VIE ABKEGEE DE SAINTE THERESE
Sainte Thérèse naquit, le 28 mars de l'année 1515, à Avila dans l'Espagne. Son père s'appelait Alphonse de Cépède, et sa mère Béalrix d'Ahumade , l'un et l'autre d'une très-ancienne noblesse. Don François de Cépède, neveu de notre sainte, épousa, en 1580, Orofrisia de .Mendoze etCastille, le plus illustre parti de toute l'Espagne : et cette alliance qui honora la maison de Cépède, ne parut point au-dessous de celle de Mendoze. Mais Thérèse avait reçu de la nature des avantages bien supérieurs à celui de la naissance : toutes les aimables et grandes qualités qui peuvent distinguer l'un et l'autre sexe, se réunissaient en sa personne au plus haut degré. Aux grâces extérieures, à une imagination brillante, au cœur le plus généreux et le plus sensible, elle joignait un génie élevé, qui la portait toujours au grand; une pénétration à qui rien n'échappait ; une prudence qui pourvoyait à tout; un courage et une fermeté qui ne redoutaient ni dangers ni obstacles. Tant de grâces et de talents sans la piété n'auraient servi peut-être qu'à précipiter sa chute et à la rendre plus déplorable : mais ces grâces et ces talents, destinés parla Providence à servir de moyens et d'ornements à sa piété, étaient bien audessus d'elle. La piété de sainte Thérèse éclata dès sa plus tendre jeunesse, par des traita remarquables. La lecture de quelques romans espagnols, et la société d'une parente
dissipée, purent bien l'affaiblir pendant linéique temps, mais non la détruire. A l'âge de dix-huit ans, elle se consacra au Seigneur dan* le monastère de l'Incarnation d'Avila, malgré les oppositions d'un père qui l'aimait tendrement, et qui n'y consentit enfin qu'avec une extrême répugnance. Des mortifications excessives la jetèrent bientôt dans une maladie très-dangereuse, et furent le germe de ces infirmités accablantes et douloureuses qui ne l'abandonnèrent presque jamais. Dans une crise de sa première maladie, on la crut morte: sa fosse était déjà creusée, et les religieuses se disposaient à l'ensevelir, lorsque son père, qui survint, prétendit qu'elle vivait encore; on suspendit les obsèques, et au bout de quatre jours elle parut se réveiller comme d'un profond sommeil.
Cependant sa première ferveur se ralentit: des voyages, que le rétablissement do sa santé avaient rendus nécessaires, un attachement trop humain et trop sensible aux personnes qui lui témoignaient de l'amitié, desséchèrent son cœur: elle conçut un grand dégoût pour l'oraison mentale , elle abandonna même totalement un si saint exercice, et qui jusqu'alors avait fait ses délices. Mais Dieu, qui avait de si grands desseins sur elle, ne permit pas qu'elle s'éloignât de lui plus longtemps ; il rompit enfin jusqu'aux plus petits fils par lesquels elle
tenait encore aux créatures. La grâce triompha pleinement dans son cœur, et dans peu de temps elle parvint à cette perfection héroïque, à ce degré sublime d'oraison, à ces ravissements et à ces faveurs, qui feront l'étonnement et l'édification de tous les siècles.
Le monastère de l'Incarnation appartenait à l'ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel.
On y observait donc la règle donnée par le bienheureux Albert, patriarche de Jérusalem, aux ermites de cette sainte montagne, connus depuis sous le nom de Carmes. Cette règle, fort austère dans son origine, avait été mitigée par le Pape Eugène IV; mais cette mitigation ne convenait plus à la ferveur extraordinaire de notre sainte. Elle résolut de fonder un monastère où la règle s'observerait dans toute sa première sévérité. Il n'est pas possible d'exprimer combien elle essuya, dans l'exécution de son projet, de difficultés et de contradictions. Tous les ordres de la ville se soulevèrent contre elle avec la plus grande violence; on la traita d'extravagante, et peu s'en fallut qu'on ne brûlât la nouvelle maison qu'elle avait fait construire. Mais sa prudence aplanit enfin toutes les difficultés, et sa patience courageuse triompha de toutes les contradictions. Le monastère, qui fut le berceau de toute la réforme, subsista. On croil que c'est le premier édifice ecclésiastique qui ait porié le nom de saint Joseph, nom devenu, par le zèle et la dévotion de sainte Thérèse, aujourd'hui si commun et si glorieux.
Sainte Thérèse, encouragée par le succès, et plus instruite par l'expérience , fonda plusieurs autres monastères en Espagne: et si chacun d'eux fut un monument de sa piété et de son zèle infatigable, il n'en est aucun qui ne donnât lieu de mettre dans un plus grand jour la force de son génie et la fécondité de ses ressources. Elle alla plus luin. La réforme qu'elle avait établie dans les nouveaux monastères de Carmélites, elle voulut la procurer aux religieux du même ordre. Deux Carmes, l'un d'un âge assez avancé, l'autre fort jeune, et connu aujourd'hui sous le nom de saint Jean de la Croix, entrèrent assez aisément dans ses vues. Non contente de les avoir déterminés à embrasser généreusement la réforme, elle leur dressa des statuts, leur ménagea des protections : et l'on convient que si l'idée et le plan de cette réforme célèbre sont uniquement dus à la ferveur et au génie de sainte Thérèse, ses deux premiers établissements furent aussi uniquement l'ouvrage de son crédit et de ses soins. Dans la suite, absorbée par les détails qu'exigeaient la conduite et la fondation des monastères de religieuses, elle s'occupa moins des nouveaux établissements que formaient les religieux; mais elle continua jusqu'à la tin d'être leur principale ressource dans les conjonctures difficiles. Toute soumise qu'elle était aux supérieurs par la loi de l'obéissance, elle les gouvernait; elle donnait le mouvement à tOjut, par une suite de l'ascendant que lui
donnaient sur tous les esprits son éloqueme et ses lumières extraordinaires.
Les religieux mitigés, qui avaient d'abord vu avec assez d'indifférence les commencements de la réforme, s'alarmèrent et devinrent jaloux de ses progrès. Ils parvinrent à prévenir contre sainte Thérèse et ses enfants, le nonce du Pape en Espagne, et le général des Carmes. Il ne fut question de rien moins que de détruire tous les nouveaux établissements : plusieurs religieux furent obligés de prendre la fuite pour échapper à la persécution. Sainte Thérèse elle-même, traitée par les premiers supérieurs de femme inquiète et vagabonde, fut emprisonnée dans un monastère. Ses prières et son crédit calmèrent enfin cette tempête. Elle en tira même avantage pour affermir à jamais la nouvelle réforme; car elle obtint que les religieuses et les religieux réformés seraient désormais gouvernés par un provincial tiré de leur corps.
Si sainte Thérèse n'avait pas été insatiable dans le désir de travailler et de souffrir pour Dieu, elle aurait eu lieu d'être satisfaite. Sa vie, toute contemplative qu'elle était d'ailleurs, fut jusqu'à la fin très-active et très-laborieuse. Les vives sollicitations des grands, jointes aux ordres de ses supérieurs pour la fondation des nouvelles maisons des Carmélites , la tinrent jusqu'à la fin dans un mouvement continuel. On la voyait , accablée de maladies qui auraient retenu dans le lit lessujets les plus robustes, traverser toute l'Espagne dans les saisons de l'année les plus fâcheuses. Enfin , revenant de Burgos à x\vila, elle termina sa sainte carrière, consumée, disent les auteurs de sa Vie, par le feu de l'amour divin , plulùt qu'accablée par la violence et la continuité de ses maux. Mais les circonstances de sa mort bienheureuse sont trop édifiantes pour que nous ne les rapportions pas dans quelques détails.
Sainte Thérèse était donc en route pour se rendre au monastère d'Avila, dont elle était prieure. Elle passa par Médine ; ie P. Antoine de Jésus, provincial , l'y attendait depuis quelques jours, et lui annonça qu'il se proposait de la conduire à Albe, où elle était instamment demandée par la duchesse de ce nom. Cet ordre affligea sainte Thérèse , qui croyait sa présence plus nécessaire à Avila : mais elle ne répliqua point, et sans consulter le besoin qu'elle avait de repos, elle monta dans un chariot qu'on lui avait préparé. A quelque distance d'un petit bourg qui est sur la route, elle tomba dans une faiblesse qui alarma vivement tous ceux qui raccompagnaient ; pour comble d'affliction , on ne trouva dans ce lieu rien de plus propre à la fortifier que quelques ligues; la sœur Anne de Saint- Bai thélemy, sa compagne, en était désolée. Ne vous affligez pas, ma fille, dit sainte Thérèse , ces figues-là sont fort bonnes ; il ij a bien des pauvres qui n'en ont pas tant pour se nourrir. Le lendemain après-midi, elle arriva au terme de son voyage, toute brisée
VIE ABREGEE.
des violentes secousses de la voiture. La duchesse d'Albe, qui l'attendait avec impatience, lui proposa de passer la nuit dans son palais: notre sainte s'en excusa , sur ce fondement qu'il y avait dans la ville un monastère de son ordre. Ainsi, après avoir donné quelques heures è la duchesse , elle se rendit dans son monastère , sur les six heures du soir, le jour de saint Matthieu. La prieure et les religieuses, qui la virent dans l'état le plus triste, la prièrent instamment de se mettre au lit. Elle leur obéit , en disant : Dieu ait pitié de moi ; je me sens tlans une tassitude et un abattement extrêmes. Il y a plus de vingt ans que je ne me suis couchée de si bonne heure. Le lendemain elle se leva, visita toute la maison, entendit la Messe et communia. Huit jours après son arrivée , c'est-à-dire le jour de saint Michel , elle se sentit si affaiblie par un flux de sang qui la tourmentait depuis quelques jours, qu'elle se mit au lit. La duchesse d'Albe ne la quitta presque plus, et lui rendait de ses propres mains, quelques représentations qu'on pût lui faire, toutes sortes de services. Le premier jour d'octobre, après avoir passé la nuit en prières, elle fit appeler le P. Antoine de Jésus pour ht confesser. Sa coniession étant finie , ce bon religieux la conjura de prier Dieu qu'il ne la retirât pas encore de ce monde : elle lui répondit quelle n'était plus nécessaire. Alors il lui demanda si, dans la supposition qu'elle mourût, elle ne voulait pas que son corps fût porté à Saint- Joseph d'Avila , qui était son monastère. Ai-je quelque chose qui m'appartienne , lui répondit-elle, et ne me donnera-t-on pas bien ici un peu de terre'/ La veille de saint François, sentant que l'heure de sa mort n'était pas éloignée , elle demanda des derniers sacrements. Tandis que le prêtre allait chercher le saint viatique , elle joignit les mains et dit à ses religieuses ces dernières et attendrissantes paroles : Mes filles et Mesdames ,je vous prie , pour l'amour de Dieu, d'observer exactement les règles et les constitutions, et de ne point suivre les exemples de cette indigne pécheresse qui va mourir : pensez plutôt à lui pardonner. A ce discours toutes les religieuses fondirent en larmes, et aucune n'eut la force de lui répondre. Cependant le prêtre qui portait le saint viatique entra dans sa cellule : son amour, à la vue de ce céleste aliment, lui donna visiblement des forces; son visage se ranima et parut s'embellir ; puis, fixant ses yeux sur Jésus-Christ , elle dit ces paroles: Venez, Seigneur, venez, cher Epoux; enfin l'heure est venue , et je vais sortir de cet exil; il est temps , et il est bien juste que je vous voie , après que ce violent désir a si longtemps dévorémon cœur. Lorsqu'elle eut reçu le saint viatique , elle demanda J'extrèmé-onction , et répondit à toutes les prières. Elle ne se lassait point de dire : Enfin, Seigneur, je suis fille de l'Eglise , et trouvait dans cette pensée une consolation sensible. Le lendemain, après avoir beaucoup souffert pendant la nuit, vers les sept heures du matin ,
elle laissa pencher sa tête sur les bras de la sœur Anne de Saint-Barlhélemy, tenant de sa main défaillante un crucifix qu'elle ne quitta point et qu'on ne put lui ôlerqu'après sa mort. Elle demeura tranquillement dans cette situation , les yeux ouverts et fixés sur l'image du Sauveur, jusqu'à neuf heures du soir où elle mourut.
Sainte Thérèse fut enterrée dans l'église des Carmélites d'Albe. On leva son corps quelques années après son décès , et dans les différentes visites authentiques qui en ont été faites , il a toujours paru aussi entier et aussi frais que le jour même où il avait été mis dans le sépulcre.
Sainte Thérèse , née en 1515 , et morte en 1582, a donc vécu prèsde soixante-huit ans. Trente-neuf ans après sa mort , c'est-à-dire en 1621, elle fut canonisée par le Pape Grégoire XV.
Ce serait ici le lieu de rassembler et d'exposer comme dans un tableau les vertus du cette illustre sainte, et les qualités héroïques qui en ont fait, au jugement de M. Palafox , la première femme de son siècle; mais, outreque les bornes d'un abrégé ne nous permettent jias de grands détails , l'ouvrage à la tête duquel nous plaçons cet abrégé, est destiné tout entier à fes faire connaître. Nous nous contenterons donc de rappeler ici quelques maximes de la sainte , et quelques anecdotes propres à la caractériser du plus en plus.
Sainte Thérèse a composé plusieurs ouvrages de piété : les principaux sont, sa propre Vie, l'Histoire [de la fondation de ses monastères, le Chemin de là perfection, et le Château de l'âme. Mais il est bon de remarquer qu'elle n'en composa aucun qu'avec une giande répugnance intérieure , et seulement pour obéir aux ordres de ses directeurs. J'écris , dit-elle au chapitre 10 de sa Vie , à la dérobée et avec peine , parce qu'étant dans une maison pauvre, cela m'empéche de filer et me détourne de mes autres occupations ; si on ne m'avait commandé d écrire, au souvenir que je suis femme, la plume me serait tombée des mains.
Sainte Thérèse , persuadée qu'on ne peut témoigner plus sûrement l'amour qu'on a pour Dieu, qu'en soutirant pour sa gloire , était i >l us av;de de souffrances que les mondains ne le sont de plaisirs : de là sa devise si connue : Seigneur, ou souffrir ou mourir; de là sa patience invincible et sa douceur inaltérable. Elle entendait un jour la Messe dans une église de Tolède, avec les religieuses qui l'accompagnaient dans sou voyage. Une femme , qui était dans la même église, perdit un de ses patins, et crut qu'il avait été volé pa,r la sainte qu'elle voyait seule dans un coin et enveloppée de soii manteau pour n'être point connue.
Dans celte persuasion, elle prit le patin qui lui restait, et se jetant sur sainte Thérèse,
lui eu déchargea plusieui
coups sur la tète.
La sainte ne lui dit pas un -eul mot , et se tournant seulement ver.-, ses compagnes qui étaient accourues : Dieu bénisse, dit-elle,
celle bonne femme; j'avais déjà bien mal à la léle.
Un homme dans la même ville la fit un jour demander au parloir : apparemment il était fort prévenu contre elle , et en conséquence, il la traita d'orgueilleuse, de vagabonde , d'hypocrite : en un mot, il l'accabla pendant longtemps des injuresles plus grossières. Elle l'écouta paisiblement tant qu'il voulut, et se retira sans avoir répliqué un seul mot pour sa justification. Le confesseur delà maison , informé de celte scène, vint aussitôt trouver notre sainte, et lui dit, comme pour la consoler, qu'il ne fallait tenir aucun compte des discours d'un extravagant. 0 mon Père, reprit sainte Thérèse, n'appelez pa< extravagant un homme qui m'a si bien dit mes vérités.
Saconfiancuen Dieu etson courage étaient inébranlables. Au moment où elle était prête h exécuter la fondation du monastère de Tolède, elle n'avait que quatre ou cinq ducats. Ce n'est pasgrand'chose. disait-elle aux personnes qui en paraissaient étonnées , que Thérèse ait si peu d'argent: mais Dieu, Thérèse et quatre èi cinq ducats, c'est beaucoup. Aussi,, dans les commencements de cet établissement, ainsi que dans la plupart des autres, souffrit-elle avec ses compagnes la pins extrême pauvreté : ce qu'il 3' a de plus admirable, c'est que cette pauvreté même , loin de les conlrister, les comblait d'une sainte joie el ne faisait qu'exciter leur gaieté naturelle. Elles vécurent pendant assez longtemps à Tolède, sans avoir d'autres meubles qu'une couverture et deux paillasses. Une nuit, sainte Thérèse, pressée par la rigueur du froid qui était excessif, demanda quelque chose à ses compagnes pour se couvrir un peu plus; elles lui répondirent tontes en faisant un grand éclat de rire : Quoi! ma Mère , vous avez sur vous tout ce qu'il y a de couvertures à la maison, et encore vous n'en avez pas assez ?
Un voyage que sainte Thérèse lit à Alcala, pour y visiter le monastère des Carmélites , nous a procuré sur sa politesse , sur sa simplicité et sa gaieté, un illustre témoignage. Elle passa par Madrid , et logea dans le monastère des Capucines, qui la retinrent pendant quinze jours. Toute la communauté , qui s'attendait à voir une femme sérieuse , austère , singulière , lut enchantée de sa conversation et de ses manières. La supérieure de la maison, qui était sœur de saint François de Borgia , disait après son départ : Dieu soit béni de nous avoir fait connaître une sainte que nous pouvons toutes muter. Sa conduite n'a rien d'extraordinaire ; elle mange , elle dort , elle parle et rit comme toutes les autres, sans affectation, sans façon, sans cérémonie; et l'on voit pourtant bien qu'elle est pleine de. l'esprit de Dieu.
Notre sainte était ordinairement accompagnée dans ses voyages par un prêtre ou un religieux. C'est dans le dernier de ces vovages qu'un Carme s'étant avisé de lui dire qu'elle avait la réputation d'une sainte, elle lui fil cette réponse On a dit de moi trois
choses, que j'étais assez bien faite, que j'avais de l'esprit et que j'étais une sainte, j'ai eu pendant quelque temps assez de vanité pour croire les deux premières ; mais pour la troisième, je n'ai jamais été assez folle pour la croire un seul moment.
Quelque curieuses et édifiantes que soient de pareilles anecdotes , nous n'en rassemblerons pas davantage. C'en est assez pour faire connaître l'aimable et sublime vertu de sainte Thérèse; nous observerons seulement, avant de finir, que ce qui met le comble à sa gloire, et montre bien la sagesse de son institut, c'est que ses filles ne dégénérèrent point de la première ferveur quelle leur avait inspirée. La réforme , après son trépas, continua dejeler le plus grand éclat et de multiplier ses établissements en Espagne : elle ne tarda même pas à se répandre dans la France, et de là dans tout le reste de l'Europe, En 1588, c'est-à-dire six ans après la mort de sainte Thérèse, Mme la maréchale de Joyeuse, touchée des merveilles qu'on publiait des nouvelles Carmélites, envoya M. de Brétigny en Espagne pour essayerd'en amener quelques-unes en France. M. Galeman, célèbre curé d'Aumale, se joignit à lui ; mais toutes leurs tentatives furent inutiles, parce que les supérieurs de la réforme ne voulaient point qu'elle s'étendit hors de l'Espagne. Enfin , Henri IV, sollicité parla princesse de Longueville, députa en 1604, dans le même dessein, M. Gauthier, avocat général au grand conseil, et M. de Berulle. Le roi d'Espagne les accueillit avec bonlé ; et le nonce du Pape ayant joint son autorité à celle de ce prince, tous 1rs obstacles furent enfin levés. On accorda aux députés fiançais six religieuses du premier mérite, parmi lesquelles on compte la sœur Anne de Saint-Barthélémy, cette tendre amie, cette fidèle compagne de sainte Thérèse, dont elle avait reçu les derniers soupirs. On leur avait donné pour supérieure la .Mère Anne de Jésus, le plus grand sujet de toute la réforme ; la profession de cette sainte religieuse, faite en 1571 , avait été accompagnée d'une circonstance mémorable.
(Lettres, t. II, p. Ii3.) Son historien raconte que l'évêque et le peuple étant assemblés à l'église pour être témoins de sa profession, après qu'elle eut prononcé deux fois ses vœux, et avant de les prononcer pour la troisième fois, selon l'usage de l'ordre, elle se tut. L'assemblée , étonnée de ce silence, la contemple ; on la voit absorbée et ravie ; un moment après il lui sort du visage un feu éblouissant : et c'est de cet événement, dit le même auteur, qu'est venue la loi, depuis inviolable parmi les Carmélites réformées , de prononcer leurs vœux dans le chapitre, devant la prieure et les religieuses seules, pour ne plus exposer aux yeux du public les faveurs extraordinaires qu'elles reçoivent de Dieu. Voilà comment avait débuté cette admirable religieuse, à qui la réforme de sainte Thérèse doit presque tous ses accroissements hors de l'Espagne, puisqu'elle a fondé en personne ou par les filles qu'elle
avait élevées , près de soixante monastères. Les premiers en France ont été ceux de Paris, dans le faubourg Saint-Jacques, de Pontoise et de Dijon. Sa mémoire est en bénédiction, surtout parmi les Carmélites de ce royaume. L'esprit de sainte Thérèse, qu'elle leur avait si fidèlement et si abondamment transmis, s'y conserve encore dans sa pureté et sa plénitude. Madame Louise de Francu, sans doute, en était bien persuadée, lorsqu'en 1770, elle choisit une de leurs maisons poury consommer le plus héroïque sacrifice. Ce n'est pas la première princesse
d'un si haut rang qui se soit dévouée a la perfection sous la discipline de sainte Thérèse. Une iille de l'empereur Mathias, et l'impératrice Eléonore, veuve de l'empereur Ferdinand II, avaient déjà donné l'exemple d'un semblable dévouement au commencement du dernier siècle; elles firent profession et moururent saintement , la première dans le monastère des Carmélites de Lisbonne, la seconde dans celui de Vienne en Autriche. (Lettres de sainte Thérèse, t. \,Remar'qucs de Palafox, édition de Pelicot, p. 177.)