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l'existence de Dieu, et à sa présence dans tous les lieux, et à la punition des méchants dans une autre vie, qui sont les trois points fondamentaux de toute religion; à moins (pie vous n'aimiez mieux dire que rassemblée n'a pas la première notion du serment, et qu'elle n'entend ni ce qu'elle ordonne aux autres ni ce qu'elle fait elle-même. Mais, bon républicain comme vous êtes, vous n'oseriez tenir ce langage.
L'ancien fermier. — Je vous arrête un moment, Monsieur le prieur; je comprends bien ce que vous venez de me dire, mais il me survient un doute que je vous prie de lever avant d'aller p!us loin : il me semble qu'un liomme qui ne croit pas à Dieu, un athée, comme vous l'appelez, pourrait faire des serments. Qu'est-ce qui l'en empêcherait, quand il y trouverait son compte? S'il n'y a pas de Dieu, il n'a rien à craindre de Dieu : la considération de Dieu toute seule ne peut donc pas l'empêcher de vouloir tromper les hommes. Pourquoi encore ne pourrait-il pas faire prêter des serments? Je conçois bien qu'il n'en ferait pas prêter à des hommes qu'il connaîtrait pour des athées : il sait bien que ce serait un acte qui ne prouverait et n'assurerait rien. .Mais, s'il traite avec des personnes qui croient en Dieu, il pourra fort bien profiter de leur pieuse croyance, et les lier par la religion du serment. Voilà au moins ce qui me vient dans la pensée; je ne sais si j'ai raison.
Le prieur. — Oui, vous avez raison, mon cher Firmin, et votre ohservation est judicieuse; mais vous conviendrez aussi qu'en agir de la sorte, ce serait compromettre jusqu'au simple caractère d'honnête homme, ce serait l'acte le plus insigne d'hypocrisie et de fourberie. Et voudriez-vous en accuser la majorité de l'assemblée nationale, ou même la soupçonner d'en être coupable? Je continue donc de prouver que vous vous étayez sans trop de fondement de l'autorité de la convention nationale. J'oppose à votre prétention les présomptions les plus fortes, et je les accompagnerai d'observations importantes.
1° Si la convention s'était déclarée, ainsi que vous le prétendez, contre le christianisme et contre la religion en général; si elle avait fait envisager toutes les religions comme autant de fictions et d'impostures, et tous ceux qui croient à une religion comme autant de dupes et d'esprits faibles, 1" elle se serait flétrie elle-même, puisque tous les membres de l'assemblée, jusqu'à ces derniers temps, et au moins pendant une grande partie de leur vie, ont constamment professé la religion chrétienne; 2" elle aurait outragé tous nos ancêtres, puisque, depuis l'origine de l'empire français, ils ont tous été constamment et sincèrement Chrétiens; 3" elle aurait insulté à tout l'univers, puisqu'il n'y a point actuellement de peuple sur la surface de la terre, et qu'il n'y en a jamais eu depuis l'origine du monde, qui n'ait cru à la Divinité et qui n'ait eu une religion. Vous voyez quels terribles repro
ches vous faites retomber sur la convention.
2° Je vas plus loin, et je demande : y a-t-il jamais eu dans l'assemblée- une discussion sur la nécessité de la religion chrétienne, et en général d'une religion? Y a-t-il eu une commission nommée à cet effet? Y a-t-il eu un rapport? A-t-ou opiné pour et contre? Or peut-on supposer que, tandis que, pour la plus petite atfaire, pour des intérêts infiniment légers, on a suivi celte marche, on a cru même nécessaire de la suivre, dans l'affaire la plus importante qui fut jamais on se soit permis de s'en écarter; et qu'on ait aboli ou condamné sans l'entendre sa propre religion, la religion de ses pères, la religion de l'Etat, une religion crue et professée depuis tant de siècles, partant d'excellents personnages , disons-le sans crainte , bien supérieurs en lumières et en talents à la plupart de ceux qui composaient la convention? Supposer une telle conduite , ce serait supposer dans cette assemblée un caprice, un délire sans exemple.
3° Il n'est pas impossible que , dans la suite des temps, un certain nombre d'hommes impies entrent dans une assemblée nationale, et, soit par artifice, soit par force, s'y rendent maîtres des délibérations. Il n'est pas encore impossible qu'ils viennent à bout d'y faire adopter une proscription de toute religion ou du moins de la religion véritable. Je dis que cela n'est point impossible, parce que rien n'assure à une telle assemblée le privilège de l'infaillibilité. Je suis en même temps très-porté à croire que rien de semblable n'arrivera jamais parmi nous. Mais entin, si cela arrivait, quel parti aurions-nous à prendre: il n'y a point à hésiter, c'est celui d'obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes ; c'est celui que prirent les Chrétiens dans les quatre premiers siècles de l'Eglise, lorsque le christianisme était proscrit par les empereurs et par le sénat romain, dont l'autorité valait bien celle d'une assemblée nationale quelconque. Ils étaient soumis à la puissance publique; ils ne troublaient point la tranquillité de l'Etat ; ils en observaient exactement les lois; ils payaient fidèlement les tributs ; ils n'opposaient point la résistance à l'oppression; ils priaient même pour leurs oppresseurs; mais , assuré comme ils l'étaient de la divinité de leur religion, ils périssaient dans les tourments plutôt que d'y renoncer, et ils attendaient avec une invincible patience que Dieu changeât le coeur et ouvrît les yeux de leurs persécuteurs.
Oh 1 combien la conduite d'un si grand nombre de nos concitoyens a-t-elle été différente dans nos derniers temps 1 Lorsque la convention leura paru croire, d'après la conduite de certains représentants en mission, qu'il n'y avait point de Dieu, et qu'il nu lallait rendre de culte qu'à la raison et à la liberté, aussitôt ils ont cessé de croire à Dieu et à une autre vie, et ils ont converti les temples, consacrés dès leur origine à la Divinité, en temples de la raison. Mais, après que Robesp erre eut fait arrêter lu
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club des Jacobins . et décréter par la convention que la nation française reconnaissait un Etre suprême et l'immortalité de l'âme, aussitôt ces mêmes hommes changent; et, sur cette seule autorité , ils reprennent la croyance qu'ils venaient d'abandonner un moment auparavant ; et remarquez, je vous [trie, que cette croyance porte sur tout ce qu'on peut concevoir de plus intéressant pour l'homme. Je" le demande, y a-t-il jamais eu d'exemple d'une telle légèreté et d'une telle faiblesse? A-t-on jamais dégradé jusqu'à ce point la dignité et le caractère d'une créature raisonnable, c'est-à-dire d'une créature qui a la raison pour guide et pour maître.
L'ancien fermier. — Vous nous traitez assez niai, Monsieur le prieur; mais je ne sais trop que vous répondre.
Le prieur. — Ne m'interrompez pas dans ce moment et faites attention, je vous prie, à ce que je vais vous dire encore.
Le souverain, dans une monarchie ou une république, fait des lois, et sans doute nous devons nous y conformer: il les change quand il lui plaît, nous devons nous y conformer encore. La raison générale de cette conduite, c'est que c'est la volonté du souverain qui fait la loi. Mais si ses lois, que je suppose toujours renfermées dans l'ordre politique, sont injustes, que faut-il faire? Nous pouvons encore et nous devons nous y soumettre. Je m'explique. On exige de nous, par exemple, des contributions qui ne sont point proportionnées à nos facultés, en même temps qu'on ne les exige point d'autres citoyens dont les facultés sont égales ou môme supérieures aux nôtres : c'est une injustice, sans doute, mais enfin nous sommes les maîtres de notre bien , nous pouvons le céder ou l'abandonner en tout ou en partie ; la conscience ne nous le défend pas; elle nous fait môme un devoir d'en agir ainsi, et de nous soumettre à la loi injuste qui nous dépouille, lorsque nous ne pourrions nous y opposer sans troubler l'ordre et la tranquillité publique.
Mais le souverain politique, qui a sur les lois civiles dont il est l'unique auteur, tout droit pour les modifier ou les abroger, n'a aucun droit sur mes principes religieux et ma religion pour les changer à son gré: ils ne sont et ne peuvent être son ouvrage ; je les tiens d'une autorité infiniment supérieure à la sienne: je les tiens de Dieu, qui seul peut donner une religion à l'homme.
5* Je n'insisterai pas précisément sur ce que le corps dont il s'agit est composé d'un petit nombre d'hommes sujets comme tous les autres aux emportements des passions et aux taux calculs de l'ignorance; je dirai seulement: Ces hommes ont été choisis par leurs concitoyens comme plus habiles que les autres dans plusieurs parties d'administration, et sur cet article ils sont dignes de confiance; niais dans l'élection qu'on a faite (du moins si l'on procédait dans la suite comme on a fait jusqu'à présent) on n'a eu aucun égard à leurs connaissances dans l'ordre de la reli-
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gion, on n'y a pas même pensé, et ils peuvent n'avoir en ce genre aucune lumière qui les distingue du commun des citoyens. Ce serait donc une chose bien étrange de changer de principes religieux et de religion au gré des membres qui font la majorité de ce corps : tout homme qui, dans des changements de cette espèce, n'aurait d'autres motifs que la décision de ce corps, ne manifesterait-il pas une petitesse d'esprit bien méprisable, et une bassesse de caractère plus méprisable encore, surtout si l'autorité de ce corps était évidemment balancée ou même détruite par des autorités incomparablement plus nombreuses et plus respectables ?
L'ancien fermier. — Voilà de beaux raisonnements, Monsieur le prieur, mais ils ne peuvent rien contre des faits que je vais vous rappeler. Ne vous souvenez-vous pas, monsieur le prieur, que la convention a accueilli avec applaudissement et fait insérer dans son bulletin une multitude d'adresses sur le culte de la liberté et de la raison , qui lui arrivaient de tous les coins de la France? Ces adresses étaient autant de profession d'athéisme ou d'idolâtrie. Ne vous souvenezvous pas que, sous les yeux de la convention et avec une approbation du moinsapparente, on a insulté à tous les instruments du culte religieux, qu'on appelait alors les hochets de la superstition ? La convention ne nous a-t-elle pas fait par là clairement connaître qu'elle méprisait la religion , qu'elle la comptait pour rien , qu'elle n'en voulait plus ; et, dans l'abandon que j'en ai fait avec ma famille, ne puis-je pas dire que j'ai agi sur son autorité?
Le prieur. — Les faits que vous m'avez cités me sont encore mieux connus qu'à vous. Combien de fois n'onl-ils pas blessé mes yeux et déchiré mon cœur? Je sais et je ne me rappelle qu'avec horreur, qu'on n profané les vases sacrés, traîné avec ignominie les ornements sacerdotaux, et tout ce qui avait été jusqu'alors l'objet de la vénération publique; je sais qu'à Paris, par ordre de la municipalité et du département, et, dans l'étendue de toute la France, par ordre des représentants en mission, on a renversé les autels, brûlé les livres d'église, brisé les crucifix, mutilé les statues des saints, déchiré leurs images, dispersé leurs reliques, détruit dans les lieux publics et, autant qu'on a pu, dans les maisons particulières, tous les monuments et tous les signes de la religion, réduit tous les temples à l'état d'édifices profanes, et abattu même dans quelques départements tous les clochers. Enfin, pour renfermer tout en deux mots, on peut dire, je le sais, que toute la France, pendant quelques mois, a paru faire une profession ouverte d'athéisme et d'idolâtrie, ou, si vous l'aimez mieux, d'un monstrueux mélange do l'un et de l'autre, qu'elle a olfert et offre encore aujourd'hui dans toutes ses villes et ses villages un tel spectacle de dévastation et de spoliation, qu'on peut dire avec vérité que, si les Turcs ou
les Tarlares s'étaient rendus maîtres rie la France, ils ne se seraient point portés à «Je si grands excès, et n'auraient pas traité la religion chrétienne comme les Français ont traité leur propre religion, la religion qu'ils professaient tous un moment auparavant.
Vous voyez que je ne conteste pas les faits que vous me citez, et que je n'affaiblis pas la peinture des traitements atfreux et sans exemple qu'on a faits à la religion. Mais savez-vous ce que répondent les plus honnêtes membres de la convention, lorsqu'on leur reproche des traits si odieux? Ils répondent que tout cela est arrivé dans un temps où le club des Jacobins et la municipalité de Paris, conduite par Chaumette et par Hébert, maîtrisaient toute la France, et lorsque la Convention était opprimée elle-même, et ne jouissait d'aucune liberté, ainsi qu'on l'a déclaré cent fois à la tribune.
L'ancien fermier. — Je ne me tiens pas encore pour entièrement battu, Monsieur le prieur; et, pour montrer que lorsque je me suis éloigné de la religion, c'est la convention qui m'a servi de guide, j'ai un trait à vous rappeler qui vous fermera peut-être la bouche, et auquel vous ne pouvez plus appliquer la réponse précédente.
La convention n'a-t-elle pas aboli le dimanche et mis la décade à sa place? Le dimanche ne fait-il pas cependant partie de la loi chrétienne? L'observation du dimanche n'est-elle pas un des dix commandements qu'on nous a fait apprendre, et qu'on nous a donné dans notre jeunesse comme les cornmandements de Dieu? Les dimanches tu garderas en servant Dieu dévotement. Il n'y a pas de milieu; cette observation du dimanche est un commandement de Dieu, ou elle ne l'est pas. Si c'est un commandement de Dieu, la convention n'a pas pu l'abolir; si ce n'en est pas un véritable, et que la convention en ait découvert la supposition, qui m'assure que les autres commandements ne sont pas également supposés, et faussement attribués à Dieu ? pourquoi ne pourrais-je pas avoir été trompé sur tous les autres, comme je l'ai été sur celui qui m'ordonnait l'observation du dimanche? Ainsi, Monsieur le prieur, j'en reviens toujours à dire, que quand je ne crois plus un mot de ce qu'on nous avait appris de la religion, c'est la conduite de la convention qui m'y engage, et j'ai pour moi son autorité.
Le prieur. — Avant de vous répondre, i! faut distinguer dans ce que vous venez de me dire, deux points ou deux questions. l"La convention a-t-clle aboli le dimanche? 2° L'abolition du dimanche entraîne-t-elle l'abolition de la religion chrétienne? Je commence par la dernière ; et sur celte dernière question ma façon de voir n'est pas infiniment éloignée de la vôtre.
Je confesse que de tous les usages de la religion chrétienne il n'y en a point de plus vénérable que l'observation du dimanche. Celte observation est aussi ancienne que la religion elle-même, et tient, si l'on peut s'exprimpr de la sorte, à sa constitution pri-
mitive : la sanctification du septième jour est, comme on sait, de droit divin dès I origine du monde. L'Eglise instruite par Jésus- Christ et conduite par l'Espril-Saint a seulement substitué au jour du sabbat celui du dimanche, c'est-à-dire celui où Notre-Seigneur est ressuscité, et par là a commencé d'entrer dans son repos après avoir consommé l'œuvre de notre rédemption.
On ne peut donc pas supposer que l'observance du dimanche cesse jamais d'être en vigueur dans le christianisme ; et la volonté formelle de ne s'y conformer jamais serait réputée dans un Chrétien un acte d'apostasie. Tous les Chrétiens qui sont répandus sur la surface de la terre, en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique, quoique divisés d'ailleurs sur plusieurs points, s'accordent unanimement dans l'observation.du dimanche, et dans l'importance de la loi qui prescrit celte observation. Toutes les nations du monde, si l'on en excepte celles qui sont encore sauvages ou idolâtres, divisent le temps par semaines et consacrentunseplième jour au repos et au culte de la Divinité: ce septième jour est chez les Juifs le samedi, et chez les mahométans le vendredi. J'ai excepté les nations qui sont encore sauvages et idolâtres, cependant il ne faut pas les excepter toutes; car il en est pour qui le septième jour est aussi un jour sacré, ce qui tient sans doute à la première tradition du genre huu ain sur la création du monde, tradition consignée dans la sainte Ecriture qui nous apprend que Dieu ayant créé le monde en six jours, voulut que le septième jour fût un jour de repos qui lui serait spécialement consacré.
Je reprends donc, et je conviens qu'on ne pourrait pas abolir le dimanche sans rompre de front avec tous les Chrétiens, et en quelque sorte avec le christianisme.
Je vous accorde encore que, l'observation du dimanche étant comptée pour l'un dis commandements de Dieu, si on abolit celuici, on ébranle dans l'esprit du peuple la foi et la confiance dans tous les autres; s'il s'en trouve un de faux, dira-t-on avec raison, pourquoi les autres ne le seraient-ils pas aussi? Qui nous en garantira la vérité? Car nous les avons tous reçus de la main de la religion et de l'Eglise, et jusqu'ici nous n'en avons point eu d'autres garants : or, si l'Eglise a pu nous tromper ou se tromper sur l'un , pourquoi ne pourrait-elle pas nous tromper ou s'être trompée sur les autres ? Il y a plus ; si la religion chrétienne est fausse, l'Eglise qui est dépositaire de sa doctrine, n'a été qu'une maîtresse de l'erreur. Quelle confiance pouvonsnous avoir dans ce qu'elle nous a enseigné sur les commandements divins ? Voilà un raisonnement sans réplique, j'en conviens, et qui saule à tous les yeux ; et alors il faut convenir encore qu'il n'y a plus de principes, plus de base, pour appuyer facilement la morale auprès du peuple. S'il restait encore dans le peuple quelque probité et quelques bonnes mœurs, ce ne serait plus
DIALOGUE SUR QUELQUES PRÉJUGÉS
qu'affaire d'instinct, de préjugés heureux, de boa naturel.de première éducation, mais on ne pourrait rien prouver et rien établir; car, par exemple, je dirai à un père : si vous voulez prouver à vos enfants, à vos domestiques, que le vol est défendu, comment vous y prendrez-vous? Auparavant vous leur auriez allégué le commandement do Dieu:
Le bien d' autrui tu ne prendras ni retiendras à Ion escient. Mais, si vous ne pouvez plus partir de ces commandements comme d'un point constant et généralement reconnu, encore une fois comment vous y prendrezvous? Ferez-vous des raisonnements pour prouver l'injustice du vol, et donner des motifs pour l'éviter? Mais, outre que vos raisonnements ne seront pas facilement compris, vous ne pourrez jamais les faire solideset concluants, à moinsqu'en dernière analyse vous ne fassiez intervenir un Dieu qui le défend, et qui le punira dans cette vie ou dans l'autre. Si vous dites que le vol est défendu par les lois, on vous demandera qui nous oblige en conscience d'obéir à ces lois ; car, s'il n'y a pas de Dieu, il n'y a pas de conscience ; du moins la conscience n'est plus qu'un sentiment trompeur; si vous insistez, et si vous dites que les lois ont décerné de grands châtiments contre les voleurs, et que la crainte de subir ces châtiments doit au moins anêler notre main, oii vous répondra que les châtiments ne peuvent avoir lieu que lorsque les vols sont connus et prouvés, et qu'il est une multitude d'occasions où nous pouvons prendre et retenir ce qui ne nous appartient pas, sans aucune crainte d'être découvert ou même soupçonné par les hommes.
Je confesse donc, encore une fois, que l'abolition du dimanche, en jetant une grande incertitude sur tous les autres commandements de Dieu dans l'esprit du peuple qui s'aviserait de raisonner, ébranlerait tous les fondements des bonnes mœurs ; et qu'en général de l'abolition du dimanche il n'y a pus infiniment loin à l'abolition du christianisme ; qu'il est du moins bien difficile que, si le peuple ne reconnaît et n'observe point le dimanche, le christianisme ne tombe peu à peu dans l'oubli, et ne s'évanouisse enfin à ses yeux.
Mais en tombant à peu près d'accord avec vous sur les suites qu'aurait l'abolition du dimanche, quand on vient à cette autre question : La convention nationale a-t-elle aboli le dimanche? La vérité oblige de dire que la loi qui ordonnait de faire la décade, ne défendait point l'observation du dimanche; consultez le texte de la loi : il est seulement vrai que l'établissement de la décade tendait à l'abolition du dimanche, et que cette abolition entrait dans les vues de ceux qui ont été les auteurs et les plus ardents promoteurs du nouveau calendrier.
L'ancien fermier. — Voilà encore une ibis de beaux discours et do beaux raisonnements, Monsieur le prieur. Mais avec tout cela vous ne tu'ôlerez jamais de la tête que l'assemblée couventioiinelle n'a pas cru ù
la religion, et qu'elle aurait bien désiré d'en abolir parmi nous jusqu'à la mémoire.
Le prieur. — Je n'ai jamais prétendu laver du reproche d'irréligion tous les membres de celle assemblée; c'aurait été une entreprise folle. I! en est malheureusement un trop grand nombre qui, dans lesdéparteteuients oùils ont été envoyés, ont déclaré à la religion une guerre ouverfe, et ont fait servir la plénitude des pouvoirs dont ils étaient revêtus, à l'outrager en toute manière et à l'anéantir, s'il avait été possible. La convention n'a pu ignorer de si affreux excès ; et, en ne les réprimant pas, en ne les désavouant même pas, elle s'en est rendue en quelque sorte complice. Cela seul, sans qu'il soit besoin de faire entrer en ligne de compte une multitude d'actes injurieux et funestes à la religion qui sont vraiment propres à cette assemblée, suffît pour qu'on puisse dire que ses torts dans l'ordre de la religion sont au-dessus de toute expression et de toute excuse. C'est une vérité que je n'ai jamais contestée. Maisj'ai prétendu et je soutiens que la convention n'a, par aucun décret, proscrit ou condamné ni toute religion en général, ni la religion catholique en particulier ; et j'ajoute que, s'il était légalement émané d'elle un acte ou une suite d'actes de cette espèce, ce serait pour justifier votre apostasie, un litre très-insullisant et très-frivole ; je vous renverrais en ce cas à la troisième et à la quatrième de mes observations précédentes. Au reste le temps n'est peut-être pas bien éloigné où, à l'autorité de quelques assemblées qui ont été contraires a la religion, on opposera l'autorité d'autres assemblées qui lui auront été plus favorables. On peut présumer avec quelque confiance, que les assemblées suivantes, formées dans des circonstances plus heureuses, pleinement éclairées sur les suites affreuses de l'impiété par la corruption elle désordre dans toutes les parties de l'Etat dont elle a été la source, mettront autant de zèle à honorer et à relever la religion, qu'on a mis d'acharnement à la dégrader et à l'abattre.
L'ancien fermier. — Ne parlons plus, Monsieur le prieur, des raisons que je tirais de la conduite et des décrets de l'assemblée pour m'autoriser à ne plus croire à la religion; je passe condamnation là-dessus. Je suis touché de ce que vous avez pris la peine de me dire, mais mes doutes ne sont pas tous levés; en voici un, par exemple, que vous ne pouvez pas trouver déraisonnable. Comment voulez-vous que je croie à la religion depuis que ceux qui l'enseignaient ont déclaré publiquement ou par écrit, qu'ils n'y avaient jamais cru eux-mêmes, qu'ils trompaient sciemment le peuple, et qu'ils étaient de véritables charlatans? Mon curé a fait cette déclaration en pleine chaire. Il faudrait être bien fou pour croire à une religion que ne croient pas vraie ceux mêmes qui nous la prêchent.
Le prieur. — La plupart des ministres dont vous parlez n'étaient pas des mims-
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0LUV1ŒS COMPLETES DE M. EMEKY.
très vrais et légitimes; vous savez bien que les curés, les pasteurs légitimes ont été presque tous déportés hors de la France, parce qu'ils n'ont pas voulu faire un serment qu'on leur proposait , et qu'ils croyaient contraire a leur conscience; mais c'est ce qui me donne lieu de tourner contre vous-même, et en faveur de la religion, l'argument que vous vouliez tirer contre elle de la déclaration scandaleuse de ces prétendus curés, et je dis : 1° H faut que les ministres de la religion en France, fes évoques et les curés légitimes, ceux qui ont été nos pères dans la foi, lussent bien pénétrés et bien convaincus de la vérité de cette religion, puisque tous les évêques au nombre de plus de cent, les curés et leurs vicaires au nombre de quarante ou cinquante mille, ont abandonné leur patrie, leurs amis, leurs parents, leurfortune, en un mot tout ce qu'ils avaient de plus cher, ont préféré d'errer toute leur vie dans une terre étrangère, livrés à tous les besoins et à toutes les humiliations de la plus extrême pauvreté, plutôt que de prêter un serment qu'ils ont cru blesser en quelques points leur religion ; assurément des hommes qui n'auraient pas été profondément convaincus de la divinité de cette religion, ne lui auraient pas fait tant et de si grands sacrifices. Si donc vous voulez faire dépendre non sans quelque raison, votre foi de la foi de ceux qui ont été vos inaitres dans la religion , et votre persuasion, de la sincérité de leur persuasion propre, rien ne doit plus vous empêcher de croire que la religion qu'on vous a enseignée est véritable, puisque la sincérité de la persuasion de vos maîtres sur ce point a été mise à une si forte épreuve, et portée, par rapport à vous, à un si haut degré d"évidence.
J'ai dit que le plus grand nombre de ces prêtres, dont vous objectez la conduite elle témoignage, n'étaient point des pasteurs légitimes. C'étaient effectivement des usurpateurs, ainsi que nous vous le prouverions s'il était nécessaire. L'Eglise, qui ne les avait point envoyés, et ne leur avait communiqué aucun pouvoir, les désavoue pleinement. Ils étaient pour la plupart ou des prêtres auparavant sans emploi et sans considération dans leurs diocèses, ou des moines qui déshonoraient par une conduite scandaleuse, la sainteté de leur profession. Leur autorité est donc nulle; et leur apostasie ne peut être tirée à conséquence contre le clergé de l'Eglise catholique.
2° Ces actes d'apostasie et de renonciation ont été presque tous extorqués par la crainte et la violence; ils ne prouvent donc rien de plus que la faiblesse de ceux qui les ont consentis, et qui effectivement auraient dû mourir plutôt que de donner cet affreux scandale.
L'équité oblige encore de rappeler que la plupart d'entre eux, aussitôt qu'ils ont été en liberté, ont révoqué aulhentiqueiuent ces actes.
3° Ceux qui, dans un état de pleine liberté et avant qu'on leur eût fait ni promes-
ses ni menaces, ont déclaré qu'ils n'avaien' jamais cru ce qu'ils avaient enseigné en chaire et dans les catéchismes, qu'ils en avaient toujours imposé, et avaient toujours abusé de la crédulité du peuple dans l'affaire de la religion, c'est-à-dire dans l'affaire la plus importante pour tous les hommes en général et pour chaque homme en particulier; ceux-là, dis-je, auraient mérité, aussitôt après cette déclaration, d'être traduits devant les tribunaux criminels comme des imposteurs et des faussaires, plus dignes que tous les autres faussaires du dernier supplice. Mais ces malheureux ont été en petit nombre; la plupart, en déclarant qu'ils n'avaient jamais cru à la vérité de la religion, mentaient à leur propre conscience, et la sacrifiaient à l'intérêt présent de plaire à quelques clubs.
L'ancien fermier. —Je sais bien, Monsieur le prieur, que c'est le petit nombre des prêtres qui a fait la déclaration dont j'ai parlé ; on ne l'a exigée des prêtres que dans quelques déparlements ; mais il en est partout un très-grand nombre qui, sur la demande qui leur en a été faite, ont remis leurs lettres de prêtrise, et les ont déposées dans les grelies des municipalités; or cette remise n'équivaut-elle pas à la déclaration d'apostasie, et n'en est-elle pas un acte ? Les prêtres n'annonçaient-ils pas par cet acte qu'ils renonçaient pour toujours à leur état et aux fonctions de leur état? auraient-ils pu le faire, auraient-ils fait rien de semblable, s'ils avaient cru à la divinité de la religion dont ils étaient les ministres?
Le prieur. — Vous n'ignorez pas , mon cher Firmin, toutes les manœuvres et les menaces qui ont été employées pour forcer les prêtres à la remise de leurs lettres. Je dirai donc d'abord de cette remise, ce que j'ai dit de la déclaration, qu'elle ne prouve rien de plus que de la violence de la part des uns, et de la faiblesse de la part des autres. Ce n'est pas que cette faiblesse ne soit une tache bien honteuse, et que ceux qui s'en sont rendus coupables n'aient occasionné un grand scandale ; mais 1° tous ne sont pas également coupables ; il en est qui, en remettant leurs lettres, déclaraient qu'ils ne remettaient qu'un morceau de papier, et qu'ils n'entendaient point par cette remise renoncer en aucune manière à leur sacerdoce, ni s'engager à en abandonner pour toujours, ou pour un temps, les fonctions ; ceux-là sont eu assez grand nombre; il eu est même, dans ce nombre, qui ne consentaient à cette remise qu'après avoir demandé et obtenu acte de cette déclaration ; or vous comprenez, qu'on doit raisonner de ceux-ci tout autrement que des autres.
2° Si on examine de près comment se sont faites ces remises de lettres, on verra que la plupart ont été accompagnées de circonstances telles, qu'on ne pouvait légitimement en conclure que les prêtres, en remettant leurs lettres, renonçaient à l'ordre sacerdotal encore moins qu'ils renonçaient à la religion.
sis
autres
3° Combien eu est-il encore parmi les prêtres catholiques demeurés en France, et même parmi les constitutionnels, qui, malgré les plus terribles menaces, ont constamment refusé de remettre simplement ces lettres, et à plus forte raison de souscrire à l'infâme déclaration qui leur a été proposée? Je dis plus : combien, en différents départements, de prêtres catholiques ont mieux aimé périr que de commettre cette lâcheté? Or le témoignage de ces derniers, quand ils seraient en plus petit nombre, est d'un beaucoupplus grand poids et tout autrement
nificatii que le témoignage opposé des Ceux-ci , quoique intérieurement convaincus de la vérité du christianisme, ont pu être déterminés à la déclaration du contraire par la crainte de la prison ou de la mort. Mais les premiers n'ont pu avoir, dans la constance du refus qu'ils ont fait de souscrire à la formule d'apostasie ou de remettre leurs lettres, que la persuasion intime de la vérité de leur religion, et la volonté inébranlable de lui être lidèle jusqu'à la mort. C'est ainsi que, dans les premiers siècles de l'Eglise, le grand nombre de Chrétiens qui tombaient pendant la persécution ne tirait point à conséquence contre la divinité de la religion chrétienne, tandis que le nombre plus petit peut-être des confesseurs et des martyrs, rendait cette religion évidemment croyable, et lui gagnait une multitude de sectateurs, jusque-là que le sang des martyrs mérita d'être appelé une semence de Chrétiens.
Concluons de tout ce que nous venons de dire que la foi des fidèles, au lieu d'être aujourd'hui ébranlée par l'infidélité d'un grand nombre de ses minisires, doit au contraire être affermie par la fidélité et la fermeté d'un plus grand nombre d'autres. Hé! dans les plus beaux jours du christianisme, quelle Eglise particulière put se glorifier, comme fait aujourd'hui l'Eglise de France, de compter parmi ses ministres plus de quarante mille confesseurs ou martyrs?
Vous voyez donc, mon cherFirmin, que vous pouvez tirer très-peu d'avantage de la faiblesse et de l'apostasie même de certains prêtres, pour justifier votre propre apostasie ; et qu'au contraire la conduite en général du clergé de l'Eglise catholique est très-propre à vous affermir dans vos premiers sentiments de religion.
L'ancien fermier. — Mais vous convenez au moins, Monsieur le prieur, qu'il y avait beaucoup de mauvais prêtres, et absolument indignes de notre confiance ; n'en estce pas assez pour se défier de tous les prêtres en général ? Ne sont-ce pas les prêtres qui ont allumé la guerre de la Vendée et des chouans? N'ont-ils pas massacré euxmêmes, ou fait massacrer, un grand nombre de patriotes ? Ne sont-ils pas les auteurs de tous nos maux? Il faut bien qu'on en soit généralement persuadé, puisqu'il n'arrive aucun malheur et aucun désordre qu'on n'en accuse aussitôt les prêtres.
DIALOGUE SUR QUELQUES PRÉJUGÉS
Le prieur. — Voilà des accusations bien graves, mon cher Firmin, et qui nous mèneraient bien loin si nous les discalions dans une juste étendue. Que de faits et de raisons n'aurais-je pas à alléguer, tous bien propres à les détruire I je me borne à quelques réflexions générales.
1° Quand une accusation est intentée, l'équité demande qu'on n'y ajoute point de foi, si elle nVst pas accompagnée rie preuves ; et l'équité le demande d'autant plus impérieusement que l'accusation porte sur un délit plus grave, qu'elle s'étend à un plus grand nombre de personnes, et que ces personnes onl notoirement un plus grand nombre d'ennemis acharnés à les diffamer et 'à les perdre. Or on voit bien ici des accusations, mais où sont les preuves? où sont les noms des coupables? où sont les dépositions des témoins, elles pièces de la procédure?
2" Qu'y aurait-if après tout d'étonnant si quelques prêtres, qui sont aussi des hommes, avaient effectivement, dans les contrées où ils ont pris naissance, partagé les opinions de la multitude? Mais quelle conséquence pourrait-on tirer de là pour inculper les prêtres qui habitent des contrées très-éloignées des premières, et qui ont toujours vécu paisiblement dans leurs foyers ?
3° J'ose poser en fait que, dans le nombre des prêtres catholiques demeurés eu Fiance, sur cent ou deux cents, à peine en trouverait-on un seul qu'on [misse accuser avec fondement d'avoir excité des troubles. 11 y a certainement plus de prêtres à Paris que dans plusieurs départements réunis, et cependant a-t-on jamais entendu dire qu'il y ait eu quelques prêtres catholiques impliqués dans les faciions et les insurrections qui ont si souvent agité celte grande ville?
k° Au reste, pour trancher net, je dis : si on veut juger la religion par ses ministres, il faul plutôt consulter les devoirs qu'elle leur prescrit que leur conduite personnelle; car, s'il en est plusieurs qui soient infidèles à la règle de ces devoirs, il serait injuste de s'en prendre à l'Eglise, qui les blâme et les punit autant qu'il est en elle.
Or qu'est-ce que prescrit la religion à ses ministres : c'est qu'ils ne perdent jamais de vue que le royaume de Jésus-Christ n'est pas de ce monde, et qu'il leur est ordonné de ne point s'immiscer dans les atfaires de ce siècle.
C'est qu'ils recommandent sans cesse et procurent, autant qu'il est en eux, par leurs discours et p.ir leurs exemples, la paix, la concorde, la charité mutuelle, le pardon des offenses, l'amour du bien public, l'observation de l'ordre, l'obéissance aux lois, la soumission aux puissances, etc.
C'est que le temps qu'ils n'emploient pas auprès des fidèles, pour la sanctification de leurs âmes, cl le soulagement de leurs pci-
(lEUVKES COMPLETES DE M. EMEliY.
nés, ils le consacrent, loin du commerce du monde, à l'étude et à la prière.
C'est que, dans les supplications qu'ils doivent incessamment adresser à Dieu pour (es hommes, ils aient en recommandation ulus particulière ceux qui sont constitués en iiutorité sur eux.
C'est que dans les troubles et les calamités publiques, ils établissent leur demeure entre le vestibule et l'autel {Joël, h, 17), et que là ils conjurent Dieu avec larmes de vouloir bien pardonner à son peuple.
C'est que fidèles à suivre les exemples qu'ont donnés leurs prédécesseurs dans les premiers siècles de l'Église, ils soient comme étrangers à toutes les querelles politiques, qu'elles ne fassent jamais l'objet principal de leurs pensées et de leurs conversations ; et, s'ils s'en entretiennent, que ce ne soit le plus souvent qu'avec Dieu seul pour lui déclarer qu'ils jettent dans son sein toutes leurs sollicitudes, et pour le supplier en général de terminer ces querelles, et de disposer tout de la manière qu'il sait être la plus propre à procurer la prospérité du peuple dans ce monde et sa félicité dans l'autre ; mais en voilà bien assez sur cet objet.
L'ancien fermier. — Je le veux bien,, .Monsieur le prieur, mais j'en reviens toujours à dire et à conclure de ce que vous avez vous-même avoué plus haut , qu'il y avait des prêtres bien mauvais, et cju'en général on faisait bien de se défier <fe tous.
Le prieur. — Sans doute, il y avait de mauvais prêtres, cela n'est que trop véritable. Mais que voulez-vous conclure de là ? qu'il n'y a point de prêtres honnêtes et vertueux ? Hé ! quelle est la classe de citoyens, négociants, financiers, militaires, hommes de loi, etc., où il ne se rencontre de mauvais sujets? Conclurez-vous de là que tous les sujets, qui composent chacune de ces classes, sont des hommes corrompus, ou du moins qu'il faut se défier de tous, et ne recourir jamais à leur service ou à leur ministère? Il y a eu des malhonnêtes gens jusque dans le sein de la Convention; combien de ses membres n'a-t-elle pas été obligée de chasser, d'incarcérer, de déporter, de condamner à mort? Voudriez-vous encore une fois conclure que tous les membres de Ja convention sont de malhonnêtes gens, et que le corps lui-même ne mérite aucune confiance? Rien ne serait plus injuste que cette conséquence.
Saus doute il y avait de mauvais prêtres avant et durant la révolution : il y en a eu de tous les temps. Dans le nombre des apôtres choisis par le Fondateur de notre sainte religion, il se trouva déjà un apostat. Le divin Fondateur n'a pas promis que tous ses ministres seraient fidèles jusqu'à la fin. L'Eglise n'a point reçu le privilège de l'iniàillibililé dans le choix de ses ministres; elle peut se tromper dans ce choix. Il y a plus : des ministres qui étaient bons dans le commencement peuvent cesser de l'être; ils
peuvent, par le défaut de prière, et dans le commerce du monde, perdre la grâce et l'esprit de leur vocation. Si le sacer.ioce rendait impeccable, ce serait un miracle continuel , et tous les hommes voudraient, avec raison, être revêtus du sacerdoce.
Jl est vrai que ce serait un très-grand malheur et un très-grand scandale, si la plupart des prêtres étaient mauvais; mais, par la miséricorde de Dieu, il s'en faut bien que cela soit ainsi. Est-il même aucun ordre de citoyens, nous le disons avec confiance, oui renferme, proportion gardée, un aussi grand nombre d'honnêtes gens, d'hommes vraiment recommandables par l'étendue des lumières, par la délicatesse de la conscience, par la régularité des mœurs? J'en appelle à tout le public qui n'est pas ouvertement aveuglé par la passion.
Vous-même, mon cher Firmin, ne convenez-vous pas que la plupart des curés qui vivaient dans votre voisinage étaient des hommes vraiment respectables et dignes de toute confiance? Et encore, dans l'état présent des choses, si, entre plusieurs personnes qui vous seraient également inconnues, il en était cependant une à laquelle il fût nécessaire de vous confier, n'esl-il pas vrai que, si dans ce nombre il était un prêtre connu comme tel, c'est à lui, préférablement à tout autre, que vous accorderiez provisoirement votre confiance?
L'ancien fermier. — J'en conviens, Monsieur le prieur.
Le prieur. — Un témoin oculaire racontait que, dans les derniers temps du règne de Robespierre, des patriotes très-ardents étaient souvent mêlés avec des prêtres catholiques dans la [prison de la Conciergerie, à Paris, et que ces patriotes ne cessaient do tenir à ces prêtres les propos les plus outrageants. Cependant, quand quelques-uns de ces patriotes étaient prêts à perdre la vie par le jugement du tribunal révolutionnaire, c'était rarement à leurs camarades, c'était ordinairement à ces prêtres, auparavant si maltraités, qu'ils confiaient ce qui leur restait de plus précieux, pour le transmettre à leurs femmes ou à leurs enfants. I^e témoignaient-ils pas manifestement, par cette conduite, qu'ils avaient encore plus de confiance dans la charité et la probité de ces pauvres prêtres que dans celle des patriotes les plus prononcés? Tant il est vrai que, malgré les etlbrts les plus inouïs, on n'avait pas pu toujours réussir à déraciner du fond des coeurs l'estime que s'était si justement conciliée le corps des ministres de l'Eglise catholique.
On sait tout ce qu'on a fait pour les déshonorer et les avilir dans l'esprit des peuples; on sait que quelques-uns des principaux auteurs de la révolution, connus de tout temps pour des impies, avaient encore plus à cceur de renverser la religion que de renverser la monarchie. Ces irnpies n'ignoraient pas combien, pour réussir dans le dernier dessein, l'envahissement des biens du cleriié serait utile et même nécessaire.
DIALOGUE SUU QUELQUES-PRÉJUCÉS.
Ils crurent donc qu'il fallait commencer par décréditer et par perdre dans l'esprit du peuple les ministres de la religion, bien persuadés que lorsqu'on aurait rendu les ministres de cette religion l'ohjet du mépris et de la liaine publique, on aurait bientôt fait passer ce mépris et celte baine jusqu'à la religion elle-même. Dans cette persuasion, il n'est point de moyen, quelque odieux qu'il soit, qui n'ait été mis en œuvre, point de calomnie qui n'ait été inventée, point de M>le qui n'ait été débitée, point de mauvaise plaisanterie qui n'ait été employée, point d'abus qui n'ait été exagéré. Pour disposer le peuple à croire à tant d'imputations, la plupart aussi absurdes que calomnieuses, pour le détacher de ses pasteurs le plus généralement aimés et considérés, On a tâché de persuader à ce peuple que, dans le dessein où on était de le rendre heureux en l'affranchissant d'une multitude de charges et de droits onéreux, on ne rencontrait point de plus grand obstacle que dans la cupidité et l'ambition des piètres; que ces prêtres voudraient toujours dominer, et remueraient sans cesse pour recouvrer leurs droits perdus et leurs privilèges enlevés. Et c'est ainsi qu'on est parvenu à prévenir les gens de eampngne contre le clergé, et à leur l'aire envisager comme des ennemis très-dangereux leurs amis les plus fidèles, ceux qui leur tenaient lieu de pères, ' qui étaient leur ressource dans les besoins, leur conseil dans les embarras, leur consolation dans les peines.
Mettez la main sur la conscience, mon cher Firmin, rappelez-vous toutes les manœuvres qu'on a employées, tous les ressorts qu'on a fait jouer, tous les libelles qu'on a répandus dans vos campagnes, et vous conviendrez que mes observations et mes réflexions sont justes.
l'ancien fermier. -=■ H y a quelque chose de véritable dans ce que vous dites, Mousieur le prieur; je conviens que les prêtres n'étaient pas aussi méchants qu'on l'a prétendu, et l'on a débité contre eux bien des mensonges : mais aussi eux, 'de leur côté, nous ont débité bien des sotlises. Ils ont l'ait consister le mérite et la vertu dans des postures du corps; ils nous ont enseigné qu'il fallait prier Dieu, comme si Dieu ne connaissait pas nos besoins; qu'il fallait lui rendre un culte, comme s'il avait besoin de nos honneurs; qu'il fallait faire pénitence, se mortifier, jeûner, comme si Dieu, qui est bon, se plaisait dans nos souffrances, et tant d'autres pratiques gênantes et ridicules, telles que la confession, par exemple. Voilà ce que répétait encore l'autre jour l'instituteur de notre paroisse.
Le prieur. — Vous devriez parler de loutes ces matières, qui ne vous sont point assez connues, avec plus de circonspection et tle retenue, el vous souvenir que ce qui a Hé itu et pratiqué depuis si longtemps par tant et de si savants hommes, qui en savaient bien plus que vous et que tous ceux
dont vous répétez les injures, ne doit pas êlre si facilement traité de ridicule.
Tout se réduit à ces deux points : 1° La religion chrétienne vient-elle de Dieu? 2° La religion chrétienne enseigne-l-elle, ap»
prouve-t-e!le tel ou tel point? Car, s'il est une fois bien prouvé que la religion chrétienne a Dieu pour auteur, et que ces points font partie de cette religion, il faudra bien nécessairement acquiescer et s'y soumettre ; et ce serait alors un subterfuge bien misérable, pour se dispenser de croire tel dogme ou d'embrasser telle pratique, de répéter après quelques impies que ce sont là des inventions et des fourberies de prêtres. Or que la religion chrétienne nous enseigne, par exemple, que nous devons recourir a Dieu par la prière, et l'honorer d'un culte intérieur et extérieur, c'est-à-dire d'un culte qui soit à la fois l'hommage de l'esprit et l'hommage du corps; que le jeûne, l'abstinence et les mortifications en général sont utiles, et même nécessaires jusqu'à un certain point, à tous les chrétiens, il ne faut pour s'en convaincre qu'ouvrir l'Evangile. Il ne s'agit donc plus que d'un seul point, c'est de savoir si nous devons croire à l'Evangile et à la divine mission de Noire-Seigneur: or, si pour croire à l'Evangile ce n'est pas assez de savoir que tous nos ancêtres et tous les Français y ont cru et ont persévéré inébranlablement dans cette croyance depuis près de quatorze cents ans ; que les plus grands esprils de l'univers et les plus habiles; que loutes les nations les plus célèbres et les plus éclairées, après les plus vastes recherches sur l'antiquité, après l'examen le plus approfondi, n'ont pas cessé d'y croire depuis tant de siècles, et de professer hautement la religion chrétienne ; si nous pouvions être ébranlés dans noire toi par les clameurs de quelques impies, qui ont paru dans les derniers temps, mais dont l'autorité doit êlre comptée absolument pour rien, comparéeà l'autorité de tous les autres; si, dis-je, tout cela n'est pas suffisant pour vous rassurer sur la vérité de la religion dans laquelle vous avez été élevé, je me charge de vous rendre, quand vous voudrez, celte vérité sensible, et de dissiper tous vos doutes.
j'oubliais de relever le petit mot qui vous est échappésur la confession. Ce n'est point encore le moment de justifier ce point de la doctrine catholique : je me contenterai de vous faire une question. N'est-il pas vrai que vous ne vous êtes jamais confessé sans en devenir meilleur, et même sans ressentir, après votre confession une grande satisfaction intérieure? répondez-moi dans le fond de votre cœur ; mais je ne doute pas de votre réponse. Comment pouvez-vous donc vous permettre de tourner en ridicule une pratique ordinairement si consolante et toujours si salutaire? D'aussi excellents effets peuventils avoir une mauvaise cause, et cette considération seule ne suflirait-elle pas pour justifier la doctrine et la pratique de la confession?
L'ancien fermier, — Je réfléchirai, Mon-
OEL'YKES COMPLETES HE M. LMEUY.
sieur le prieur, sur tout ce que vous venez de me dire : cela nie f « i t impression, je vous J'avoue. Je commence à sentir que c'a été à moi une grande imprudence d'abandonner ainsi ma religion sur de si faibles raisons et <Je si petites autorités. Je vous avoue même que je n'ai jamais été si heureux ni si content que lorsque je lui étais fidèle; el, depuis qu'il n'y a plus de religion dans le village, je conviens qu'on n'y voit plus que vol et pillage; on n'entend plus parler que de scandales; les enfa:its n'ont plus de respect pour leurs parents; les plus petits jurent déjà comme des païens; on ne peut pas eu venir à bout; et, si cela dure, je ne sais ce que nous deviendrons. Cependant, si je ne peux pas dissiper toutes mes peines sur la religion, je profiterai avec empressement des éclaircissements que vous voulez bien me promettre, et alors vous me parlerez encure de la confession, qui est le point auquel, il me semble, je reviendrai avec plus de peine, quoique je sois obligé d'avouer que je ne me suis jamais confessé, sans avoir éprouvé Jes bons effets dont vous m'avez parlé.
Mais, Monsieur le prieur, permettez que je vous demande encore : on nous parla i t souvent d'une autre vie, et vous m'en avez souvent entretenu dans vos instructions; mais on rencontre aujourd'hui beaucoup de gens qui nous assurent que c'est un conte, ' que jamais personne n'est revenu de l'autre monde pour nous en donner des nouvelles. Quand on est mort, disent-ils, tout est mort; morte la bête, mort le venin. Voilà ce que j'entends tous les jours répéter à mes oreilles.
Le prieur. — Je le sais, mon cher Firmin, et j'en gémis bien sincèrement; je vous ai promis, vous le savez, de m'entretenir une autre fois avec vous de tous les points de la religion sur lesquels on vous a fait naître des doutes ; mais je ne différerai pas davantage de vous instruire sur le point dont il s'agit , j'en sens l'importance et la nécessité, et je le ferai avec quelqu'étendue.
On vous dit donc qu'il n'y a point d'autre vie après celle-ci, que l'homme meurt tout tnlier, et qu'à cet égard il n'y a point de différence entre nous et les bêles.
Mais qui sont ceux qui vous tiennent ce langage ? Répondez de bonne foi ; ne sont-ce pas ordinairement des hommes qui veulent se distinguer des autres par la hardiesse et la singularité de leurs sentiments, des étourdis, des libertins, etc., des hommes pour qui il est bien intéressant qu'il n'y ait point effectivement une autre vie? en un mot, sunt-celes honnêtes gens de la paroisse qui vous tiennent ce langage? Non sans doute, mais, quoi qu'il en soit, je vais au fait, etje vous demande un peu d'attention, parce que ce que je me propose de vous dire pourra vous paraître quelquefois épineux.
1° Je vous invite à interroger des hommes 'lui aient quelque connaissance des anciens temps; consultez aussi ceux qui ont voyagé dans diP'éi entes parties du monde : cela vous
est facile; il en est heureusement de l'une el de l'autre classe dans notre voisinage; les premiers vous assureront qu'il n'y a jamais eu de peuples sur la terre qui n'aient cru à l'immortalité de l'âme ou, ce qui revient au même, à la réalité d'une autre vie. Les autres vous apprendront qu'on ne rencontre encore aujourd'hui et on ne découvre aucune nation sauvage qui n'ait la même croyance. Parmi ces nations il en est qui adressent des discours aux morts, d'autres leur offrent des sacrifices, d'autres enfin leur servent des festins sur leurs tombeaux. Toutes ces pratiques sont superstitieuses sans doute : mais toutes prouvent que les sauvages mêmes sont persuadés que dans l'homme tout ne périt pas avec le corps, et que la partie principal» survit à l'aulre.
Or, je vous le demande, n'y aurail-il pas de la folie, dans un point de si haute importance, à vous écarter d'un sentiment si unanimement et si profondément imprimé dans l'âme de tous les hommes, sans aucune distinction d'anciens et de modernes, de savants ou d'ignorants? Quelle imprudence de vous en rapporter plutôt à une petite poignée d'hommes qui osent aujourd'hui afficher un sentiment contraire? Mais, dites-moi, quelle découverte ont-ils donc faite, ces nouveaux docteurs, ces docteurs de votre village? Quelles nouvelles lumières ont-ils donc reçues pour oser prétendre qu'ils voient mieux que tous les hommes qui ont vécu jusqu'à nos jour.-?
L'ancien fermier. — Ma foi, Monsieur le prieur, je n'en sais rien ; ils ne m'en ont pas parlé.
Le prieur. — Ce que je viens de dire suffirait bien pour fixer toutes vos incertitudes, et lever tous vos doutes; mais, je continue.
2' Quand on prétend qu'il n'y a pas d'autre vie après celle-ci, c'est qu'on suppose, c'est qu'on croit, que l'âme de l'homme périt avec le corps; et, pour faire périr l'âme avec le corps, pour lui faire subir la destinée du corps, il faut supposer et croire qu'elle est matérielle, c'est-à-dire qu'elle est ou notre corps lui-même, ou une partie de notre corps, ou en général, une particule de matière quelconque logée dans notre corps. Voilà pourquoi ceux qui nient l'existence d'une autro vie sont appelés mate'rialistes, parce qu'on ne croit etfecli veinent que l'âme meurt qu'autant qu'on croit qu'elle est matière. Or notre âme, c'est-à-dire ce qui dans nous pense, raisonne, veut, se souvient, etc., n'est rien de tout cela.
Notre âme ne peut être le corps tout entier. N'avez-vous pas vu des hommes qui avaient perdu les bras, les jambes, les cuisses, en un mot la moitié de leur corps, et qui cependant pensaient et raisonnaient tout comme auparavant? S'ils avaient raisonné par les bras et par les jambes, auraientils aussi bien raisonné après les avoir perdus? Ne voit-on pas plus fréquemment encore des paralytiques, des hommes perclus de la plus grande partie de leurs membres, des hommes à l'agonie, et prêts à rendre le dernier soupir.
DIALOGUE SUR QUELQUES PRÉJUGÉS
lies hommes, par conséquent, dont le corps dans sa plus grande partie est privé de mouvement et déjà mort en quelque sorte, qui cependant dans cet état conservent toute la présence et toute la force de leur esprit? Ce n'est donc pas le corps dans sa totalité qui pense, qui raisonne, qui veut, ou, si on l'aime mieux, qui concourt essentiellement à la faculté de penser, de raisonner, de vouloir ; autrement, ainsi que nous l'avons déjà observé, un homme qui aurait perdu la moitié de son corps ou la moitié de l'usage et des fonctions de son corps, aurait perdu la moitié de son Ame et de ses facultés : ce qui est trèscontraire à l'expérience.
11 est vrai que souvent il arrive des dérangements dans notre corps, qui en occasionnent dans noire âme ; c'est ainsi qu'une lièvre violente, certains coups dans la tète, affaiblissent, font même quelquefois perdre entièrement l'usage de la raison. Ces accidents ont leur cause dans les lois de l'union de notre Ame avec notre corps, union qui est un mystère pour nous ; mais il est en môme temps vrai que tous les grands dérangements dans le corps n'opèrent pas toujours des dérangements dans notre Ame, ainsi que le montre L'expérience de tous les jours; et cependant cela arriverait constamment, c'està-dire, les dérangements, les altérations dans le corps en amèneraient toujours dans l'âme, si l'âme et Ictorps étaient la même chose.
L'ancien fermier. — N'allez pas plus loin, Monsieur le prieur, je crois que ce n'est pas tout mon corps qui est mon âme : je sens très-bien que ce ne sont pas mes bras, mes jambes, mon estomac qui pense; mais je crois que ce qui pense est dans ma tête : car c'est là où je me frotte quand je veux avoir quelque bonne idée.
Le prieur. — Fort bien ; mais je dois aller plus loin, et vous dire, ce qui pense en vous, ce qui raisonne, votre âme, en un mot, n'est pas non plus une partie de votre corps, ou bien une portion de matière quelconque, qui serait logée dans votre corps, ou unie à votre corps. Cette partie de votre corps, ou cette antre portion de matière serait fort petite, il est vrai ; mais, quelque petite, quelque subtile et imperceptible qu'on la suppose, elle aurait toujours une figure; elie serait, par exemple, rondo ou carrée; elle occuperait une place. Il y aurait un côté qui serait à droite, et un autre qui serait à gauche ; un côté qui regarderait le levant, et un autre le couchant; un côté qui serait au-dessus, et un autre qui serait au-dessous; on pourrait donc, si on avait des instruments assez tins, fendre l'âme, et la couper en deux, trois, quatre parties. On pourrait de même couper une pensée, une résolution, un souvenir, etc., en deux, trois, quatre, cinq parties, ainsi à l'infini; or, je vous demande ce que c'est qu'une moitié, un tiers d'âme, une moitié, un tiers de pensée. Je demande si ce n'est pas une chose absurde et ridicule seulement à supposer. Vous voyez donc bien qu'on ne peut pas dire que votre Ame soit matérielle, c'est-à-dire qu'elle soit composée de diffé-
rentes parties, et par conséquentsusceptiblo de division.
Je vais, pour vous rendre cette vérité encore plus évidente et plus sensible, faire une supposition. Si l'Ame est une portion de matière, cette portion de matière serait donc une espèce de petite machine composée, il est vrai, avec un grand art, et bien, supérieure aux montres les plus ingénieuses; mais enfin ce serait toujours une machine. On conçoit qu'on pourrait l'agrandir, sans y rien changer d'essentiel, en conservant les mêmes proportions, de même qu'on pourrait agrandir la plus petite montre, et en former une vaste horloge. On peut donc supposer cette petite machine agrandie jusqu'au point qu'il serait possible d'entrer dedans, et d'en observer tout le plan et toute la mécanique. Or, que verrait-on alors dans cette machine? des pièces d'une telle ou telle figure, et arangées d'une telle ou telle façon; des pièces qui se meuvent dans un tel ou tel sens, et avec un tel ou tel degré de vitesse ; c'est-à-dire, qu'on n'y observerait, comme dans toutes les autres machines, que du mouvement des parties et de l'ordre entre ces parties. Or, je vous le demande encore, n'est-il pas souverainement ridicule d'imaginer qu'en amincissant, en remuant, en arrangeant d'une certaine façon des particules de matière, on parviendra à faire une âme, à faire une machine qui donnera des pensées, des raisonnements, des volontés comme un moulin donne de la farine? Y a-t-il rien dans nos pensées, dans nos volontés, qui ressemble le moins du monde à des mouvements et à des figures?
Concluez donc que notre âme n'est pas une machine, n'est pas un tout composé de différentes parties qu'on puisse compter et séparer les unes des autres ; que c'est ici le cas de dire, rouf ou rien; l'âme existe tout entière, ou elle n'existe pas; en un mot, que notre Ame est indivisible.
L'ancien fermier. — Mais. Monsieur le prieur, si l'Ame n'est pas un corps, si elle n'a pas de partie, qu'est-elle donc? Je n'y conçois plus rien.
Le prieur. — C'est un être simple; c'est un esprit. Vous ne comprenez pas, me ditesvous, ce que c'est qu'un être simple ; mais vous n'avez pas besoin de le comprendre; il suffit que vous soyez assuré que cela est ainsi. Combien de choses dans le monde que nous croyons fermement, vous et moi, et que cependant nous ne comprenons pas?
Mais nous n'avons pas encore tiré clairement la conclusion à laquelle nous voulions aboutir; cette conclusion, c'est que l'Ame ne peut pas mourir, c'est qu'elle est immortelle. Les gens qui vous soutiennent que l'âme meurt avec le corps, s'ils sont un peu instruits, ne nieront pas cette conséquence.
Effectivement, qu'est-ce que la mort? Ce n'est autre chose que le dérangement et la séparation des parties qui, par leur union et leur rassemblement dans un certain ordre, formaient auparavant un tout, un animnl par exemple, un arbre, une plante, etc.
Il il
Considérez bien la mort, vous n'y trouverez rien de plus. Ce qui n'a point de parties ne peut donc pas éprouver une séparation «Je ses parties, ne peut donc éprouver la mort ; puis donc qu'il est bien prouvé que l'âme n'a point de parties, qu'elle n'est point une portion de matière, il est donc évident qu'elle n'est point sujette à la mort; et effectivement on est unanimement convenu, dans tous les temps, que, si l'âme était simple ou immatérielle, elle était immortelle de sa nature.
Mais je vais plus loin encore : et je dirai a tous les matérialistes, c'est-à-dire à tous les liummes à qui nous avons déjà fait observer qu'on donnait ce nom, parce que dans le dessein de renverser la croyance d'une autre vie ils s'efforcent de prouver que notre âme est matérielle ; je leur dirai, qu'en leur accurdant ce qu'ils veulent établir, ils n'eu seraient guère plus avancés : car, si l'âme était matérielle, il s'ensuivrait bien qu'elle n'est pas essentiellement impérissable ; qu'elle est capable de mort, puisqu'elle est capable d'éprouver une séparation dans ses parties, et que la mort n'est rien de plus que cette séparation ; mais il ne s'ensuivrait pas qu'elle dût périr, et qu'elle périra effectivement en même temps que ce corps.
L'ancien fermier. — Vous m'étonnez, Monsieur le prieur, je ne crois pas que vous veniez à bout de prouver ce que vous dites.
Le prieur. — Cette preuve est bien facile, et je crois que vous la saisirez aisément.
Ce petit corps, celte petite machine qui, suivant les matérialistes, constitue notre âme, ne peut-elle pas avoir ses parties tellement liées et unies entre elles que les causes ordinaires qui opèrent la dissolution îles corps grossiers, n'aient point de prise sur elle ; que le feu, les sucs et les autres agents ordinaires de la dissolution ou de la pourriture, ne puissent la pénétrer, ou s'insinuer entre ses parties, et, par conséquent, les diviser et les séparer , car ce n'est que par cette pénétration, celte insinuation du feu, des sucs ou des acides, comme parlent les chimistes, entre les parties des corps, que la division et la séparation de ces parties s'opère ?
Si vous avez quelque peine à saisir ce raisonnement, il vous suffira de croire ce fait, dont je vous garantis la vérité ; c'est qu'il y a des corps incombustibles, et d'autres incorruptibles; c'est-à-dire qu'il en est qui se conservent au milieu du plus grand feu, et d'autres au milieu de la plus grande corruption. Or, pourquoi notre âme, qui, si elle est un corps, est un eor|>s d'une nature trèssingulière, ne pourrait-elle pas participer aux privilèges de l'une ou l'aulre espèce de ces corps ?
Et, quand on supposerait que l'Ame, sans une attention particulière de la Providence, aurait été sujette à périr comme le corps, qui nous a dit que Dieu n'avait point eu cette attention pour elle, et qu'il ne la conserve pas au milieu des ruines du corps pour la
rendre dans une autre vie susceptible dp; effets de sa bonté et de sa justice? Qui oserait soutenir, sans la plus coupable témérité que Dieu ne veut point conserver notn âme, ou que cette conservation est au-des sus de sa puissance? Ainsi toutes le:
peines que se donnent les impies pour prou ver que l'âme est matérielle, sont en pur< perte, et ne les font point arriver à leui but, puisqu'en leur accordant que l'âme es matérielle, rien ne prouve qu'elle périr; avec lo corps, rien n'empêche qu'elle ni puisse et qu'elle ne doive subsister éternel' lement.
L'ancien fermier. — Je vous entends Monsieur le prieur, ou du moins je croi vous entendre. Voilà de belles choses mais cependant elles sont un peu fortes pou ma tête, et je crains bien de ne pouvoir le retenir.
Le prieur. — Je le crains aussi un peu mon cher Firmin; aussi je vous ai réservi pour la tin, un raisonnement que vous corn prendrez facilement, que vous retiendrez d même, et qui est plus concluant encore qu tous les autres.
Je vous demande, mon cher Firmin, m croyez-vous pas qu'il y a un Dieu, et qu ce Dieu est sage et juste? Ne croyez-vou pas qu'indépendamment de toute conven tion entre les hommes, il y a une dilférenc entre le bien et le mal, par exemple, entr l'action d'un fils qui sauve la vie à son pèr au péril de la sienne, et celle d'un autr fils qui égorge son père de ses propre mains; que la première est essenliellemen bonne, et la seconde essentiellement mau vaise, et qu'il n'a pas dépendu des homme d'établir que ce serait la première qui se rait la mauvaise et la seconde qui serai la bonne? Ne croyez-vous pas que Dieu corn mande le bien et défend le mal? Ne croyez vous pas que Dieu doit fournir aux homme des motifs suffisants de se conformer à se volontés, et qu'ainsi il doit mettre une dii férence de traitement entre ceux qui oL servent ses commandemenls et ceux qui le transgressent? En un mot ne croyez-vou pas qu'il a décerné des récompenses pou les premiers, et des châtiments pour les se conds?
L'ancien fermier. — Je conçois et j'ac corde tout cela.
Le prieur. — Cependant vous voyez bie que, cela ne s'exécute pas dans cette vit Les observateurs de la loi de Dieu n'y soi pas toujours récompensés , et les violateur de cette sainte loi n'y sont pas toujours pi nis; du moins cela n'a-t-il pas lieu dans s proportion convenable; ne voit-on pasmèm des gens de bien constamment malheureus et des scélérats heureux jusqu'à la fin d leurs jours?
Ne devez-vous donc pas conclure de I avec la plus grande certitude, qu'après I mort les hommes commencent une aulr vie où Dieu rend à chacun suivant ses œi
vres :
m vous n'admettez pus celte conséquent.!
DIALOGUE SUR QUELQUES PRÉJUGÉS
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si lout se termine pour les hommes à celte vie, vous ne sauverez jamais la sagesse et la justice de Dieu ; le monde entier deviendrait un coupe-gorge; la vertu ne serait plus que la fille de l'ignorance et des préjugés. Les hommes les plus scélérats, quand les crimes leur seraient utiles , seraient aussi les plus raisonnables et les plus conséquents.
L'ancien fermier. — J'entends bien encore cela, par exemple, Monsieur le prieur, et je le retiendrai. Avec cela, je voudrais bien avoir vu quelqu'un qui fût revenu de l'autre monde : il me semble que je serais plus sûr de mon fait.
Le prieur. — Vous désireriez donc, mon cher Firmin, parler à un homme qui reviendrait de l'autre monde ; mais avez-vous bien réfléchi sur l'indiscrétion, l'inconséquence et l'inutilité de votre désir?
1° Les âmes qui, au sortir du corps, ont été transférées dans un antre monde, et constituées dans un nouvel ordre de choses, ont-elles la faculté ou la volonté de revenir dans ce monde?
2° Quand elles reviendraient, destituées comme elles sont de leurs corps, n'ayant ni poumons ni langues , comment pourraientelles se faire entendre et se faire reconnaître.
3" Enfin, quand ces âmes en revenant vous donneraient quelque signe de leur existence et de leur étal dans une autre vie, quelle confiance pourriez-vous prendre en des apparitions que vous croiriez toujours pouvoir soupçonner de n'être qu'illusions et impostures?
Dans le fait, vous voudriez que pour satisfaire à votre curiosité, Dieu ressuscitât quelqu'un de vos amis; vous croyez que, si vous aviez conversé quelques moments avec lui, vous seriez beaucoup plus sûr delà réalité d'une autre vie : mais rappellez-vous la parabole du mauvais riche de l'Evangile, que je crois vous avoir expliqué autrefois dans ma maison. Le mauvais riche demandait a revenir sur la terre pour avertir ses frères qu'il y avait un lieu de tourments dans l'autre monde, mais que lui fut-il répondu ? que ses frères avaient Moïse et les prophètes; et que, s'ils ne croyaient pas à Moïse et aux prophètes sur tout ce qui concerne l'autre monde, ils ne croiraient pas non plus les morts qui ressusciteraient.
Effectivement la certitude que nous avons de l'existence d'une autre vie, est plus forte que celle que nous donnerait la conversation passagère avec un mort. Car 1° nous sommes aussi sûrs qu'il y a une autre vie que nous sommes sûrs de ces trois vérités évidentes, qu'il y a un Dieu, que ce Dieu récompensera la vertu et punira le vice, que la vertu n'est pas toujours récompensée, ni le vice toujours puni dans cette vie. 2° Nous sommes de plus, ainsi que les frères du mauvais riche, fondés à croire l'autre vie sur l'autorité divine de Moïse et des prophètes. 3" Nous la croyons enrore sur l'au-
torité de l'Evangile qui la suppose à chaque page.
Or la certitude que nous donnerait sur la réalité d'une autre vie le témoignage ou l'apparition d'un mort, n'est pas aussi forle que celle qui résulte du témoignage de notre raison, du témoignage de Moïse, et surtout du témoignage de Jésus-Christ dans l'Evangile.
Je finis sur cet article; il m'a conduit plus loin que je ne comptais; mais j'étais bien aise de vous instruire à fond sur une vérité capitale qui est journellement attaquée, même dans les campagnes. Je crois que vous êles à présent, bien convaincu que l'homme ne meurt pascomme une bête. Vous voilà en état de tenir tête à tous les docteurs de votre village.
L'ancien fermier. — Oui, Monsieur le prieur, ils n'ont qu'à venir; je les attends : mais je ne saurais vous rendre trop de grâces de votre complaisance et de votre charité; ne serait-ce point en abuser que de vous demander un petit mot sur l'existence de Dieu , en attendant que vous puissiez m'en parler plus au long? Il me semble que je crois en Dieu, mais je vous avoue qu'on a bien brouillé mes idées sur ce chapitre, toname sur lout le reste; tantôt on nous a dit qu'il y avait un Dieu, et tantôt on nous a dit qu'il n'y en avait point; on ne savait plus qu'en croire. Je vous dirai tout de suite ce qui me fait plus de peine à ce sujet.
S'il y avait un Dieu, aurait-il souffert si patiemment qu'on lui fit une aussi rude guerre. On a renversé tous ses autels; on a vomi contre lui mille blasphèmes ; on l'a défié publiquement, s'il existait, de donner quelques signes de son existence et de son mécontentement; rien n'a paru de sa part, rien ne s'est fait sentir. Les destructeurs de ses autels, les blasphémateurs de son nom, sont demeurés pleins dévie. Les aristocrates eux-mêmes les plus déterminés en ont été déconcertés ; et ils étaient tentés de ne plus croire à la Providence.
Le prieur. — Quoi 1 mon cher Firmin.
vous avez aussi des doutes sur l'existencede Dieu ? On serait parvenu à répandre dans votre esprit des nuages sur une vérité si capitale, si évidente, si universellement reconnue ; sur une vérité, qu'un brin d'herbe, une feuille, un vermisseau, chaque objet qui s'offre à notre vue suffirait pour rendre palpable à tous ceux qui en étudieraient avec quelque attention l'admirable structure; mais véritéque fait éclater cette multitude presque infinie de plantes.de poissons, d'oiseaux et d'animaux de toute espèce, tous formés avec un art si admirable, lous si sagement pourvus des organes et de tout ce qui est nécessaire pour la conservation des individus et celle des espèces; vérité que publient sans cesse, avec autant de clarté que d'éloquence, tant de corps magnifiques semés pour ainsi dire au-dessus de nos (êtes, dans la vaste étendue des cieux ; le soleil, surtout, source universelle de la lumière, de
la chaleur et de distance qu'i'
l'.Vi
a vie, placé à une si juste ne pourrait s'éloigner de nous ou s'en rapprocher sans faire, par l'excès du froid ou l'excès du chaud, périr loule la terre[!
Ne reganleriez-vous pas comme un insensé l'homme qui croirait qu'une maison superbe a élé formée de pierres qui sont tombées d'une montagne voisine, et se sont arrangées d'elles-mêmes; que les boiseries et les armoires sont faites de pièces de bois tombées également de la montagne, et qui, ayant pénétré dans l'intérieur de la maison, se sont façonnées par le frottement, et disposées dans l'ordre où on les voit; que les tapisseries qui couvrent Jes murs, et les linges tins qui remplissent les armoires, ont été faits des brins de ni et de soie qu'y ont jetés les vents ; que tout est l'ouvrage du basard, et qu'il n'est intervenu ni travail d'ouvrier, ni direction d'architecte? Assurément vous regarderiez l'homme qui vous tiendrait ce langage, comme un insensé.
Mais à combien plus juste litre devrait être traité comme un insensé celui qui prétendrait que ce monde, qui présente dans son ensemble et dans chacune de ses parlies tant de traits d'une sagesse et d'une intelligence infiniment supérieure à celles de tous les hommes, est cependant un monde orphelin, qui n'a eu ni ordonnateur ni architecte ; qu'ainsi qu'il a été formé par le hasard, c'est aussi par le hasard qu'il se soutient, et qu'il conserve depuis tant de siècles le même ordre et la même régularité?
Mais je me laisse entraîner, j'oublie que j'ai renvoyé à traiter dans un autre terups tous les points de cette espèce. D'ailleurs je suis persuadé que vos doutes sur l'existence de Dieu, ne peuvent être que bien légers ; que, si celle vérité a été ébranlée, elle n'a point été arrachée' du fond de votre cœur; qu'elle se raffermira d'elle-même; mais en attendant, je vais lever la difficulté que vous m'avez proposée, et qui a paru vous faire quelque impression.
L'asciex fermier. — Vous avez raison, Monsieur le prieur; je sens que ce que vous venez de dire a déjà suffi pour faire évanouir mes doutes : mais cependant j'écouterai avec plaisir ce que vous voulez bien me dire encore. Continuez, je vous prie; je promets de ne plus vous faliguer par de nouvelles questions.
Le prieur. — Je viens donc à votre difficulté; elle mérite des éclaircissements : et ce n'est pas la première fois qu'on me la propose.
1° 11 est vrai quo s'il existe un Dieu, et que ce Dieu soit juste, aucune bonne action ne doit demeurer sans récompense, et aucune mauvaise action sans châtiment. Par conséquent les profanateurs des choses consacrées à son culte, et les blasphémateurs de son saint nom, doivent être punis. Mais le plan de la Providence ne se borne pas à ce monde, il s'étend bien au delà; et quand on ne voit pas les méchants punis en celte
vie, ce qui arrive très-souvent, il faut en conclure avec certitude, ainsi que nous l'avons déjà fait, qu'ils le seront dans un autre. 2° C'est notre amour-propre plutôt qu'un zèle véritable, qui nous fait désirer que la vengeance divine éclate sans délai contre- les profanateurs et les persécuteurs. Ce serait pour nous unegrande satisfaction de voir ces ennemis de Dieu, qui nous ont enveloppé dans la guerre qu'ils lui ont faite, punis et confondus sous nos yeux. Nous n'avons quo quelques années, ou même quelques jours à vivre ; et, pour peu que Dieu larde à exécuter ses vengeances, nous n'en serons pas les témoins dans cette vie : voilà la cause secrète de notre désir et de noire impatience. Mais la providence de Dieu qui s'étend à tous les objets, embrasse aussi tous les temps. Mille années devant lui sont comme un jour. Il est éternel ; et c'est parce qu'il est éternel qu'il est patient. Dieu ne doit pas anticiper ou [retarder aucun châtiment pour se conformer aux vues bornées et aux désirs souvent aveugles des hommes; il assigne pour chaque châtiment le temps le plus convenable, suivant les desseins de s.i providence, toujours infiniment sages, et toujours ou presque toujours impénétrables à toute l'intelligence humaine.
3° Ne voit-on pas que si Dieu faisait des miracles à notre gré, et qu'à chaque profanation de ses autels il frappât le profanateur de sa foudre, ou du moins il témoignât sou mécontentement par quelques signes extraordinaires, ne voit-on pas, dis-je, qu'il faudrait que Dieu changeât tout le plan de sa conduite dans l'ordre de la religion. Il entre dans cet ordre qu'il y ait des impies ; et Dieu le [permet sans doute pour de bonnes raisons, quand ce ne serait, par exemple, que pour exercer ou pour faire éclater la foi aes fidèles. Or il ne serait plus possible qu'il y eût des impies, si chaque acte d'impiété était aussitôt suivi de la mort de l'impie ou d'une autre punition miraculeuse. La foi qui n'est méritoire que parce qu'elle est libre, deviendrait en quelque sorte nécessaire par cette continuité de miracles ; elle perdrait au moins la plus grande partie de son mérite; ou plutôt, à certains égards, il n'y aurailplus de foi, puisque la Providence, dans l'ordre de la religion, serait sans cesse à découvert; et que les miracles, en se renouvelant aussi souvent que se renouvelleraient les actes d'impiété, rendraient trop visible à tous les yeux la main de cette Providence, et forceraient de voir ceux mêmes qui s'efforceraient de fermer les yeux à la lumière.
4° Ajoutons qu'au milieu des plus grands ravages de l'impiété, les fidèles peuvent facilement soutenir leur foi, sans qu'il soit nécessaire que Dieu intervienne sans cesse par des miracles. Les oracles et les promesses des saintes Ecritures, leur en fournissent abondamment les moyens, ils n'ont qu'à les lire et à les méditer, et ils verront que tout a élé prédit; ils verront que la barque de
saint Pierre,
figure
de l'Eglisp, doit être
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jusqu'à la fin agitée par de violentes teinpôles; que Notre-Seigneur n'anuonce à ses disciples dans ee monde quo des contradictions et des persécutions ; que la joie pleine, la paix parfaite, qu'il leur promet, ainsi que le châtiment qu'il destine à leurs persécuteurs, ne doivent avoir lieu que dans une autre vie.
5° Il est encore une considération qui, quoique bien triste en elle-même, suffirait seule pour dissiper nos inquiétudes sur la réalité d'une Providence. Dieu ne peut-il pas vouloir traiter la religion en France, comme il l'a traitée dans d'autres contrées bien plus illustres, telles que l'Afrique, par exemple; c'est-à-dire ne peut-il pas permettre qu'elle y soit anéantie, et qu'elle y disparaisse? Jésus-Christ, qui a promis à l'Eglise qu'elle ne périrait jamais, n'a rien promis aux Eglises particulières : l'Eglise de France n'a pas plus de titres à ses yeux pour obtenir une durée perpétuelle, que n'en avait alors l'Eglise d'Afrique. Dans cette supposition, douloureuse il est vrai, mais qui n'a rien d'incroyable, n'est-il pas conséquent que Dieu n'arrête point les dévastations de l'impiété par des prodiges éclatants, et qu'il leur laisse un libre cours, comme il le leur laissa au temps où les Sarrasins envahirent l'Afrique? Sans doute il en coûte pour faire une supposition semblable, et nous espérons bien qu'elle ne se réalisera jamais. Mais cela suffit pour justifier à nos yeux la Divinité sur l'inaction apparente de sa justice et pour faire cesser nos doutes sur sa providence, si cela ne suffit pas pour faire cesser nos pleurs.
Peut être, mon cher Firmin, n'avez-vous pas bien saisi tout ce que je viens de dire ; mais, si les aristocrates dont vous me parliez, qui étaient tentés de ne point croire à la Providence, et qui ont un peu plus de connaissance de la religion que vous , avaient pu nous entendre, ils m'auraient parfaitement compris.
L'ancien fermier. — Je vous comprends assez, Monsieur le prieur, excepté cependant cette Afrique, dont vous avez parlé ; mais je sens bien que, s'il y a un Dieu, ce serait à nous une folie de prétendre connaître toujours les raisonsdesa conduite, etque, dans cequ'il fait ou ce qu'il permet, ce Dieu qui est infini doit avoir souvent des raisons qui surpassent entièrement notre portée. Hé 1 comment cela ne serait-il pas ainsi, puisque souvent mes enfants et ma femme elle-même, quoique femme d'esprit, ne comprennent pas les raisons qui me font agir dans la conduite de mon ménage et de mes affaires, et blâment souvent des entreprises qui cependant sont sages, et réussissent fort bien. Encore une fois, je sens tout cela ; mais il est temps que
je retourne à mon logis, et je neveux pas vous retenir plus longtemps. Je bénirai toute ma vie le moment où je vous ai rencontré. Vous avez fait tomber bien des écailles de mes yeux ; et, en me ramenant à mes premiers sentiments de religion, vous avez commencé à décharger ma conscience d'un grand poids. Car je vous avoue que, malgré toute mon affectation d'assurance, je n'étais pas bien tranquille, et que sur tous les changements qui ont été faits dans la religion, j'avais plutôt réussi à m'étourdir qu'à nie convaincre. Il me semble que me voilà tout disposé à reprendre mon premier train, et que je n'ai plus guère besoin des instructions que vous avez eu la bonté de me promettre. Cependant je les recevrai avec plaisir, et en attendant je vous demande le secours de vos prières auprès de Dieu.
Le prieur. — Très-volontiers, mon cher Firmin ; en me demandant le secours de mes prières auprès de Dieu, malgré les doutes que vous vous imaginez avoir sur son existence, vous prouvez ce qui a déjà été observé depuis longtemps, que notre âme est naturellement chrétienne. Je vous demande de mon côté une seule chose, c'est d'examiner en présence de Dieu, et dans le fond de votre conscience, si la facilité que vous avez eue d'abandonner votre religion, n'est point uniquement venue de ce que ceux qui d'une main vous présentaient tout ce qu'ils croyaient plus propre à vous détacher de celle religion, présentaient en même temps de l'autre, dans des promesses d'affranchissement etd'une égalité souvent mal entendue, un grand appât à la vanité et à la cupidité, et vous ont fait croire faussement que l'un était essentiellement lié avec l'autre ; que vous ne pouviez pas recevoir les avantages temporels qu'on vous offrait, et retenir la religion qu on attaquait, comme si l'amélioration de notre sort et les changements dans l'ordre politique avaient nécessairement exigé un changement dans la religion; comme s'il n'y avait pas mille exemples de révolutions faites dans les gouvernements des Etats qui ont laissé subsister l'ancienne religion catholique dans toute son intégrité et toutes ses prérogatives; en un mot je vous demande si on ne vous avait rien donné ni rien promis dans l'ordre temporel, et si ou s'était contenté d'invectiver contre la religion, je vous demande, dis-je, d'examiner si on vous aurait trouvé aussi crédule et aussi facile à vous prévenir contre elle ; j'ose assurer que non, et j'en appelle à votre conscience. Or, que penser d'une variation dans la religion, d'un abandon même total de la religion, où la cupidité et la vanité auraient eu tant d'influence ? Je vous laisse avec celle réflexion.
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OEUYRES COMPLETES DE M. EMLRY.