CHAP1TRE/V
lire recommandation aux mêmes religieuses de ne point construire de beaux bâtiments.
Seigneur, mon Dieu, que les superbes bâtiments et les plaisirs extérieurs sont peu capables de donner des consolations intérieures 1 Je vous conjure, mes sœurs, pour l'amour que vous portez à la suprême Majesté, de demeurer toujours dans un grand détachement à l'égard de ces maisons magnifiques et somptueuses, et d'avoir sans cesse devant les yeux ces saints fondateurs de notre ordre, qui sont nos Pères, que nous savons être arrivés, par la pauvreté et l'humilité, à la jouissance éternelle de la présence de Dieu.
J'ai éprouvé que moins le corps a ses commodités, plus l'âme ressent de joie. Quel avantage pouvons-nous tirer de ces grands logements, n'ayant l'usage que d'une cellule? et que nous importe qu'elle soit belle et spacieuse, puisque nous ne devons pas nous occuper à en regarder les murailles ? Considérons combien peu de temps il nous reste à demeurer dans ces maisons matérielles ; il faut les quitter avec la vie, qui, quelque longue qu'elle soit, passera si vite. Tout ce qui parait de plus rude ne doit-il pas nous sembler doux, lorsque nous pensons que]moins nos sens auront eujde contentement ici-bas, plus nos âmes en recevront dans celte heureuse éternité, dont les divers degrés de gloire sont proportionnés à l'amour qui nous aura fait imiter les actions de notre divin Epoux? Témoignons-lui no-
tre respect, et aux saints Pères nos fondateurs, en nous conformant à la vie qu'ils ont menée sur la terre: et si notre faiblesse nous rend incapables de marcher en toutes choses sur leurs pas, faisons au moins ce qui n'intéresse pas tellement notre santé qu'il y aille de notre vie. Il ne s'agit quo d'un peu de travail et d'un travail agréable, comme il l'était à ces grands saints. La résolution n'en est pas plutôt prise, que la difficulté que l'on y trouvait s'évanouit; et la peine n'est que dans le commencement.
Je conjure, au nom de Jésus-Christ et de son précieux sang, celles qui viendront après nous, de se bien garder de faire de ces bâtiments superbes : et si c'est une prière que je puisse faire en conscience, je prie Dieu, que si elles se laissent emporter à un tel excès, ces bâtiments tombent sur leurs têtes, et qu'ils les écrasent toutes; car, mes filles, quelle apparence y aurait-il de bâtir de grandes maisons du bien des pauvres? Mais que Dieu ne permette pas, s'il lui plaît, que nous ayons jamais autre chose que de vil et de pauvre. Imitons eu quelque chose notre Roi : il n'a eu pour maison que la grotte de Bethléem où il est né, et la croix où il est mort. Etaient-ce là des demeures fort agréables? Quant à ceux qui font de grands bâtiments, ils en savent les raisons, et ils peuvent avoir des intentions saintes que je ne sais pas.
Ayez continuellement devant les yeux que tous les édifices du monde tomberont au jour du jugement, et que nous ignorons si ce jour est proche. Or quelle apparence y aurait-il que la maison de quelques pauvres filles ne pût tomber sans faire un grand bruit? Les vrais pauvres doivent-ils en faire? et aurait-on compassion d'eux s'ils en faisaient?