CHAPITRE IV
Exhortation aux religieuses du monastère de Saint-Joseph d'Avila, sur ta pauvreté: avantages qu'elle proeufe.
Ne vous imaginez pas, mes sœurs, que, pour manquer à contenter les gens du monde, il vous manque de quoi vivre. Ne prétendez jamais faire subsister votre maison par des inventions et des adresses humaines, autrement vous mourrez de faim et avec raison. Jetez seulement les yeux sur votre divin Epoux, puisque c'est lui qui doi t vous nourrir. Pourvu que vous le contentiez, ceux même qui vous sont le moins alïec-
tionnés, vous donneront de quoi vivre, quoiqu'ils ne le voulussent pas, ainsi que vous l'avez reconnu par expérience. Mais quand vous mourriez de faim en vous conduisant de la sorte, oh! que bienheureuses seraient les religieuses de Saint-Joseph ! Je vous conjure, au?(nom de Dieu, de graver ces paroles dans votre mémoire ; et puisque vous avez renoncé à avoir des revenus, renoncez aussi au soin de ce qui regarde votre nourriture. Si vous ne le faites, vous êtes perdues.
*.Que ceux à qui Notre-Seigneur permet d'avoir des revenus prennent ces sortes de soins, à la bonne heure, puisqu'ils le peuvent sans contrevenir à leur vocation. Quant à nous, mes fdles, il y aurait de la folie ; car ne serait-ce pas porter ses pensées sur ce qui appartient aux autres, que de penser à ces revenus? Et vos soins inspireraient-ils aux personnes une volonté qu'elles n'ont point, pour les engager à faire des charités? Remettez-vous de ce soin à celui qui domine sur le cœur, et qui n'est pas moins le maître des richesses que des riches.
Prenons garde seulement de ne pas manquer à ce que nous lui devons, et ne craignons point qu'il manque à ce qu'il nous a promis. Mais quand cela arriverait, ce serait sans doute pour notre avantage ; de même que la gloire des saints s'est augmentée par le martyre. Oh! que ce serait un heureux échange de mourir bientôt, faute d'avoir de quoi vivre, pour jouir d'autant plus tôt d'une vie et d'un bonheur qui ne finiront jamais I
Pesez bien, je vous prie, mes sœurs, l'importance de cet avis, que je yous laisse par écrit, aûn que vous vous en souveniez après ma mort; car, tandis que je serai au monde, je ne manquerai pas de vous en renouveler souvent la mémoire, à cause que je sais ipar expérience l'avantage qu'il y a de la pratiquer. Moins nous avons, moins j'ai de soins; et Notre-Seigneur sait qu'il est très-vrai que la nécessité ne me donne pas tant de peine que l'abondance, si je puis direavoir éprouvé de Li nécessité, vu la promptitude avec laquelle il a toujours plu à Dieu de nous secourir.
Que si nous en usions autrement, ne serait-ce pas tromper le monde, puisque voulant passer pour pauvres, il se trouverait que nous ne le serions pas d'affection, mais seulement en apparence? Certainement j'en aurais du scrupule, parce qu'il me semble que nous serions comme des riches qui demanderaient l'aumône; et Dieu nous garde que cela soit! Après s'être laissé aller une ou deux fois à ces soins excessifs de recevoir des charités, ils se tourneraient enfin en coutume; et il pourrait arriver que nous demanderions ce qui ne serait pas nécessaire, à. des personnes qui en auraient plus besoin que nous : il est vrai qu'elles pourraient gagner en nous les donnant; mais nous y perdrions sans doute beaucoup.
Que Dieu ne permette pas, s'il lui plaît, aies filles, que vous tombiez dans cette
faute : et si cela devait être, j'aimerais encore mieux que vous eussiez des revenus. Je vous demande en aumône, et pour l'amour de Notre-Seigneur, qu'une pensée si dangereuse n'entre jamais dans votre esprit; mais si ce malheur arrivait en cette maison, celle-là même qui serait la moindre de toutes les sœurs, devrait pousser des cris vers le Ciel, et représenter avec humilité à sa supérieure que cette faute est si importante, qu'elle ruinerait peu à peu la véritable pauvreté. J'espère, avec la grâce de Dieu, que cela ne sera point, qu'il n'abandonnera pas ses servantes, et que quand ce que j'écris pour satisfaire à votre désir ne serait utile à autre chose, il servira au moins à vous réveiller si vous tombiez en ce cas dans la négligence. Croyez, je vous prie, mes filles, que Dieu a permis, pour votre bien, que j'eusse quelque intelligence des avantages qui se rencontrent dans la sainte pauvreté. Ceux qui la pratiqueront les comprendront, mais non pas peut-être autant que moi, parce qu'au lieu d'être pauvre d'esprit, comme j'avais fait vœu de l'être, j'ai été longtemps folle d'esprit : et ainsi, plus j'ai été privée d'un si grand bien, plus j'ai reconnu par expérience que c'est un extrême bonheur à une âme de le posséder.
Cette heureuse pauvreté est un si grand bien, qu'il renferme tous les biens du monde. Oui, je le redis encore, il renferme tous les biens du monde, puisque mépriser le monde, c'est être le maître du monde. Car pourquoi me soucierais-je d'avoir la faveur des grands et des princes, si je ne voulais ni avoir leurs biens, ni jouir de leurs délices, et si j'étais très-fâchée de rien faire pour leur plaire, qui pût déplaire à Dieu en la moindre chose? Comment pourrais -je désirer aussi leurs vains honneurs, sachant que le plus grand honneur d'un pauvre consiste à être pauvre véritablement? Je tiens qub les honneurs et les richesses vont presque toujours de compagnie : celui qui aime les honneurs ne saurait haïr les richesses, et celui qui méprise les richesses ne se soucie guère des honneurs.
Comprenez bien ceci, je vous prie. Pour moi, il me semble que l'honneur est toujours suivi de quelque intérêt de bien ; car il arrive très-rarement qu'une personne pauvre soit honorée dans le monde, quoique sa vertu la rende digne de l'être, et l'on en tient, au contraire, fort peu de compte. Mais quant à la [véritable pauvreté, elle est accompagnée d'un certain honneur qui fait qu'elle n'est à charge à personne. J'entends par cette pauvreté celle que l'on souffre seulement pour l'amour de Dieu, laquelle ne se met point en peine de contenterque lui seul ; et l'on ne manque jamais d'avoir beaucoup d'amis, lorsqu'on n'a besoin de personne ; je le sais par expérience.
Puis donc, mes filles, que nos armes sont la sainte pauvreté, et que ceux qui doivent bien le savoir, m'ont appris que les saints Pères qui ont été les fondateurs de notre ordre, l'ont, dès le commencement, tant es-.
limée et si exactement pratiquée, qu'ils ne gardaient rien d'un jour à l'autre; si nous ne les pouvons imiter dans l'extérieur, en la pratiquant avec la même perfection, tâchons au moins de les imiter dans l'intérieur. Nous n'avons que quelques heures à vivre : la récompense qui nous attend est très-grande : et quand il n'y en aurait point d'autre que de faire ce que Notre-Seigneur nous conseille, ne serions-nous pas assez bien récompensées par le bonheur d'avoir imité en quelque chose notre divin Maître?
Je le dis encore : ce sont là les armes qui doivent paraître dans nos enseignes; et il n'y a rien en quoi nous ne devions témoigner notre amour pour la pauvreté, dans nos logements, dans nos habits, dans nos paroles, et par-dessus tout, dans nos pensées. Tandis que vous tiendrez cette conduite, ne craignez point qu'avec la grâce de Dieu, l'observance soit bannie de cette maison, car, comme disait sainte Claire, la pauvreté est un grand mur; et elle ajoutait qu'elle voulait s'en servir, et de celui de l'humilité, pour enfermer ses monastères. Il est certain que si l'on pratique véritablement cette sainte pauvreté, la continence et toutes les autres vertus se trouveront beaucoup mieux soutenues et plus fortifiées par elles que par de somptueux édifices.