‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 40 sur 454 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Amitiés particulières très-dangereuses dans les communautés.

Il en est qui s'imaginent que l'excès d'amitié ne peut être dangereux dans les communautés : il est néanmoins si préjudiciable, et entraîne tant d'imperfections après soi, que j'estime qu'il n'y a que ceux qui l'ont remarqué de leurs propres yeux, qui puissent le croire : le démon s'en sert comme d'un 'piège si imperceptible à ceux quijse contentent de servir Dieu imparfaitement, que cette affection démesurée passe dans leur esprit pour une vertu. Mais ceux qui aspirent à la perfection en connaissent bien le danger, et savent que celte affection mal réglée affaiblit peu à peu la volonté et l'empêche de s'employer entièrement à aimer Dieu. Ce défaut se rencontre encore plutôt, à mon avis, entre les femmes qu'entre les hommes, et apporte un dommage visible à toute la communauté, parce qu'il arrive de là que l'on n'aime pas également toutes les sœurs; que l'on sent le déplaisir qui est fait à son amie ; que l'on désire avoir quelque chose à lui donner; que l'on cherche l'occasion de lui parler, sans avoir le plus souvent rien à lui dire, sinon qu'on l'aime, cl autres choses impertinentes, plutôt que de lui parlerde l'amour que l'on doit avoir pour Dieu. Il arrive même si rarement que ces grandes amitiés aient pour lin de s'entr'aider à l'aimer, que je crois que le démon les fait naître pour former des ligues et des factions dans les monastères : car quand on ne s'aime que pour servir sa divine Majesté, les effets le font bientôt connaître en ce qu'au lieu que les autres s'entr'aiment pour satisfaire leurs liassions, celles-ci cherchent, au contraire, dans .l'affection qu'elles se portent, un remède pour vaincre leurs liassions.

Quant à cette dernière sorte d'amitié, je souhaiterais que dans les grands monastères, il s'en trouvât beaucoup; car pour celui-ci qui est peu nombreux, toutes les sœurs doivent être amies, toutes doivent se chérir, toutes se doivent assister, et quelque sainte qu'elles soient.je les conjure, pour l'amour do Notre-Seigneur, de bien se garder'de ces singularités où je vois si peu de profit, puisque, entre les frères mêmes, c'cst.un poison d'autant plus dangereux pour eux qu'ils sont plus proches.

Croyez-moi, mes sœurs, quoique ce que je vous dis vous semble un peu rude, il conduit à une grande perfection ; il produit dans l'âme une grande paix, et fait éviter plusieurs occasions d'offenser Dieu à celles qui ne sont pas tout à fait si fortes. Si notre inclination nous porte à aimer plutôt une sœur qu'une autre, ce qui ne saurait pas ne point arriver, puisque c'est un mouvement naturel qui, souvent même, nous fait aimer davantage les personnes les plus | imparfaites, quand il se rencontre que la nature,les a favorisées de [dus de grâces,' nous devons alors nous tenir extrêmement sur nos gardes, afin de ne nous point laisser dormner

par cette affection naissante. Aimons Ijs vertus, mes filles, et les biens intérieurs: ne négligeons aucun soin pour nous désabuser de ces biens extérieurs, et ne souffrons point que notre volonté soit esclave, si ce n'est de celui qui l'a rachetée de son propre sang.

Que celles qui ne profiteront pas de cet avis prennent garde de se trouver, sans y penser, dans des liens dont elles ne pourront se dégager. Hélas! mon Dieu, mon Sauveur, qui pourrait compter combien de sottises et de niaiseries tirent leur origine de cette source? .Mais comme il n'est pas besoin de parler ici de ces faiblesses qui se trouvent parmi les femmes, ni de les faire connaître aux personnes qui les ignorent, je ne veux pas les rapporter en détail. J'avoue que j'ai été quelquefois épouvantée de les voir, je dis de les voir; car, par la miséricorde de Dieu, je n'y suis guère tombée. Je les ai remarquées souvent, et je crains bien qu'elles ne se rencontrent dans la plupart des monastères, ainsi que je l'ai vu en plusieurs, parce que je sais que rien n'est plus capable d'empêcher les religieuses d'arriver à une grande perfection, et que dans les supérieures, comme je l'ai déjà dit, c'est une peste.

11 faut apporter un extrême soin à couper la racine de ces partialités et de ces amitiés dangereuses sussitôt qu'elles commencent à naître; mais il le faut faire avec adresse et avec plus d'amour que de rigueur. C'est un excellent remède pour cela , de n'être ensemble qu'aux heures ordonnées, et de ne point se parler, mais de demeurer séparées, comme la règle le commande, et se retirer chacune dans sa cellule. Ainsi, quoique ce soit une coutume louable d'avoir une chambre commune où l'on travaille, je vous exhorte à n'en point avoir dans ce monastère, parce qu'il est beaucoup plus facile de garder le silence lorsqu'on est seule, outre qu'il importe extrêmement de's'accoutumer à la solitude pour pouvoir bien faire l'oraison, qui doit être le fondement de la conduite de celte maison, puisque c'est principalement pour ce sujet que nous sommes ici assemblées.

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