‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 377 sur 454 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Conduite du Pape Mtltiade et de VEglise d'Afrique, dans la réception des donatistes

L'histoire du schisme des donatistes va nous fournir des documents précieux sur la conduite et l'esprit de l'Eglise dans la réception des schismaliques.

On connaît le concile de Rome, assemblé en 313 par les soins de l'empereur Constantin, pour terminer les différends élevés en- Ire Céeilien, évoque de Cartilage, el les donatistes, différends qui troublaient l'Afrique entière. Ce concile fut présidé par le Pape Miltiade, el les trois pins illustres évêques des Gaules y assistèrent par ordre de Const mtin. Voici quel fut le jugementde ce concile : il condamna Donat des Cases noires, le principal auteur des troubles, et qui d'ailleurs était convaincu de grands crimes; mais il ne sépara point de la communion de l'Eglise les évêques qui avaient si irrégulièrement déposé Céeilien : on permit à ceux qui avaient été ordonnés hors de l'Eglise par Majorin, faux évêque de Carthage, de demeurer dans leur siège, s'ils renonçaient au schisme; et il fut réglé que dans tous les lieux où il se trouverait deux évêques, l'un ordonné par Céeilien, et l'autre par Majorin, on conserverait celui qui avait été ordonné le premier, et on pourvoirait l'autre d'une autre Eglise.

Tel fut le jugement du concile do Rome, où l'on voii (c'est la remarque de Fleury, tom. 111, p. 30), « une discrétion singulière, et un exemple remarquable de dispense contre la rigueur des règles, pour le bien de la paix. »

.Mais ce que nous devons observer avec soin, c'est qu'il n'est point dit que ces évêques donatistes qui renonceraient au schisme et conserver/lient leur siège, dussent cesser leurs fonctions pendant un certain temps et subir quelque pénitence avant de les reprendre; on voit évidemment le contraire.

On avait tenu, vers l'an 400, un concile en Italie, qui défendait de conserver les honneurs du sacerdoce à ceux d'entre eux qui se réuniraient à l'Eglise. Les évêques d'Afrique, sur la proposition d'Aurélius de Cartilage, écrivirent au Pape Anastase et à Vénérius, évê que de Milan, pour les engager à trouver bon qu'ils ne se conformassent point a Cet article de discipline, en considération du besoin extrême qu'on avait de ministres en Afrique. (Van Espen, tom. U,Can.Afric.f p. 57.)

Une année ou deux après, c'est-à-dire vers l'an 401, les évêques s'assemblèrent à

rat : considèrent Thoniam post dubitalionem illam nihil de prioribus mentis amisisse ; deniqne David propbeiam egregium, post manifestai» confession-m suain, prophétise su» m-rius non fuisse privalum. Qiiod si emendaiio conversionis et erreres ipsos ampiilat, et n-tinel dignilales ; quse nialnm ratio est, viain lecti et il. r quod dirigal ad saluien', proposilo peninacise nolle retinere? (Enitt. Rm, l'oniif., a;ui i dom Constant, pag. 705.)

P.KTOl'K DES MIM3TIIÏS DE LA RELIGION A L'EGLISE.

Carthage pour travaillera la réunion des donatistes. Il est dit dans le premier canon : « Quoique ces hommes ( les donatistes) soient séparés de l'unité du corps Uu Seigneur, cependant l'Esprit-Saint nous inspire d'en agir avec eux dans un esprit de douceur et de paix : » Admonenle Spirilu sancto Dei, eligimus cummemoratis hominibus quamvis de Dominici corporis unitute,' inquiéta dissensione, prœcisis, leniler et pacifiée agere.

Van Espen, sur ce canon, remarque que, si on employait dans le l'ait et non de parole seulement, cette manière de traiter que les Pères «l'Afrique ont voulu qu'on observât pour ramener les donatistes ; si on savait, au moins pour quelque temps, dissimuler avec les hérétiques tout ce qui peut être toléré sans blesser la foi et la vérité, ainsi que saint Grégoire en avertissait autrefois saintAugustin, i'apôtre des Anglais, onaurait une juste raison d'espérer qu'on ramènerait bientôt un grand nombre d'hérétiques dans le sein de l'Eglise. « Mais, » comme l'observe sur cet endroit de saint Grégoire, le savant édileurdes OEuvres de ce grand Pape (Goussain ville), « le zèle indiscret et excessif de certains personnages ne souffre point cette manière d'agir, douce et modérée; ils se plaisent à crier: Détruisez, détruisez jusqu'aux fondements : Exinanite, exinanite usque ad fundamenlum. {Puai, cxxxvi, 7.)

« C'est par une suite de procédés si peu convenables qu'on a poussé dans le schisme ou l'hérésie un grand nombre de personnes, qu'une conduite plus modérée aurait retenues dans l'Eglise. Combien de personnes rentreraient peut-être dans le sein de l'unité, si certains hommes durs et fâcheux ne semaient pas d'épines la voie qui y conduit, soit en s'obslinant à justifier quelques abus véritables, sur lesquels il faudrait passer condamnation, soit en exigeant rigoureusement l'observation de certains rites louables, il est vrai, en eux-mêmes, mais cependant peu nécessaires, soit en en condamnant sévèrement quelques autres qui, véritablement, prêtent à la censure, mais que les saints Pères auraient cependant tolérés par amour pour l'unité? car les évêques de Pont avaient raison de dire à l'empereur Léon, dans la lettre qu'ils lui écrivirent après le concile de Chaicédoine : « Nous « devons agir à la manière des pêcheurs, et « non pas à celle d'Arislole : Piscatorie nobis agendum est, non Arislotelice. »

On ne peut qu'applaudiraui observations de Van Espen et de Goussainville, et nous avons cru utile de les mettre sous les yeux de nos lecteurs; mais revenons à la lettre des évêques d'Afrique. On ignore ce que le Pape Anastase avait répondu précisément sur l'article des donastistes qui rentraient dans l'Eglise; on voit seulement dans le préambule du com-ile de Carthage, que ce saint Pape avait paru très-louché de la triste situation des évêques catholiques. Mais le quatrième canon du concile nous apprend « que les Pèr-js résolurent d'écrire encore

aux évêques d'outre-mer, etsurtout au siège apostolique, présidé par le vénérable Anastase ; ipie pressés par la grande nécessité de procurer la paix et l'unité de l'Eglise, ils avaient arrêté que, conformément à ce qui avait été déjà pratiqué dès le commencement du schisme, et qu'attestaient les exemples de presque toutes les Eglises d'Afrique, chaque évoque catholique, dans le lieu où il gouverne, serait le maître de recevoir et de conserver dans leur rang tous les clercs donatistes qui voudraient sincèrement se réunira l'Eglise catholique, s'il jugeait que cela fût utile à la paix du christianisme. Il ne s'ensuit pas de celte conduite, ajoutent les évêques, que nous n'ayons aucun égard aux dispositions du concile qui a été célébré à ce sujet en Italie. Notre intention est qu'elles soient suivies dans tous les cas où la conservation du rang qu'on accorderait h certains clercs donatistes convertis, ne procurerait aucunavantage pourle bien de l'unité:» Non ut concilium quod intransmarinis partibus dehac re factum est, dissolvatur, sed ut illud maneat circaeos qui sic transire volunt, ut nulla per eos unitatis compensatio procuretur.

On voit donc par celte décision mémorable, l°que les Pères d'Afrique ont cru qu'il ne fallait point craindre de blesser la discipline, si le bien qui devait en résulter pour l'unité, guérissait et compensait abondamment le mal de cette blessure; 2° qu'il n'est jamais question de retenir pendant quelque temps, en pénitence, les clercs donatistes réunis, avant de leur permettre l'exercice de leurs fonctions.

Mais saint Augustin, qui était présent aux conciles d'Afrique, dont nous rapportons les décisions, a répandu sur ce sujet beaucoup de lumière dans ses épîtres; nous ne citerons dans ce moment que la cent vingthuitième. C'est dans cette épîlre qu'on voit en détail les propositions qui furent faites aux évêques donatistes de la part des évêques catholiques dans la célèbre conférence de Carthage, propositions qui sont le chefd'œuvre de la charité sacerdotale. La lettre fut écrite, comme on croit, par saint Augustin, au nom d'Aurèle, évoque de Carthage. et de trois cents évêques catholiques. Elle est adressée au tribun Marcellin, commissaire nommé par l'empereur pour assister à la conférence. Nous n'en rapporterons que ce qui appartient à l'objet que nous avons en vue.

Nous déclarons, disent les évêques, par la confiance que nous avons dans la force de ta vérité, que, si ceux avec qui nous devons conférer, peuvent prouver que nous nommes dans l'erreur,... nous ne prétendons point alors nous prévaloir avec eux de la dignité épiscopale , et nous nous laisserons conduire dans le chemin du salut, par ceux à qui nous aurons l'obligation de nous avoir fait connaître la vérité. Si au contraire nous faisons voir que ce sont eux qui se trompent,... nous consentons que les évêques de ce parti revenant à nous, et rentrant dans l'unité de l'Eglise pour

CEUVBES COMPLETES HE M. EMEKY.

y trouver lu voie du salut, conservent lu dignité de l'épiscopal... Comme il arrivera par là qu'en plusieurs Eglises il se trouvera deux évêques, ihacun présidera à sou tour, ayant son collègue auprès de lui dans la place que l'on donnerait à un évéque étranger. Ainsi, les deux évêques ayant alternativement le premier rang duns l'Eglise, se préviendront l'un l'autre par l'honneur et la déférence qu'ils se rendront ; car quand la charité aura dilaté les cœurs et rétabli la paix, deux évéques se trouveront assez au large dans une même Eglise: que si l'un des deux vient à mourir, l'autre demeurera seul, et l'on attendra qu'il meure à son tour, pour lui donner un successeur à la manière ordinaire. Et en cela, on ne fera rien de nouveau, puisque c'est la pratique que la charité catholique a observée dès le commencement de lu séparation, à l égard de ceux que l'amour de l'unité y faisait rentrer, en abandonnant le schisme, quelque tard qu'ils s'en avisassent.

Que si les peuples chrétiens aiment mieux n'avoir qu'un évéque dans chaque Eglise, et que l'établissement des deux évêques dans une même Eglise soit pour eux une nouveauté intolérable, alors que les deux évêques de tous les lieux où il y en a présentement un de chaque communion, se retirent; et qu'après que le schisme sera aboli, la paix et l'unité rétablies, les évêques des lieux où il ne s'en trouvera qu'un, en choisissent un pour chaque Eglise où il y en avait deux. Car, pourquoi ne, ferions-nous pas à notre Rédempteur ce sacrifice d'humilité? Quoi! il sera descendu du ciel pour se former un corps, et nous en faire les membres, et nous ferons difficulté de descendre de nos chaires pour faire cesser ta cruelle division qui déchire son corps et qui en divise les membres! Il nous suffit, pour notre compte, d'être des Chrétiens fidèles et obéissants, et ne cessons jamais de l'être ; mais c'est pour le compte du peuple de Jésus- Christ que nous avons été ordonnés évéques; soyons donc prêts à abandonner l'épiscopal, si cet abandon doit servir à donner la paix chrétienne aux peuples chrétiens. Si nous sommes des serviteurs bons et fidèles, nous devons préférer le profit du Maître, et un profit qui demeure éternellement, à nos dignités temporelles ; et nous tirerons plus de fruit de l'épiscopal en l'abdiquant , si par là le troupeau de «ésus-Christ se réunit, que nous n'en tirerions en le conservant , si par cette conservation nous empêchons qu'il ne se réunisse. De quel front pourrions-nous nous attendre aux honneurs qui nous sont promis dans le siècle futur, si nous faisions de ceux ,que nous possédons dans celui-ci, un obstacle au rétablissement de l'unité parmi les Chrétiens (12)?

Saint Augustin lit

lire eetle lettre tout

entière dans la conférence qu'il eut avec Eméritus, et i i rapporte, dans le livre qu'il en a fait, qu'il se souvenait d'avoir dit en cet endroit les paroles suivantes :« Mes frères, si nous sommes placés plus haut que les autres, ce n'est pas pour satisfaire notre ambition et notre orgueil, ce n'est que pour être en état de mieux prendre garde à la vigne du Seigneur. Fratres, si dominum cogilamus, locus iste altior, spécula est vinitoris, non fastigium superbientis ; si cum volo retinere episcopatum meum, dispergo gregem Christi, quomodo est damnum gregis , honor iiastoris ? »

On voit dans cette admirable histoire, 1° que par la considération du bien de l'unité, on conservait aux évêques donatistes, qui auraient renoncé au schisme, leur rang et leur dignité avec des circonstances qui font un honneur infini aux évêques d'Afrique; 2° qu'il n'est pas question d'imposer à ces évêques réunis aucune pénitence ; qu'il leur suffisait de manifester un repentir sincère d'avoir entretenu le schisme, et la sincérité de ce repentir était suffisamment présumée par le fait seul de leur réunion ; certainement, si les donatistes avaient accepté les propositions des Catho'iques , dès le jour même, ils auraient pu remplir les fonctions épiscopales concurremment avec les Catholiques.

L'extrême condescendance que montrèrent les évêques catholiques, et dont on trouve à peine un autre exemple, va peut-être, dans certains esprits, jusqu'au scandale. Il faut se rappeler que les donatistes étaient des schismatiques très-opiniâtres, il est vrai, et qu'on avait des violences à reprocher à la secte; mais en mettant leur schisme et leur erreur à part, les évêques donatistes n'avaient rien dans leurs mœurs et leur conduite qui choquât les fidèles, et qui les rendît à leurs yeux indigues de confiance. : leur schisme ne provenait que d'un zèle malentendu et poussé jusqu'à l'excès pour la pureté des ministres; ils avaient commencé par se séparer de la communion de Cécilien, évéque de Carthage, sur le fondement qu'il avait été ordonné par Félix, évéque u'Aptunge, Iraditeur, à ce qu'ils prétendaient, des saintes Ecritures; de là ils avaient été conduits à soutenir que son ordination avait été nulle, et qu'en général les sacrements n'étaient point validement administiés par Jes pécheurs : opinion qu'ils appuyaient, non sans raison, sur l'autorité de saint Cyprien et de plusieurs conciles d'Afrique; par une conséquence ultérieure , ils croyaient que l'Eglise n'était composée que de justes, (juelques-uns d'entre eux exerçaient encore, il est vrai , de grandes violences contre les

(12) Voici le texte latin des dernières phrases d'une lettre si précieuse :

< Episcopi propter Christianos populos ordinaniur. Quod ergo Chiistianis populis ad Cliristianani paceni prodesl, hoc de nostio episopalu l'aciamus. £i seni utiles suuius, curDoinim selernia lucris, pro nosiris temporalibus sublimitaûbus , mvidemus.

Episcopalis dignitas nobi* fmeticosior erit, si giegem Christi :<jagis deposila collegeril, quam relenla dispersent. Nnni qua' Ironie in futuio sseeulo promissum a Cbristo sperabinius honorent, si Clirisiianam in hoc sxculonosier honor iinpcJii imita-

ient !

RETOUR DES MINISTRES DE LA RELIGION A L'EGLISE

catholiques et contre eux-mêmes; mais ces excès avaient encore leur origine dans un fan x enthousiasme pour le martyre : il n'y avait donc rien d'odieux que le schisme et l'erreur, dans lesévêques donatistes. Observez encore que ceux quittaient présents à la conférence de Cartilage, étaient nés dans co schisme, et avaient sucé cette erreuravec le lait ; et de plus que ce schisme et cette erreur auraient été dignes de quelque excuse, s'il pouvait exisler une juste cause de rompre l'unité, et si l'on pouvait être dispensé de mettre delà sobriété dans sa sagesse.

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