce que je viens de vous faire remarquer, vous voyez donc bien que, lorsque vous avez commencé à croire, vous ne l'avez pas lait sans fondement et

sans raison; qu'au contraire vous ne l'avez fait que sur la plus grande et la plus respectable des autorités; et par conséquent qu'alors, pour me servir de vos termes, vous n'avez pas été embêté.

L'ancien fermier. — Ma foi, Monsieur le prieur, je n'ai jamais fait ces réflexions.

Le prieur. — Mais vous avez été véritablement embêté lorsque vous avez cessé de croire ; car vous avez abandonné votre foi, la foi dans laquelle vous aviez été élevé, la foi de vos pères, la foi en quelque sorte de tous les hommes et de tous les siècles. Vous l'avez abandonnée, et sur quelle autorité? Sur la plus faible et la plus mince autorité ; sur l'autorité d'un représentant qui n'a fait que traverser votre déparlement, d'un homme à vous inconnu, et tel peut-être que, si vous aviez connu ses mœurs, ses talents, ses principes, vous l'auriez jugé digne du dernier mépris; d'un homme qui vraisemblablement est dans le nombre de ceux que la convention a poursuivis dans la suite comme des prévaricateurs qui avaient indignement abusé de sa confiance ; d'un homme si peu instruit dans la religion qu'il entreprenait de détruire parmi vous, que, suivaul toutes les apparences, il aurait été bien embarrassé de répondre aux premières questions du catéchisme; d'un homme en un mot qui peut-être n'était pas plus digne d'être cru et suivi sur cet article, que le premier voyageur que vous auriez rencontré sur une route. Eh bienl c'est sur l'autorité de cet homme, à laquelle vous joindrez si vous voulez celle de quelques hommes de sang qui étaient à sa suite, et des membres de votre club révolutionnaire, que. sans examen, sans discussion et seulemeni sur quelques imputations faites à la religion et à ses ministres, aussi vagues que calomnieuses, vous avez abjuré la religion chré tienne, vous avez décidé l'affaire pour vous la plus importante qui fut jamais, vous n'a vez plus su s'il y avait un Dieu et s'il j avait une autre vie; car ces hommes, qui, er passant, détruisaient votre religion , n'ei mettaient point une autre à sa place. En ui mot, vous êtes tombé dans un tel état qui s'il devaitdurer, il y aurait lieu de regrettei le temps où nos ancêtres étaient idolâtres car ils croyaient au moins à des dieux qu récompensaient les bonnes actions et punis saient les mauvaises; ils avaient donc d< puissants motifs qui les excitaient aux pre mières et les détournaient des secondes, ai lieu qu'aujourd'hui nous n'avons plus riei de semblaule ; trouvez donc bon que je vou le dise, peut-on rien imaginer de plus léger de plus inconséquent, de plus insensé qui cette conduite, et n'est-ce pas en vous pous sant jusque - là qu'on vous a vraiment an bêtéi

L'ancien fermier. — J'ai une raison i vous dire, Monsieur le prieur, qui justifier; mon changement; mais auparavant je vou ferai une observation sur ce que vous m'a vez dit pour me prouver que j'avais fai sagement de croire la religion vraie, quam

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on a COtîimencé à m'instrnire. Vous avez fait valoir pour cela le témoignage et l'autorité <le toute la France qui ci oyait, dites-vous, comme mon curé; vous y avez ajouté le témoignage de l'Espagne, de l'Italie et de tant d'autres parties du monde, disiez- vous; il semblerait à vous entendre que c'est le témoignage de toute l'Europe. Mais j'ai entendu dire que les Suisses, les Hollandais, les Anglais et plusieurs antres peuples en Europe étaient protestants. Or les protestants n'ont pas la ménx? religion que nous professions et que nous avons abandonnée; ils ne sont pas Chrétiens comme nous.

Le prieur. — Vous vous trompez, mon clierFirmin; les protestants sont aussi des Chrétiens; le nom de Chrétien leur est commun avec les Catholiques, ils ne professent point d'autre religion que la religion chrétienne, c'est-à-dire la religion qui a pour auteur et pour chef Jésus-Christ. Les protestants croient à la divinité de l'Evangile et des saintes Ecritures, l'existence de Dieu, l'unité de Dieu, la Trinité des personnes en Dieu, l'Incarnation et tous les grands mystères du christianisme; ils ont sur le jugement dernier, sur l'enfer et le paradis, sur les commandements de Dieu et toute la morale, la môme doctrine que nous; en un mot, sur tout le fond de la religion chrétienne, ils sont pleinement d'accord avec les Catholiques romains, c'est-à-dire avec les Chrétiens qui croient que Jésus-Christ a établi saint Pierre et ses successeurs chefs de son Eglise; ils ont même défendu la vérité de cette religion par leurs écrits, avec autant de zèle et de savoir que les Catholiques. Ainsi, quand il s'agit de la divinité de la religion chrétienne, on peut et on doit joindre à l'autorité de tous les Catholiques l'autorité de tous les protestants, et en général de tous les Chrétiens unis ou divisés qui couvrent la surface de la terre; la cause est ici commune; et les impies qui ont déclaré la guerre à Jésus-Christ et à sa religion, ne l'ont pas moins déclarée aux uns qu'aux autres.

Jl est vrai que les protestants diffèrent des Catholiques dans leur croyance; mais c'est en quelques points seulement que croient les Catholiques, et qu'eux prétendent ne point faire partie de la doctrine enseignée par Jésus-Christ; et encore, dans la plupart de ces points, la différence entre les uns et les autres ne consiste guère que dans des malentendus de la part des protestants, qui cesseront peut-être bientôt, ainsi qu'il faut l'espérer de la miséricorde divine. Mais, au reste, si vous persévériez à prétendre, malgré ce que je viens de vous dire, qu'on ne doit pas joindre ici à l'autorité des Catholiques l'autorité des prolestants, vous conviendrez qu'au moins on doit y joindre l'autorité de leurs ancêtres. Car les ancêtres des protestants ont tous été Catholiques : ce n'est guère que depuis deux cents ans que leurs enfants se sont séparés de l'Eglise romaine; et si vous mouriez dans un pays OElvres compl. de M. Emeuv.

rXQUES PRÉJUGÉS.

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de protestants, et que vous ne voulussiez point êire enterré avec eux, vous n'auriez qu'à recommander que dans le cimetière qui servait aux anciennes sépultures, et qui sert encore aux nouvelles, on creusât votre fosse d'un demi-pied plus bas, vous vous trouveriez avec les Catholiques.

L'ancien fermier. — J'entends un peu ce que vous venez de me dire. Mais brisons làdessus; je me hâte d'en venir à la raison qui justifie mon changement, et que je vous ai annoncée. Ce n'est point, comme vous le prétendez, sur une autorité méprisable que .l'ai cessé de croire à la religion : c'est sur l'autorité de la convention. Voudriez-vous compter celte autorité pour peu de chose?

Le prieur. — Vous fondez mal à propos votre abandon de la religion chrétienne sur l'autorité de la convention.

1° La convention en corps n'a point condamné la religion chrétienne; elle n'a avancé ni que cette religion ni (pie toutes les religions en général fussent fausses; elle a même déclaré qu'il n'en était aucune dont elle ne permît et ne proposât de protéger le libre exercice.

2° L'assemblée nationale actuelle, où sont entrés les deux tiers de l'assemblée précédente, a exigé de tous ses membres, et elle exige encore de ' tous les fonctionnaires publics, un serment ; d'où il suit manifestement que l'assemblée en corps fait au moins profession de reconnaître qu'il existe un Dieu; que ce Dieu est présent dans tous les lieux où nous sommes, et jusque dans le fond de notre cœur, et qu'il punit le parjure dans cette vie ou dans une autre. Car le serment est un acte par lequel on prend Dieu h témoin de la sincérité d'une promesse qu'on fait ou de la vérité d'un témoignage qu'on rend ; de sorte que, si la promesse n'est pas sincère ou si le témoignage n'est pas vrai, on consent que Dieu nous punisse. Puis donc que le serment emporte tous ces points, il faut nécessairement qu'en ordonnant le serment on croie, 1° que Dieu existe; car pourrait-on sérieusement appeler en témoignage un témoin qu'on croit qui n'existe pas et n'a jamais existé? 2" que Dieu est présent par sa lumière jusque dans le fond de notre conscience ; car autrement comment pourrait-il connaître la sincérité de nos déclarations? 3° qu'il est une autre vie où Dieu punit le parjure; car le parjure n'est pas toujours puni dans cette vie, ainsi qu'une expérience journalière nous l'apprend. Si Dieu ne devait point le punir dans une autre vie, l'appel de Dieu en témoignage de la sincérité d'une déclaration serait un garant trop faible de celle sincérité, et la religion du serinent ne lierait et n'arrêterait personne.

Otez donc une de ces trois vérités, le serment devient un acte inutile, illusoire, ridicule même, et de la part de celui qui l'exige, et de la part de celui qui le prêle : donc, puisque l'assemblée en corps exige et prêle des serments, c'en est assez pour êlre fondé à dire qu'elle croit au moins el à

(X-.UVKES COMPLETES DE M. EMEKY.

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