LETTRE 11 AU P.. P. LALANDE
lof.O
qui parleur ignorance et leurs mœurs, sont l'opprobre du sanctuaire; et pouvez-vous citer un seul de ces mauvais prêtres, qui n'ait prêté le serment qu'on exige? En vérité, M. R. P., ou vous êtes bien crédule, ou vous comptez bien sur la crédulité de vos lecteurs.
Enfin, votre quatrième moyen de défense se dirige contre M. l'abbé Maury, qui avait observé que d'après les décrets de rassemblée, les comédiens et les bourreaux auraient aussi le droit de concourir aux nominations ecclésiastiques. Vous répondez que, s'ils deviennent membres du c<yrps électoral, c'est une preuve qu'ils jouissent de la confiance de leurs concitoyens; et il n'en faut pas davantage. J'aurais cru que, disciple de Port-Royal comme vous paraissez être, vous auriez été plus dillicile pour les comédiens.
J'avais bien annoncé, M. R. P., que je laisserais sans réponse tout ce qui dans votre écrit n'est que déclamation et injure ; mais les sanglantes invectives que vous vous permettez contre tous les patrons et tous les collateurs ecclésiastiques, méritent quelque aniuiadversion, et donnent lieu à des réflexions importantes. Il résulterait d'abord de ces invectives, si elles sont justes, qu'il n'y aurait aujourd'hui que des mauvais sujets dans tout s les places ecclésiastiques, puisque, si l'on vous en croit, tous les patrons et les collateurs n'ont jamais été conduits dans leur choix que par des motifs condamnables. Toutes les nominations qui appartiennent aux évé'ques et aux patrons laïques, dites-vous, étaient ordinairement l'ouvrage de l'intrigue, de la passion et des vices les plus honteux.
Cependant tant de curés qui siègent du côté gauche de l'assemblée, si zélés patriotes et par conséquent pleins de mérite et de vertus à vos yeux, doivent leur place à ces patrons et à ces collateurs. Convenez donc, si vous êtes conséquent, que ce n'était pas un phénomène si rare qu'un collateur qui n'avait égard qu'au mérite humble el modeste (P. 7.3.)
Vous parlez aussi outrageusement des nominations qui ont lieu en cour de Ruine. Tout le monde sait, dites-vous encore, qu'on n'y avait aucun égard ni au mérite ni à la vertu, el qu'on n'y obtenait aucune grâce qu'à force d'argent. Et vous donnez uniquement en témoignage de ce qui se fait actuellement à Rome, une lettre écrite par TEnéas Sylvius dans sa première jeunesse, il y a trois à quatre cents ans.
On imagine facilement que vous épargnez encore moins les nominations de la cour de nos rois, que celles de la cour de Rome. Sans doute, il y avait de grands abus dans la manière de dispenser les bénéfices à nomination royale. Il n'était pas sage de con'ier la dispensatiou do toutes ces places importantes à un seul homme, qui pouvait n'avoir pas toujours assez de pureté dans les intentions, et de lumières dans les vues, et surtout assez de force dans le caractère pour
ne céder jamais aux recommandations puissantes ni aux sollicitations importunes. Un conseil de conscience était donc nécessaire, et le seul établissement de ce conseil aurait prévenu tous les abus.
Ces abus, vous les exagérez visiblement, et vous ne rendez pas toujours justice aux anciens administrateurs de la feuille des bénétices. C'est ainsi que vous osez mettre au rang des administrateurs corrompus, un évèque de Mirepoix, dont la piété, le courage, l'incorruptibilité sont reconnus de tout le monde.
Mais rien ne montre mieux combien vos plaintes, sur les abus de la nomination aux grands bénéfices, sont injustes et excessives, que ce que nous avons sous les yeux. Ces hommes élevés à l'épiscopat sous uno administration moins sévère et moins libre que celle de M. de Mirepoix, ces hommes, à vous entendre, sans mérite et sans vertu, qui doivent tout à la passion et à l'intrigue, viennent cependant de se montrer pleins d'honneur et de conscience : ils ont sacrifié, sans balancer, à ce qu'ils ont cru être de leur devoir,, leur état et leur fortune: ils se sont dévoués généreusement à l'indigence et à la persécution, et le spectacle qu'ils donnent aujourd'hui couvre de gloire l'Eglise gallicane et l'ail l'admiration de l'univers.
Votre enthousiasme pour la constitution, M. R. P., vous jette toujours hors de toutes les bornes, et vous rend extrême dans les louanges comme dans les censures. En conséquence, vous élevez jusqu'aux nues la manière de pourvoir aux Eglises vacantes, décrétée par l'assemblée. Vous assurez qu'elle prévient tous les abus de l'ancienne, tandis qu'il n'est pas d'homme intelligent et de sang-froid qui ne la juge plus défectueuse, et qui ne soit persuadé qu'elle ouvre une porte bien plus large à l'ambition, à la simonie, è l'intrigue et à la cabale.
Je pourrais en appeler dès. à présent a l'expérience et demander ce qu'on doit penser des élections qui ont déjà été faites. Je demanderais si tout n'a pas été visiblement dirigé par la cabale, et si la plupart des électeurs n'ignoraient pas pleinement les mœurs, la science, la capacité et souvent jusqu'au nom de ceux à qui on leur suggérait d'accorder leurs suffrages.
Je pourrais demander si la principale et peut-être l'unique qualité qu'on a fait valoir pour eux, et qui leur a obtenu la préférence, n'est point leur zèle pour la constitution nouvelle, comme si l'emportement de ce zèle prouvait dans un sujet, ou suppléait toutes les vertus épiscopales; comme si les prêtres les plus décriés par leur étourderie et par leur libertinage ne s'étaient pas aussi montrés partout les plus zélés apôtres de la nouvelle constitution.
Je pourrais demander si parmi les sujets déjà élus pour l'épiscopat el dont les noms sont parvenus à votre connaissance, on n'en compte pas déjà quelques-uns d'une répuia-
lion bien équivoque en genre de mœurs, pour ne dire rien de plus.
J'avoue que dans quelques départements,
comme celui de l'Aisne, les électeurs avaient d'abord arrêté les 3'eux sur des sujets estimables; mais tous ces sujets ont repoussé leur élection comme une injure. J'avoue donc que dans ce moment les électeurs sont bien gênés dans leur choix, parce qu'il est nécessaire de faire tomber ce choix sur des sujets qui veuillent bien accepter, et quedans ce moment où il s'agit pour un sujet qui accepte de chasser l'évêque légitime de son siège, et de s'y établir à main armée, de forcer l'adhésion d'une très-grande partie au moins îles pasteurs et des fidèles, de renoncer à la communion du Sainl-Siége et de ions les évoques de l'Eglise catholique qui ne reconnaîtront jamais de tels évêques; de braver la honte et les anathèmes attachés à l'usurpation et à l'intrusion; enfin, déformer et de consommer le schisme le plus déplorable : dans ce moment, dis-je, t'>ut élu qui accepte ne peut être qu'un prêtre aveuglé par l'ambition et la cupidité, sans pudeur et sans principes; et s'il a paru auparavant montrer des vertus, on est en droit de soupçonner que ce n'était qu'un hypocrite.
Vous terminez votre lettre par un trait d'histoire qui mérite qu'on l'éclaircisse , parce que d'autres écrivains en ont déjà abusé avant vous.
L'empereur Maurice défendit par une loi a tous ceux qui auraient exercé des charges publiques d'entrer dans le clergé, et à tous ceux cpii étaient enrôlés dans la milice d'embrasser la vie monastique avant la un de leur service; et il envoya cette loi à saint Grégoire pour la faire publier. Saint Grégoire n'approuvait point la dernière partie de la loi; il la jugeait opposée à la volonté de Dieu, et il en fit l'objet de ses remontrances à l'empereur. Cependant pour se conformera ses ordres, il l'envoya aux métropolitains de la partie occidentale de l'empire. Ego quidem jussioni mbjectus, eamdem legeinper diversas terrarum partes transmitti feci, et quia les Ma omnipotmti Deo minime concordat dominis mets nuntiavi.
C'est ainsi, dites-vous, qu'en devraient agir les évêques : S'ils croient la constitution vicieuse, qu'ils en fassent l'objet de leurs remontrances, mais qu'ils commencent par la publier et s'y soumettre.
Mais, 1° quelle énorme différence entre la loi de Maurice et la constitution nouvelle du clergé 1 Celte constitution renverse de fond en comble l'Eglise gallicane; elle détruit tous ses plus anciens et plus pieux établissements; elle tend manifestement au schisme et porte dans ses dispositions principales sur des hérésies manifestes : en un mot, il n'existe aucun exemple d'un tel renversement et d'un tel mépris de toutes les formes ecclésiastiques. La loi de Maurice, au contraire, se bornait dans sa partie défectueuse h interdire l'entrée dans les monastères aux militaires qui n'avaient pas ache-
vé le temps de leur service Saint Grégoire, il est vrai, blâmait cette partie de la loi, et la jugeait contraire au salut des âmes. Mais quelles qu? soient ses expressions, il ne l'a pas crue formellement opposée à l'Évangile. Autrement il n'aurait pas c< ncouru à sa publication : il n'a même pas pu la croire telle : car en examinant celte loi et en se rappelant l'état de l'empire attaqué de toute part, on a quelque peine à la condamner.
Les Bénédictins, éditeurs des OEuvres de saint Grégoire, et qui ne doivent pas être suspects, semblent en prendre la défense dans la Vie de saint Grégoire, et terminent leur espèce d'apologie par ces paroles : Hœc dicta surit ut eam legem ostendamus nec impie ah Augusto latam, nec, a Gregorio temere promulgatam. Lictt enim contra pietaiem
pugnare ridrrrtur Re tamen propius
prospecta bonique publia habita rati ne, ila statuendum esse prudentia consultissimorum fartasse suadebat. (T. IV.)
2° On peut dire encore que saint Grégoire ne promit point d'exécuter et de faire exécuter celte loi : elle lui avait été adressée pour qu'il en fît parvenir les exemplaires aux évêques d'Occident soumis à l'empire de Constanlinople ; et il déclare qu'il a exécuté, à cet égard, l'intention de l'empereur: Transmitti feci.
3° il est vraisemblable qu'avant de faire parvenir la loi aux métropolitains, il en avait adouci les dispositions. C'est le sentiment de lîaronius et de M. de Marca : ils se fondent sur ce que la lettre qu'écrivit saint Grégoire aux métropolitains en leur envoyant la loi de Maurice, leur prescrit des règles qui font disparaître ce qu'il y avait de plus dur dans la loi. M. de Marca croit que saint Grégoire, en agissant ainsi, se servait du droit qu'accordaient les lois au préfet du prétoire dont il remplissait les fonctions. M. Fleury n'est point, il est vrai, de l'avis de ces deux auteurs; il pense que la lettre dont nous parlons n'est point celle qu'écrivit d'abord saint Grégoire aux métropolitains: qu'elle ne fut écrite que quatre ans après la première, et que les adoucissements qu'elle annonce avaient été accordés sur les remontrances faites à l'empereur. Les derniers éditeurs des OEuvres de saint Grégoire manifestent le même sentiment dans l'examen de l'ordre chronologique des lettres de saint Grégoire. ( T. IL ) Mais les moyens qui déterminent ces auteurs n'avaient point été inconnus au cardinal Baronius et à M. de Marca, non plus qu'au premier éditeur de saint Grégoire. Ils n'ont arrêté ni les uns ni les autres, et les derniers éditeurs y ont eux-mêmes si peu de confia nce, que dans la Vie du saint, ils reviennent sur leurs pas et iaissent la question indécise. (T. IV.)
Je finis, M. R. P., mais en finissant, je vous rendrai une justice; je dirai que c'est à tort qu'on vous reprocherait de vous distinguer de tous vus confrères, par votre "façon de penser sur les affaires présentes. Un de vos supérieurs majeurs vient
PROMESSE DE FIDELITE
de prouver par sa conduit'1 et dans un discours imprimé, qu'il était dans les mômes sentiments que vous. Comme vous, il croit que pour remplir légitimement les tondions ne pasteur dans une paroisse, il suffit d'avoir reçu le caractère sacerdotal et d'être envoyé par la puissance séculière. D ms celte persuasion, il adresse à la municipalité de Paris ces paroles, qu'Isaie adressait au Seigneur: Ecce ego, milteme.... (Isa. yi, 8.) Mais il s'explique sur ceux qui défendent une autre cause (pie la sienne et paraissent disposés à ne point le reconnaître pour pasteur légitime, d'une manière si étonnante dans un vieux supérieur de communauté, qu'elle fournira un trait au tableau de la révolution. Je mets sous vos yeux, pour vous rendre juge, une partie de ce discours qu'il prononça le jour de sa proclamation dans l'église de Notre-Dame : j'abandonne l'autre partie à ceux qui ont prétendu qu'elle pourrait se trouver dans la bouche d'un socinien et d'un déiste.
« Si je calculais mes forces, mon âge, l'insuffisance de mes talents, les menaces, la rage de la superstition, de l'hypocrisie, les fureurs d'une cause criminelle et détestable : je serais tenté de suspendre les effets de ma lionne volonté, mais ce serait un scandale pour la nation, pour l'Eglise et pour les amis éclairés de la constitution. J'obéis : Ecce ego, mille me. Dieu sait que l'amour de la religion, l'esprit de la paix, le désir du bien de l'Eglise sont les seuls motifs qui m'animent. Qui peut douter que ce ne soit à la puissance civile à distribuer les pasteurs selon les besoins? Oui peut douter que la .juridiction spirituelle vient immédiatement de Jésus-Christ; que dans l'origine elle ne connaissait pas les formes sagement établies pour entretenir une juste subordination dans l'Eglise? Avec cette double autorité, pourrais-je avoir des doutes sur la canonicité ne ma mission?»
Vous reconnaissez bien là vos principes, M. K. P., et vous n'avez rien à critiquer dans ce fragment, sinon peut-être la violence des sentiments qu'il décèle et qui
contrastent trop avec cet esprit de paix, cet amour de l'Eglise, cette crainte de la scandaliser par un refus, qu'on y professe, et qui, dans ce temps d'incrédulité, trouveront tant d'incrédules.
Sans doute, M. H. P., vous et votre supérieur, avez dans voire corps des imitateurs et des complices : mais nous savons que la plus saine partie déplore déjà votre défection : et nous espérons même que la plus nombreuse demeurera fidèle aux bons principes. S'il est quelques-uns de vos collèges où la majorité des régents ait montré de la faiblesse; il en est d'autres, tels que celui d'Autun, où tous, sans aucune distinction de jeunes et d'anciens, sont demeurés inébranlables.
Oh ! quelle aurait été la douleur des Bertille et des Gondrens, des Amelotte, des florins, des Cabassut, des Thomassin et de tant d'autres personnages qui ont illustré le premier Age de votre congrégation par leurs vertus et leurs talents, et en ont porté si loin la gloire ! ,Quelle aurait été, dis-je, leur douleur, s'ils avaient pu prévoir que les Papes et les évêques trouveraient un jour dans cette même congrégation leurs ennemis les plus envenimés et les (dus ardents; car telle élait l'éclatante et profonde vénération de vos fondateurs et de tous vos premiers Pères pour le Saint-Siège, que les détracteurs de votre congrégation prenaient de là occasion de l'accuser d'ullramontanisme : et si vous voulez vous former quelque idée de leur dévouement à l'épiscopat, consultez la déclaration que donna en 1016 au parlement de Normandie, M. de Bérul.e en son nom et au nom des siens.
Ils déclarent à la cour qu'ils sont immédiatement dépendants des évêques des lieux où la congrégation est établie : ce qui se fera juger par leur soumission aux prélats, ne travaillant que par eux, que sous eux, et pour eux.
La maxime est constante, M. R. P., un corps se soutient quand il est' fidèle au premier esprit de ses fondateurs. H s'affaiblit à mesure qu'il s'en écar;e.