CHAPITRE II
Conduite de l'Eglise de Rome et de Carlhoge au 111e siècle, dans la réception des hérétiques et des schismaliques.
L'Eglise de Rome, dans le temps où sa sagesse et sa ferveur étaient au plus haut
point, nous fournira la première preuve du l'ait que nous établissons, et nous verrons saint Cyprien applaudir vivement à la conduite de cette Eglise, et prendre sa défense contre quelques évêques trop ardents dans leur zèle et trop précipités dans leurs jugements.
Le Saint-Siège étant, en 231, occupé par Corneille, Nnvalien entreprit d'en faire descendre ce saint Pontife, et se lit ordonner évoqua de Rome ; c'est le premier schisme qui ait eu lieu dans cette Eglise, et il dégénéra presque aussitôt en hérésie : car Novatien affectant un grand zèle pour la discipline, soutint que l'Eglise n'avait pas le pouvoir d'absoudre et de recevoir à la communion les Chrétiens qui étaient tombés dans l'idolâtrie. Il entraîna dans son erreur des prêtres et des fidèles qui avaient confessé la foi dans la persécution précédente, et qui, séduits parcelle apparence de zèle, se séparèrent, avec un grand nombre d'autres Chrétiens, de la communion du Pape Corneille. Ces fidèles ne tardèrent pas longtemps à revenir de leur égarement, et demandèrent instamment d'être réconciliés à l'Eglise. Saint Corneille lui-même va nous apprendre, dans une lettre écrite à saint Cyprien, ce qui se passa dans celle occasion; rien de plus intéressant. (Lettre 46.)
Autant l'égarement des confesseurs, surpris par les artifices de ce méchant homme[(Novatien), nous avait fait de peine, autant leur retour sincère nous a donné de consolation.... Les confesseurs Urbain et Sidonius sont venus trouver nos prêtres, en les assurant que le prêtre et confesseur Maxime désirait aussi bien qu'eux, revenir à l'Eglise.... Nous trouvâmes bon qu'on entendit de leurs bouches ce qu'ils avaient fait dire par des personnes
interposées Ils vinrent et reconnurent qu'ils
étaient entrés dans le schisme, et qu'ils avaient autorisé l'hérésie, en souffrant qu'on imposât les mains à Novatien pour le faire évêque; et, comme on leur reprocha celte grande faute, ainsi que toutes celles qui les avaient accompagnées, ils supplièrent que tout fût oublié. Tout cela m'ayant été rapporté, je jugeai à propos d'assembler les prêtres et cinq évêques qui étaient à Home, pour délibérer et résoudre, d'un commun avis, ce qui devait être observé à l'égard de ces confesseurs schismaliques. La délibération fut mise par écrit avec le sentiment de chacun sur cette affaire, et je vous l'envoie. Cela fait, on introduisit dans l'assemblée Maxime, Urbain, Sidoine, Macaire, et la plupart de ceux qui les avaient suivis dans leur schistne ; ils prièrent très- instamment que le passé fût entièrement oublié, et que tout fût remis, comme s'il ne s'était rien fait ni rien dit départ et d'autre. Il était convenable que le peuple fètt instruit de ce qui venait de se faire, et qu'il eût la satisfaction de voir dans l'Eglise ceux qu'il en avait vus avec tant de douleur séparés depuis si longtemps. Aussitôt qu'il eut appris cet heureux changement de volonté, il accourut en foule; on n'entendait que des actions de grâces rendues « Dieu, tout d'une voix. Ils exprimaient, pai leurs
RETOUR DES MINISTRES DE LA RELIGION A L'EGLISE
larmes, la joie de leur cœur, en embrassant les confesseurs, comme s'ils n'étaient sortis de prison que ce jour-là. Les confesseurs s'écriaient : Nous savons que Corneille est évéque de la très-sainte Eglise catholique, par te choix de Dieu tout-puissant et de Jésus- Christ Notre- Seigneur ; nous confessons notre erreur ; on nous a trompés, on nous en a imposé par des discours captieux; et quoique en apparence nous eussions quelque communication avec un homme schismalique et hérétique, notre cœur a toujours été sincèrement dans l'Eglise. " Sincera lamen mens noslra semper in Ecclesia fuit ; » car nous n'ignorons pas qu'il n'y a qu'un Dieu, un Seigneur Jésus-Christ que nous avons confessé, un Saint-Esprit, et qu'il ne doit y avoir qu'un évéque dans l'Eglise catholique (G). Eussions-nous pu n'être pas louché de celte confession faite hautement dans l'église, et qui était comme un renouvellement de celle qu'ils avaient faite devant les magistrats romains ?
Nous ç avons donc ordonné au prêtre Maxime de reprendre sa place, et reçu tous les autres avec un grand applaudissement du peuple. Nous avons tout remis à Dieu, qui a toute chose en sa puissance. «Quapr opter Maximum presbyterum locum suum agnoscere jussimus, cœteros cum ingenti populi suffragio recepimus : omnia uutem remisimus JJeo omnipolenti, in cujus potestate omnia sunt reservata.... » Nous espérons au reste, nous croyons même avec certitude que tous les autres reviendront incessamment à /' Eglise, lorsqu'ils verront que leurs chefs sont réunis à nous.
On voit que le prôlre Maxime, aussitôt après la déclaration de son repentir, lut admis à la communion et rétabli dans sa place.
Saint Cyprien s'empressa de répondre à saint Corneille :
Nous avons appris, lui dit-il, avec beaucoup de joie, ce que nous désirions tous passionnément, que le prêtre Maxime, avec les confesseurs Urbain, Sidonius et Macaire, sont revenus à l Eglise catholique ; c'est-à-dire que, ayant renoncé à leur erreur, ou plutôt à leur fureur schismalique, ils sont rentrés dans la maison de l'unité et de la vérité... Nous pouvons juger en quelque sorte par nous-mêmes de la satisfaction que vous avez éprouvée au jour de ta réunion; car, si nous tous, qui sommes ici, avons reçu celte nouvelle avec des sentiments de joie si extraordinaires, combien votre joie a-l-elle dû être plus parfaite, vous qui avez été le témoin de ce grand événement'/ (Lettre 46.)
Le piètre Maxime et les autres confesseurs réunis écrivirent de leur côté à saint Cyprien, pour lui apprendre leur retour à l'Eglise. Leur lettre est courte et noble. (Lettre 49.)
Nous sommes certains, mon très-cher frère, que vous vous réjouirez aussi bien que nous de ce que,après une mûre délibération, ayant plus d'égard que nous n'en avons eu jusqu'a-
lors à l'unité et à la paix de l'Eglise, oubliant tout ce qui s'est fait, et en laissant le jugement à Dieu, nous nous sommes réconciliés avec Corneille, notre évéque, et avec tous le clergé, au grand contentement de toute. l'Eglise et de tous nos frères, qui nous ont reçus avec beaucoup de charité; c'est ce dont nous sonvnes bien aises de vous assurer par cette lettre. Nous souhaitons, mon très-cher frère, que Dieu vous conserve longtemps en bonne santé. (Lettre 49.)
Saint Cyprien leur répondit et les félicita avec une grande effusion de cœur.
Je ne sais, leur dit-il, quelle est la part que les autres prennent à la gloire et à la joie de votre retour , mais je peux vous assurer que j'en ressens une satisfaction toute particulière; car je vous déclarerai ingénument la disposition démon cœur, et je vous avouerai que j'étais vivement touché de ne pouvoir communiquer avec ceux que j'aimais avec tant de tendresse.
Nous regrettons de ne pouvoir rapporter la lettre entière.
Au milieu de cette joie et de ces applaudissements universels , des hommes d'un caractère dur, d'un zèle triste et sombre, faisaient éclater des plaintes et blâmaient hautement la conduite de saint Corneille, aussi bien que celle de saint Cyprien. On le voit par la très-longue lettre qu'écrivit ce dernier à Antonien, évéque d'Afrique. 11 commence par se justifier lui-même sur sa facilité à recevoir 1rs fidèles qui étaient tombés pendant la persécution.
J'ai adhéré, dit-il, ait sentiment général de tous mes collègues, qui ont cru nécessaire, pour retenir nos frères dans l'Eglise et guérir leurs plaies, d'user de quelque condescendance et de pourvoir au salut de tant de personnes ; et maintenant, je crois ne devoir point me départir de ce qui a été une fois résolu parmi nous, quoique plusieurs en parlent d'une manière désavantageuse, et qu'on répande de tout côté contre les évéques de Dieu des calomnies sorties de la bouche du diable pour rompre la paix et l'unité de l'Eglise.
On voit que saint Cyprien, cet athlète invincible de Jésus - Christ , fut dans son temps accusé de faiblesse et de lâcheté. Nous verrons bientôt que la condescendance de saint Athanase lui attira de semblables accusations. Quelle consolation pour ceux qui, imitant la condescendance de ces deux grands saints, éprouveraient un traitement semblable !
Saint Cyprien, après avoir exposé les règles et les motifs de son indulgence, justifie celle du Pape saint Corneille. (Lettre 51.) On avait lait un crime à ce saint Pontife, d'avoir reçu à sa communion Trophime, ministre de la religion, qui s'était lui-même séparé de l'Eglise.
Quant à Trophime, dont vous avez désiré que je vous parlasse, la chose ne s'est pas passée comme quelques personnes mal intentionnées vous l'ont fait entendre: car notre très-
(G) « C'est-à-dire, > ditFIeury, « dans chaque église particulière, i
cher frère Corneille, en cela, n'a fait que se rendre à ta nécessité (necessitati succubuil), comme nos prédécesseurs ont fait souvent en pareilles circonstances, lorsqu'il a été question de faire revenir plusieurs personnes à l'Eglise. Une grande partie du peuple s'était séparée avec Trophime ; 7nais Trophime revenant, avouant sa faute, en demandant pardon, et ramenant avec lui tous ceux qui s'étaient égarés à sa suite, on a eu égard à ses prières, et on a reçu dans l'Eglise du]Seigneur, non pas tant Trophime lui-même, que ce grand nombre de nos frères quitte, suivaient, et qui n'y fussent point revenus sans lui. Ainsi, après avoir mis la chose en délibération avec plusieurs évêques, Trophime a été reçu : tant de personnes qu'il ramenait avec lui. satisfaisant en quelque sorte pour lui. Néanmoins on l'a tellement reçu, qu'il ne communie que comme laïque , et n'est point rentré dans sa dignité, comme vous l'ont rapporté quelques personnes méchantes.
Nous remarquons dans ce texte précieux, 1° que saint Cyprien témoigne que saint Corneille, en recevant Trophime , s'est rendu à la nécessité, c'est-à-dire qu'il n'aurait pu en agir d'une.autre sorte sans manquer aux règles de la justice ou de la charité; 2° qu'en agissant ainsi, il s'est conformé à ce qui avait été souvent pratiqué par les évêques d'Afrique , prédécesseurs de saint Cyprien ; 3° que , dans l'indulgence dont avait* usé saint Corneille, il avait eu moins égard à Trophime, qu'aux fidèles que celui-ci avait ramenés; 4° que quoique Trophime ne fût pas rétabli dans sa place comme le prêtre Maxime l'avait été dans la sienne, cependant il avait , aussitôt après son retour à l'unité, été admis à lu participation des saints mystères.
11 est bon d'observer que le schisme était le seul délit qu'on reprochât à Maxime, et que Trophime était un prêtre ou plutôt un évêque qui « avait abandonné l'Eglise, » dit de Tillemont, « en offrant de l'encens aux idoles et qui avait entraîné dans sa prévarication la plus grande partie de son peuple. » (Tom. 111, pag. 448.)
Saint Corneille, dans une lettre à Fabien, évêque d'Anlioche, nous apprend encore un trait bien remarquable. Il lui écrit qu'un des trois évêques qui avaient concouru à I ordination de Novatien, ayant témoigné un très-grand regret de sa faute, avait été, sur les instances de tout le peuple, admis aussitôt à la communion laïque. Nous avons ordonné, ajoute saint Corneille, des successeurs aux autres deux évêques, et nous les avons aussitôt envoyés prendre leurs places. (Euseb. Hisl. eccl. lili. >i.)
Le saint Pape ne dit point qu'il ait donné un successeur à l'évêque admis à la communion laïque, ce qui donnerait à entendre qu'il se proposait de le rétablir un jour dans sa dignité. Quoi qu'il en soit, cet exemple
montre toujours que des évêques qui revenaient du schisme ou de l'hérésie, et témoignaient un grand repentir, étaient aussitôt reçus à la participation des saints mystères; et si la discipline de l'Eglise, dans ce tempslà, ne permettait point de les conserver dans leur dignité, ce que nous ne croyons pas cependant avoir été dès lors rigoureusement observé, nous allons voir que cette discipline ne tarda pas à changer par l'autorité de l'Eglise universelle.
Mais, avant de produire les exemples mémorables que vont nous fournir les Actes du concile de Nicée, faisons connaître une lettre vraiment intéressante de saint Denis, évêque d'Alexandrie à Novatien. Ce schismatique avait voulu surprendre ce saint et savant évêque. Il lui avait écrit que la division qui déchirait l'Eglise romaine 'devait être imputée à quelques fidèles qui l'avaient obligé, contre son gré, de se mettre à leur tète. Voici la réponse aussi sage que spirituelle de saint Denis.
Denis, à mon frère Novat , salut.
Si c'est la violence seule qui vous a porté sur le Siège de Rome, vous nous le prouverez en en desvendant volontairement. Vous auriez dû souffrir toutes sortes de mauvais traitements , plutôt que de déchirer l'Eglise de Dieu; et il ne vous aurait pas été moins glorieux de mourir, pour ne point rompre son unité , que de mourir pour ne point sacrifier aux idoles : il me semble même qu'il vous l'aurait été davantage; car, dans le dernier cas, on ne souffre le martyre que pour sauver son Ame ; au lieu que, dans l'autre, on le souffre pour sauver toute l'Eglise. Si cependant vous persuadez aujourd'hui à nos frères, si vous les obligez de revenir à l'unité , v >us mériterez plus par cette bonne action , que vous n'avez démérité par votre faute. Cette faute cessera de vous être imputée , et votre bonne action vous couvrira de gloire; si, malgré votre zèle et vos ejforis , vous ne pouvez réussir à ramener vos frères, vous aurez au moins sauvé votredme.(Ei$EB.,Hist. eccl., lib. vi.)
On voit évidemment par celte lettre que si Novatien était rentré dans l'unité, et s'il avait réussi, ou du moins travaillé sincèrement à y faire aussi rentrer ses frères, il n'est point de grâce ou de bon Iraitemeiil auquel il n'eût pu s'attendre dans l'Eglise; et ce que nous ne saurions trop faire remarquer dans cette lettre, et qui est bien propre à fortifier, à consoler les ministres qui, étant tombés dans le schisme, en sortiraient courageusement, et relèveraient avec eux ceux qu'ils auraient entraînés dans leur chute ; et, en même temps, ce qui devrait bien confondre ces faux zélés, ces hommes si peu charitables, qui ne peuvenl point au fond de leur cœur pardonner les délits de cette espèce, qui en conservent une mémoire implacable (7) : c'est l'assurance que donne
(7) Il est efferlivement des personnes qui conser- quoiqu'ils l'aient rétracté, et vont même jusqu'à ne vent une certaine antipathie contre tous les piêues vouloir pas se servir île leur ministère. Ces disposui ont fait le serment de le constitution c.mIc, sitions, a l'égard de ceux qu'on soupçonnerait a-.ee
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aux premiers le grand patriarche d'Alexandrie, que la réparation de leur faute la rendrait heureuse pour eux, et que leur retour mériterait plus de louanges que leur défection n'avait mérité de lilàme.
C'est Eusèbe qui nous a conservé dans son Histoire la lettre de saint Cyprien à Fabien , et celle de saint Denis d'Alexandrie à Novat; il nous fournirait encore un trait à la fin de son cinquième livre de son Histoire, dont nous pourrions tirer un grand avantage: mais nous nous empressons d'arriver au concile de Nicée.