CHAPITRE IV
Conduite de saint Athanase, des plus saints évoques et des conciles de son temps, dans la réconciliation des ariens.
Saint Athanase, ce grand défenseur du concile de Nicée, est entré pleinement dans son esprit de conciliation et d'indulgence. Rappelé de son glorieux exil au commencement du règne de Julien, il reprit avec un applaudissement universel le gouvernement de son Eglise; el saint Grégoire de Nazianze observe que, loin de se laisser emporter à aucun mouvement d'aigreur et de ressentiment contre les auteurs de sa persécution, il crut devoir agir avec plus de modération que jamais; et il se conduisit en effet de telle sorte, que ses ennemis mêmes ne pouvaient pas dire que son retour leur eût été désagréable. Il assembla aussitôt un concile à Alexandrie, pour remédier aux maux de l'Eglise qui étaient extrêmes ; et ce concile, par la qualité des membres qui le composèrent, et qui tous étaient des saints ou des confesseurs, par l'importance des affaires qu'on y traita, par la sagesse des délibérations qu'on y pri t, est peut-être le concile particulier le plus, vénérable qui ait été tenu dans l'Eglise. Saint Eusèbe de Verceil et saint Astère de Pétra s'y étaient réunis à saint Athanase. La paix entre les différentes Eglises, presque toutes divisées, fut le principal objet de la convocation du concile.
« Il y avait alors bien des personnages, » dit Rufin dans son Histoire! ecclésiastique, « à qui leur ferveur et leur zèle pour la foi faisaient croire qu'on ne devait admettre à l'exercice de l'épiscopat aucun de ceux qui s'étaient souillés, de quelque manière que ce fût, par la communion des hérétiques; mais ceux, » continue le même auteur, « qui, à l'imitation de l'Apôtre, cherchaient l'utilité publique et non pas leur propre utilité..., trouvaient qu'il était plus à propos de condescendre un peu à la faiblesse humaine, et de se courber pour relever ceux qui avaient été abattus, persuadés qu'ils ne devaient pas s'attribuer à eux seuls le royaume des cieux, comme leur appartenant exclusivement, à cause de la pureté de leur foi; ils croyaient qu'ils y entreraient d'autant plus glorieusement, qu'ils y seraient accompagnés d'un plus grand nombre de personnes. Ainsi, ils pensaient qu'il fallait retrancher
OEUVRES COMPt. DE M. EMERY.
seulement les auteurs de la perfidie arienne, et que si les autres voulaient abjurer l'hérésie pour embrasser la foi el les décrets rie leurs pères, on ne devait pas leur fermer la porte; on devait plutôt se réjouir de leur conversion, selon la parabole de l'enfant prodigue, qui, après avoir dissipé dans la débauche tout le bien que son père lui avait donné, non-seule ment fut assez heureux pour être reçu de lui à son retour, mais fut même jugé digne d'être admis à ses divins embrassements , de recevoir un anneau comme un gage de sa foi, et d'être revêtu d'une belle robe, qui ne représente autre chose que les marques honorables de l'épiscopat; et le père n'approuva point les plaintes de son fils aine, qui regardait avec envie ce retour et ce traitement si favorable, et qui se rendit plus coupable en ne pardonnant point a son frère, qu'il n'avait mérité en ne commettant aucune faute. » (Rufin, liv. i", chap. 28; Hermaxt, Vie de V. D.;S. Atiun., tom. II, p. 380.)
Cet avis fut suivi par le concile, et il fut résolu que ceux qui avaient été les chefs et les défenseurs de l'hérésie, pourraient obtenir le pardon par la pénitence, mais ne pourraient demeurer dans le clergé, et que les autres seraient conservés dans leur dignité, pourvu seulement qu'ils signassent le concile de Nicée.
Le Pape Libère, et tout l'Occident, dit saint Jérôme, se conformèrent ta la décision du concile. Saint Augustin en fait l'éloge en différents endroits de ses écrits. Il dit « qu'elle était véritablement dignede la sainteté catholique et des entrailles miséricordieuses de la saint.' Eglise; qu'elle corrigea et fit rentrer dans l'Eglise beaucoup d'évêques qui condamnèrent ce qu'ils avaient cru ou en effet, ou en apparence. »
Le zèle, porté trop loin, a fait la plupart des hérésies et des schismes, ainsi qu'il est facile de le reconnaître. Lucifer, évêque de Cagliari, et plusieurs autres à son exemple, refusèrent d'approuver ce que le concile d'Alexandrie avait ordonné en faveur des évoques qui renonceraient à l'arianisine. Il se sépara même, pour ce sujet, de la communion de saint Athanase, et de tous ceux qui approuvaient sa condescendance, c'est-à-dire de toute l'Eglise catholique, et forma un schisme auquel il a donné son nom.
On voit, par une lettre de saint Athanase à l'évêque Rufinien, que ce grand évêque appréhendait qu'en Egypte même, cette indulgence à l'égard des évoques qui avaient trempé dans l'arianisme, ne fût pour quelques personnes un sujet de scandale ou du moins d'élonnement.
Cette lettre est vraiment curieuse, et nous croyons qu'elle intéressera nos lecteurs : olle fut lue trois fois dans le second concile de Nicée; il s'en servit avantageusement pour tempérer le zèle trop ardent de quelques moines, qui avaient peine à goûter la condescendance dont on usait à l'égard des évêques iconoclastes qui abjuraient leur erreur.
ŒL'YUES COMPLETES DE M. EMERT
Vous m'écrivez, mon cher Ruftnien, comme il convient qu'un enfant bicn-aimé écrive à son père... Tous désirez connaître ce qui aurait été statué dans les conciles et dans toutes les parties de l'Eglise, à l'égard de ceux qui ont suivi le parti des ariens ; sachez donc qu'aussitôt après que la persécution eut cessé, on tint à Alexandrie un concile où furent présents quelques évéques étrangers, que les éve'ques s'assemblèrent encore en Grèce, en Espagne et dans les Gaules , et que partout il fut décidé que si ceux qui avaient été les chefs et les principaux patrons de l'impiété arienne venaient à résipiscence, on les recevrait sans leur accorder aucune place dans te clergé; mais qu'à l'égard de ceux qui avaient, été entraînés dans ce parti par une sorte de nécessité et de violence, non-seulement on leur pardonnerait, mais encore le rang qu'ils occupaient dans le clergé leur serait conservé. On s'est d'autant plus facilement déterminé ci les traiter avec cette indulgence, qu'ils alléguaient en leur faveur une excuse plausible, et qu'ils paraissaient n'avoir agi que par une sorte d'économie ecclésiastique. Ils n'avaient pas cessé , disaient-ils, de bien penser dans le fond de leur cœur, et ils n'avaient consenti ci communiquer avec, les ariens, que parce qu'ils craignaient que leurs Eglises ne fussent envahies par les impics, qui les auraient corrompues , et qu'ils avaient mieux aimé charger de ce poids leurs consciences, que de laisser périr leurs peuples. Ils s autorisaient encore de l'exemple d'Aaron , frère de Moïse, qui condescendit à la prévarication du peuple, dans la crainte bien fondée que si le peuple retournait en Egypte, il ne demeurât attaché à l'idolâtrie sans retour , et dans la juste espérance que s'il continuait de séjourner dans le désert, on le ramènerait à de meilleurs sentiments. C'est en partiepar ces considérations qu'on inclina à ne point les dépouiller du rang qu'ils avaient dans le clergé ; mais, en général, on a toujours pardonné facilement à tous ceux que la séduction et la violence ont jetés dans (égarement. Les résolutions prises dans les conciles furent envoyées ci Rome, et y furent confirmées. Je vous en donne connaissance , bien persuadé que vous y acquiescerez et que vous applaudirez à la sage douceur qui les a dictées.
Je n'écris point au clergé de votre Eglise cl au peuple qui vous est soumis ; vous voudrez bien les assurer de toute mon affection et leur donner lecture de ma lettre, afin que, d'après la connaissance qu'ils acquerront des faits qu'elle contient, ils voient que l'indulgence avec laquelle vous traiterez les ariens qui veulent rentrer dans l'Eglise ne doit vous mériter aucun reproche. Il vous suffira donc d'exiger de ces derniers qu'ils condamnent nommément la mauvaise doctrine d'Euzoïus et d'Eudoxe (car ces grands protecteurs de l'hérésie arienne ont osé soutenir que le Christ n'est qu'une créature) , qu'ils reçoivent le concile de Nicée et qu'ils ne lui préfèrent aucun autre concile.
Cette lettre donne lieu à quelques réflexions. D'abord, il semble que saint Allia-
nase n'étendait l'indulgence dont il s'agit qu'à ceux qui n'avaient été poussés que pnr la violence dans le parti des ariens ; et, dans la première session du second concile de Nicée, un moine sut bien en faire l'observation ; mais elle n'arrêta pas le patriarche Taraise, ni les Pères du concile, qui allèrent toujours en avant et demeurèrent persuadés que saint Atlianase n'excluait véritablement que les chefs du parti hérétique, et que ceux qui avaient été séduits par les sopbismes des ariens, devaient être traités comme ceux qui n'avaient cédé qu'aux menaces et aux mauvais traitements. Saint Augustin et les autres Pères ont entendu dans ce sens la décision de saint Atlianase et de son concile.
Mais il est très-singulier que l'excuse que produisaient alors, pour justifier leur défection, les évêques qui étaient attachés au parti des ariens, soit précisément la même qu'ont alléguée la plupart des pasteurs légitimes qui jurèrent la constitution civile, et que cette excuse ait paru aux yeux de saint Atlianase digne d'égards. Probabilis, persuasoria. On se souvient qu'effectivement ces curés protestaient qu'ils n'avaient point cessé d'être attachés dans leurs cœurs aux évêques légitimes et qu'ils n'avaient fait le serment que parce que, autrement, leurs paroisses seraient tombées entre les mains de quelques mauvais prêtres qui les auraient perverties; et il est bien vrai qu'en général, les curés destitués furent remplacés par la lie du clergé et du cloître. Tous les mauvais sujets qu'une ignoranee grossière, ou des mœurs crapuleuses, avaient fait rejeter du sacerdoce ou du ministère, furent jugés bons pour remplir les cures vacantes, parce qu'on voulait, à quelque prix que ce fût, prévenir le mécontentement du peuple qui voulait le culte et qui n'était pas encore mûr pour l'irréligion.
Deux ou trois ans après la mort de saint Atlianase, quelques évêques catholiques préludèrent à ce beau trait de l'Eglise d'Afrique, dont nous parlerons incessamment. Le grand exemplede niodL-rationetd'indulgence qu'ils nous fournissent est bien remarquable. Eu •'Ï98, l'empereur Gratien rappela les évêques catholiquesbannis par Valens, cet arden prolecteur des ariens, et c'est par là qu'il consacra à Dieu les prémices de sa nouvelle autorité. «Comme il y avait,» dit Sozomène (nous nous servons de la traduction de Tillemont, t. VI, p. 612), «diverses Eglises occupées par ceux que les ariens y avaient intrus, plusieurs des confesseurs qui revenaient de leur exil, témoignant plus d'amour pour l'unité de l'Eglise que d'attache à leur dignité, consentaient que ces ariens demeurassent évêques (en se réunissant à la foi et à la communion des orthodoxes), et les conjuraient de ne point augmenter les divisions de cette unique Eglise, que Jésus-Christ et les apôtres nous ont laissée et que les disputes et un amour honteux de dominer avaieiitdéehirée en tant de morceaux. C'est ainsi qu'agit Eulale ,
RETOUR DES MINISTRES DE L\ RELIGION A L'EGLISE
évoque d'Amasée dans le Pont : il trouva, h son retour, que l'arien qu'on avait mis eu son siège n'avait pas cinquante personnes qui le reconnussent; néanmoins, pour réunir encore ce petit nombre à l'Eglise, il lui offrit de le laisser dans sa dignité, ou même de lui laisser le premier rang, afin qu'ils gouvernassent ensemble tout le peuple d'un commun accord. »
De Valois a traduit ainsi ces dernières paroles de Sozomène : Eulalius lotius populi unitali prospiciens, eum oravil nt priorcm locum obtineret, et Ecclesiam una cum ipso regeret, primatu fruens tanquam prœmio servatœ concordiœ.
« L'arien ne voulut pas accepter, » ajoute Sozomène, '<et peu après ceux même qui le reconnaissaient l'abandonnèrent et se réunirent aux autres. »
En même temps qu'on admire la charité, le détachement et l'amour pour l'unité de ce saint évoque, ne voit-on pas que si l'arien avait accepté son offre, il aurait aussitôt partagé avec lui son siège et ses fonctions, et qu'il n'était point question de le tenir auparavant en pénitence pendant un certain espace de temps?