CHAPITRE VI
Obligation, dans les monastères de religieuses, de prier Dieu pour tes ecclésiastiques et les religieux qui travaillent dans le monde. Prière de sainte Thérèse.
Puisque l'hérésie qui s'est élevée en ce siècle est comme un feu dévorant qui fait toujours de nouveaux progrès, et que le pouvoir des hommes n'est pas capable de l'arrêter, il me semble que nous devons agir comme un prince qui, voyant que ses ennemis ravageraient tout son pays, et qu'il ne serait pas assez fort pour leur résister en campagne, se retirerait avec quelques troupes choisies dans une place qu il ferait extrêmement fortifier, d'où il ferait, avec ce petit nombre, des sorties qui les incommoderaient beaucoup plus que ne pourraient faire de grandes troupes mal aguerries; car il arrive souvent que par ce moyen on demeure victorieux, et au pis aller, on ne saurait périr que par la famine, puisqu'il n'y a. point de traître parmi ces gens-là. Or, mes sœurs, la famine peut bien nous, presser dans nos monastères , mais non pas nous
contraindre de nous rendre ; elle peut bien nous faire mourir , mais non pas nous vaincre.
Or pourquoi vous dis-je ceci ? C'est pour vous. faire connaître que ce que nous devons demander à Dieu, est qu'il ne permette pas que dans cette place où les bons Chrétiens se sont retirés, il s'en trouve qui aillent se jeter du côté des ennemis, mais qu'ils fortifient la vertu et le courage des prédicateurs et des théologiens qui sont comme les chefs de ces troupes, et fasse que les religieux qui composent le plus grand nombre de ces soldats, s'avancent de jour en jour dans la perfection que demande une vocation si sainte. Cela importe infiniment, parce que c'est des forces ecclésiastiques, et non pas des séculières, que nous devons attendre notre secours.
Puisque nous sommes incapables de rendre dans cette occasion quelque service à notre Roi, efforçons-nous au moins d'être telles que nos prières puissent aider ceux de ses serviteurs qui, n'ayant pas moins de doctrine que de vertu, travaillent avec tant de courage pour son service. One si vous me demandez pourquoi j'insiste tant sur ce sujet et je vous exhorte d'assister ceux qui sont beaucoup meilleurs que nous, je réponds que c'est parce que je crois que vous ne comprenez j as encore assez quelle est l'obligation que vous avez à Dieu de vous avoir conduites en un lieu où vous êtes affranchies des affaires, des engagements et des conversations du monde. Cette faveur est plus grande que vous ne le sauriez croire, et ceux dont je vous parle sont bien éloignés d'en jouir : il ne serait pas même à propos qu'ils en jouissent, principalement en ce temps, puisque c'est à eux de fortifier les faibles et d'encourager les timides; car à quoi seraient bons des soldats qui manqueraient de capitaine? 11 faut donc qu'ils vivent parmi les hommes, qu'ils conversent avec les hommes; et qu'entrant dans les palais des grands et des rois, ils y paraissent quelquefois, pour ce qui est de l'extérieur, semblables aux autres hommes.
Or pensez-vous, mes filles, qu'il faille peu de vertu pour vivre dans le monde, pour traiter avec le monde, et pour s'engager dans les atfaires du monde? Pensez-vous qu'il faille peu de vertu pour converser avec le monde, et pour être en même temps, dans son cœur, non-seulement éloigné du monde, mais aussij ennemi du monde, pour vivre sur la terre comme dans un lieu de bannissement, et enfin, pour être des anges et non pas des hommes? car, s'ils ne sont tels, ils ne méritent pas de porter le nom de capitaines : et je prie Noire-Seigneur de ne pas permettre qu'ils sortent de leurs cellules; ils feraient beaucoup plus de mal que de bien, puisque ce n'est pas maintenant le temps de voir des défauts en ceux qui doivent enseigner les autres , et que, s'ils sont bien affermis dans la piété, et fortement per-
suadés combien il importe de fouler aux pieds tous les intérêts de la terre, et de se détacher de toutes les choses périssables, pour s'attacher seulement aux éternelles, ils ne sauraient empêcher que l'on ne découvre leurs défauts, quelque soin qu'ils prennent de les cacher. Comme c'est avec le monde qu'ils traitent, ils peuvent s'assurer qu'il ne leur pardonnera pas, mais qu'il remarquera jusqu'à leurs moindres imperfections, sans s'arrêter à ce qu'ils auront de bon, ni peutêtre même sans le croire.
J'admire qui peut apprendre à ces personnes du monde ce que c'est que la perfection ; car ils la connaissent, non pour la suivre, puisqu'ils ne s'y croient point obligés, et s'imaginent que c'est assez d'observer les simples commandements, mais pour employer cette connaissance à examiner et à condamner jusqu'aux moindres défauts des autres. Quelquefois même ils raffinent de telle sorte, qu'ils prennent pour une imperfection et pour un relâchement ce qui est en effet une vertu. Vous imaginez-vous donc que les serviteurs de Dieu n'aient pas besoin qu'il les favorise d'une assistance tout extraordinaire, pour s'engager dans un si grand et si périlleux combat ?
Tâchez, je vous prie, mes sœurs, de vous rendre telles que vous méritiez d'obtenir ces deux choses de sa divine Majesté : la première, que, parmi tant de personnes savantes et tant de religieux, il s'en trouve plusieurs qui aient les conditions que j'ai dit être nécessaires pour travailler à ce grand ouvrage, et qu'il lui plaise d'en rendre capables ceux qui ne le sont pas encore assez, puisqu'un seul homme parfait rendra plus de services qu'un grand nombre d'imparfaits : la seconde, que, lorsqu'ils seront engagés dans une guerre si importante, Noire-Seigneur les soutienne par sa main toute-puissante, afin qu'ils ne succombent pas dans les périls continuels où l'on est exposé dans le monde, mais qu'ils bouchent leurs oreilles aux chants des sirènes qui se rencontrent sur une mer si dangereuse. Que si, dans l'étroite clôture où nous sommes, nous pouvons par nos prières contribuer en quelque chose à ce grand dessein, nous aurons aussi combattu pour Dieu ; et je m'estimerai avoir très-bien employé les travaux que j'ai soufferts pour établir cette petite maison où je prétends que l'on garde la règle de la sainte Vierge, notre Reine, avec la même perfection qu'elle se pratiquait au commencement.
Ne croyez pas, mes filles, qu'il soit inutile de faire sans cesse cette prière, quoique plusieurs pensent que c'est une chose bien rude de ne pas prier beaucoup pour soimême. Croyez-moi, nulle prière n'est meilleure ni plus utile; etsi vouscraignez qu'elle ne serve pas h diminuer les peines que vous devez soutTrir dans le purgatoire, je vous réponds qu'elle est trop sainte pour n'y pas servir : mais quand vous y perdi icz quelque chose enjolre particulier, à la bonne heure.
Et que" m'importe quand je demeurerais jusqu'au jour.du jugement en purgatoire, si je pouvais, par mes oraisons, être cause du salut d'une âme; et à plus forte raison, si je pouvais servir a plusieurs et à la gloire de Notre-Seigneur? Méprisez, mes sœurs, des peines qui ne sont que passagères, lorsqu'il s'agit de rendre un servive beaucoup plus considérable à celui qui a tant souffert pour l'amour de nous. Tâchez de vous instruire sans cesse de ce qui est le plus parfait ; traitez toujours de ce qui regarde votresalut avec des personnes doctes et capables: il y va de sa gloire et du bien de son Eglise, qui sont le but de tous mes désirs.
J'avoue que ce serait une grande témérité à moi de croire que je pusse contribuer en quelque ebose pour obtenir une telle grâce; mais je me confie, mon Dieu, aux prières de vos servantes avec qui je suis, parce que je sais qu'elles n'ont autre dessein ni autre prétention que de vous plaire. Elles ont quitté pour l'amour de vous le peu qu'elles possédaient, et auraient voulu quitter davantage pour vous servir. Comment pourrai-je donc croire, 6 mon Créateur ! qu'étant aussi reconnaissant que vous êtes, vous rejetassiez leurs demandes ? Je sais que lorsque vous étiez sur la terre, non-seulement vous n'avez point eu de mépris pour notre sexe, mais que vous avez même répandu vos faveurs sur plusieurs femmes avec une bonté admirable. Quand nous vous demanderons de l'honneur, ou de l'argent, ou des revenus, ou quelqu'une de ces autres choses que l'on recherche dans le monde, alors ne nous écoulez point. Mais pourquoi n'écouteriez-vous pas, ô Père éternel! celles qui ne vous] demandent que ce qui regarde la gloire de votre Fils, qui mettent toute la leur à vous servir, et qui donneraient pour vous mille vies ? Je ne prétends pas néanmoins, Seigneur, que vous accordiez cette grâce pour l'amour de nous ; je sais que nous ne ta méritons pas ; mais j'espère de l'obtenir en considération de votre Fils : ayez seulement égard à ses mérites et à ceux de la glorieuse Vierge sa Mère, des martyrs et de tous les saints qui ont donné leur vie pour votre service. Mais, hélas ! mon Seigneur, qui suisje, pour oser au nom de tous, vous présenter celte requête? Ah ! mes filles, quelle mauvaise médiatrice pour faire une telle demande pour vous et pour l'obtenir ! Ma témérité ne servira-t-elle pas plutôt d'un sujet très-juste pour augmenter l'indignation de ce redoutable et souverain Juge dont j'implore la clémence ? Mais, Seigneur, puisque vous êtes un Dieu de miséricorde, ayez pitié de cette pauvre pécheresse, de ce ver de terre, et pardonnez â ma hardiesse. Ne considérez pas mes péchés : considérez plutôt mes désirs et les larmes que je répands en vous faisant cette prière, je vous en conjure par vous-même. Ayez pitié de tant d'âmes qui se perdent : secourez, Seigneur, votre Eglise, arrêtez le cours de tant de maux qui affligent la chrétienté, et faites luire votre lumière parmi les ténèbres.