CHAPITRE IX
Attachement à son confesseur souvent trèspréjudiciable : liberté de le changer et d'en consulter un autre.
Il y a deux sortes de bonnes amours : l'un est purement spirituel, parce qu'il u\i rien qui tienne de la sensualité et de la tendresse de notre nature : l'autre est aussi spirituel, mais notre sensualité et notre faiblesse s'y mêlent : c'est toutefois un bon
lamour, et qui semble légitime ; tel est celui qui se voit entre les parents et les amis. Je ne veux maintenant parler que fie celui qui est purement spirituel, et sans aucun mélangede passion ; car s'il s'y en rencontrait, toute la spiritualité qui y paraîtrait s'évanouirait et deviendrait sensuelle ; au lieu que si nous nous conduisons dans cet autre amour, quoique moins parfait, avec modération et avec prudence, tout y sera méritoire; et ce qui paraissait sensualité1 se i changera en vertu. Mais cette sensualité se mêle quelquefois si subtilement au premier amour, qu'il est difficile de le discerner, principalement s'il se rencontre que ce soit avec un confesseur, parce que les personnes qui s'adonnent à l'oraison s'affectionnent extrêmement à celui qui gouverne leur conscience, quand elles reconnaissent en lui beaucoup de vertu et de capacité pour les conduire; c'est ici que le démon les assiège d'un grand nombre de scrupules.
Ce que ces personnes peuvent faire en cet état, est de ne point s'appliquer à discerner si elles aiment ou n'aiment pas : si elles aiment, qu'elles ne s'en inquiètent point; car si nous aimons ceux de qui nous recevons des biens qui ne regardent que le corps, pourquoi n'aimerions-nous pas ceux qui travaillent sans cesse à nous procurer les biens de l'âme? J'estime, au contraire, que c'est une marque qu'on commence à faire un progrès notable, lorsqu'on aime son confesseur, quand il est saint et spirituel, et que l'on voit qu'il travaille pour nous faire avancer dans la vertu.
Si le confesseur n'est pas tel que je viens de le dire, c'est alors qu'il y a beaucoup; de péril, et qu'il peut arriver un très- grand mal de ce qu'il voit qu'on l'affectionne, principalement dans les maisons où la clôture est le plus étroite. Or , parce qu'il est difficile de connaître si le confesseur a toutes les bonnes qualités qu'il doit avoir, on doit lui parler avec une grande retenue et une grande circonspection. Le meilleur serait sans doute de faire qu'il ne s'aperçût point qu'on l'aime beaucoup et de ne lui en jamais parler; mais le démon use d'un si grand artifice pour l'empêcher, que l'on ne sait comment s'en défendre; car il fait croire à ces personnes que c est ce à quoi toute leur confession se réduit principalement, et qu'ainsi elles sont obligées de s'en accuser: c'est pourquoi je voudrais qu'elles crussent que cela n'est rien, et n'en tinssent aucun compte. C'est un avis qu'elles doivent suivre, si elles connaissent que tous les avis de leur confesseur ne tendent qu'à leur >alut, qu'il craint beaucoup Dieu, et n'a point de vanité; ce qui est très-facile à remarquer, à moins de vouloir s'aveugler soi-même.
Mais si elles remarquent que le confesseur les conduise d'une manière qui leur puisse donner quelque vanité, tout le reste doit alors leur être suspect : et quoiqu'il n'y ait rien que de bon dans ses entretiens, il faut qu'elles se gardent bien d'entrer en discours avec lui, mais qu'elles se retirent après
s'être confessées en peu de paroles. Le plus sûr dans ces rencontres, sera de dire à la prieure que l'on ne se trouve pas bien de lui, et de le changer, comme étant le remède le plus certain, si l'on en peut user sans blesser sa réputation.
Dans ces occasions et autres semblables, qui sont comme autant de pièges qui nous sont tendus par le démon, et où l'on ne sait quel conseil prendre, le meilleur sera d'en parler à quelque homme savant et habile (ce que l'on ne refuse point en ce cas de nécessité), de se confesser à lui, et de suivre ses avis, puisque, si l'on ne cherchait point de remède à un si grand mal, on pourrait tomber dans de grandes fautes.
Considérez, mes filles, de quelle importance est cet avis, puisque ce n'est pas seulement une chose très-périlleuse, mais une peste pour toute la communauté, mais un enfer. N'attendez donc pas que le mal soit grand, et travaillez de bonne heure a le déraciner par tous les moyens dont vous pourrez user en conscience. J'espère que Notre-Seigneur ne permettra pas que des personnes qui font profession d'oraison, puissent affectionner d'autres que de grands serviteurs de Dieu; car autrement elles ne seraient ni des aines d'oraison, ni des drues qui tendissent à une perfection telle que je prétends que soit la vôtre, puisque si elles voyaient qu'un confesseur n'entendit pas leur langage, et qu'il ne se portât pas avec affection à parler de Dieu, il leur serait impossible de l'aimer, parce qu'il leur serait entièrement dissemblable. S'il était comme elles dans la piété, il faudrait qu'il fût bien simple et peu éclairé pour croire qu'un si grand mal pût entrer facilement dans une maison si resserrée et si peu exposée aux occasions qui l'auraient pu faire naître, et pour vouloir ensuite s'inquiéter soi-même, et inquiéter des servantes de Dieu.
C'est donc là, comme je l'ai dit, tout le mal, ou au moins le plus grand mal que le démon puisse faire glisser dans les maisons les plus resserrées : c'est celui qui s'y découvre le plus lard, et qui est capable d'eu ruiner la perfection, sans que l'on en sache la cause; parce que si le confesseur luimême, étant vain, donne quelque entrée à la vanité dans le monastère , comme il se trouve engagé dans ce défaut, il ne se met guère en peine de le corriger dans les autres. Je prie Dieu, par son infinie bonté, de nous délivrer d'un tel malheur. Il est si grand, qu'il n'en faut pas davantage pour troubler toutes les religieuses, lorsqu'elles sentent que leur conscience leur dicte le contraire de ce que leur dit leur confesseur : et si ou leur refuse d'aller à un autre, elles ne savent que faire pour calmer Je trouble de leur esprit, parce que celui qui devrait y remédier est celui-là même qui le cause. Il se rencontre sans doute en quelques maisons tant de peines de cette sorte, que vous ne devez pas vous étonner que la compassion que j'en ai m'ait fait prendre un si grand soin de vous avertir de ce péril. Je
prie Dieu de tont mon cœur de ne pas permettre qu'aucune de vous éprouve, dans un monastère d'une si étroite clôture, ces trouilles d'esprit et ces inquiétudes dont je viens de vous parler. Si la prieure et le confesseur sont bien ensemble, qu'ainsi on n'ose rien dire ni à elle de ce qui le louche, ni à lui de ce qui la regarde, ce sera alors que l'on se trouvera tenté de taire dans la confession des péchés fort importants, par la crainte de ce trouble et de cette inquiétude où l'on s'engagerait en les disant. O mon Dieu, mon Sauveur! quel ravage le démon ne peut-il point faire par ce moyen, et que cette dangereuse retenue et ce malheureux point d'honneur coûtent cher! Car, par la fausse croyance qu'il y va de la réputation du monastère de n'avoir qu'un confesseur, cet esprit infernal met ces pauvres filles dans une gêne d'esprit où il ne pourrait, par d'autres voies, les faire tomber. Ainsi, si elles demandent d'aller à un autre confesseur, ou croit que c'est renverser toute la discipline de la maison; et quand celui qu'elles désirent serait un saint, s'il se rencontre qu'il ne soit pas du même ordre, on s'imagine ne pouvoir le leur donner sans faire un affront à tout l'ordre.
Louez extrêmement Dieu, mes filles, .de la liberté que vous avez maintenant d'en user d'une autre sorte ; puisque, quoiqu'elle ne doive pas s'étendre à avoir beaucoup de confesseurs, vous pouvez, outre les ordinaires, en avoir quelques-uns qui vous éclaircissent de vos doutes. Je demande, au nom de Notre-Seigneur, à celle qui sera supérieure, de lâcher toujours d'obtenirtdu supérieur, pour elle et ses religieuses, cette sainte liberté de communiquer de son intérieur avec des personnes doctes, principalement si leurs confesseurs ne le sont pas, quelque vertueux qu'ils puissent être : car Dieu les garde de se laisser conduire en tout par un confesseur ignorant, quoiqu'il leur paraisse spirituel, et qu'il le soit en effet! La science est extrêmement pour donner de la lumière en toutes choses, et il n'est pas impossible de rencontrer des personnes qui soient, tout ensemble, et savantes et spirituelles. Souvenez-vous aussi, mes sœurs, que plus Notre-Seigneur vous fera de grâces dans l'oraison, et plus vous aurez besoin d'établir sur un fondement solide toutes vos actions et vos prières.
Vous savez déjà que la première pierre de cet édifice spirituel est d'avoir une bonne conscience, de faire tous ses efforts pour éviter même de tomber dans les péchés véniels, et d'embrasser ce qui est le plus parfait. Vous vous imaginerez peut-être que tous' les confesseurs le savent, mais c'est une erreur; car il m'est arrivé de traiter des choses de conscience avec un confesseur qui avait fait tout son cours de théologie, et qui me fit beaucoup de tort en me disant que certaines choses n'étaient point considérables. Il n'avait point cependant intention de metroinper ni sujet de le vouloir, et il n'y aurait rien gagné ; mais il n'en sa-
vait pas davantage, et la même chose m'est arrivée avec deux ou trois autres.
Cette véritable connaissance de ce qu'il faut faire pour observer avec perfection la loi de Dieu, nous importe infiniment : c'est le fondement solide de l'oraison; et quand il manque, on peut dire que tout l'édifice porte à faux. Vous devez donc prendre conseil de ceux en qui l'esprit se trouve joint avec la doctrine; et si votre confesseur n'a pas ces qualités, tâchez, de temps en temps, d'aller à un autre. Si l'on fait difficulté de vous le permettre, communiquez au moins hors de la confession , de l'état de votre conscience, avec des personnes telles que je viens de dire.
J'ose même passer plus avant, en vous conseillant de pratiquer quelquefois cet avis, quand bien même votre confesseur aurait de l'esprit et serait savant, parce qu'il pourrait se tromper, et qu'il serait très-fâcheux que vous fussiez toutes trompées par lui. Tâchez toujours néanmoins de ne rien faire qui contrevienne à l'obéissanee; car à toutes choses il y a remède ; et puisqu'une âme est de si grand prix qu'il n'y a rien qu'on ne doive faire pour son avancement dans la vertu, que ne doit-on point faire lorsqu'il s'agit de l'avancement de plusieurs âmes?
Tout ce que je viens de dire regarde principalement la supérieure. Je la conjure, encore une fois, que, puisqu'on ne cherche autre consolation en celte maison que celle qui regarde l'âme, elle lâche de la lui procurer dans un point si important. Comme il y a différents chemins par lesquels Dieu conduit les personnes pour les attirer à lui, il n'y a pas sujet de s'étonner que le confesseur en ignore quelques-uns; et pourvu, mes filles, que vous soyez telles que vous devez être, quelque pauvres que vous soyez, vous ne manquerez pas de personnes qui veuillent par charité vous assister de leurs conseils. Ce même Père céleste, qui vous donne la nourriture nécessaire pour le corps, inspirera sans doute à quelqu'un la volonté d'éclairer votre âme pour remédier à ce mal, qui est celui de tous que je crains le plus; et quand même il arriverait que le démon tenterait le confesseur pour le faire tomber dans quelque erreur, lorsque ce confesseur verrait que d'autres vous parleraient, il prendrait garde de plus près a lui, et serait plus circonspect dans toutes ses actions.
J'espère en la miséricorde de Dieu, que, si l'on ferme cette porte au diable, il n'en trouvera point d'autres pour entrer dans ce monastère; et ainsi je demande, au nom de Notre-Seigneur, au supérieur sous la conduite duquel vous serez, qu'il laisse aux sœurs cette liberté, et que s'il se rencontre à A vila des personnes savantes et vertueuses, ce qui est facile à savoir dans un lieu aussi petit, il ne leur refuse pas la permission de se confesser quelquefoisà elles, quoiqu'elles ne manquent pas d'un confesseur ordinaire. Je sais que cela est à propos pour plusieurs raisons, et que le mal qui en peut arriver ne doit pas entrer en comparaison avec un
mal aussi grand et aussi irrémédiable que serait celui d'être cause, en leur refusant celte grâce, qu'elles retinssent sur leur conscience des péchés qu'elles ne pourraient se résoudre à découvrir; car les maisons religieuses ont cela de propre, que le bien s'y perd promptement si on ne les conserve avec grand soin; au lieu que, quand le mal s'y glisse une fois, il est trèsdifficile d'y remédier, la coutume, dans tout ce qui va au relâchement, se tournant bientôt en habitude. Je ne vous dis rien en ceci que je n'aie vu, que je n'aie remarqué, et dont je n'aie conféré avec des personnes doctes.