‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 43 sur 454 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Amour spirituel des âmes parfaites pour Dieu et pour ceux qui peuvent contribuer à leur salut. — Manière dont elles aiment les autres créatures.

Il me semble que lorsque Dieu fait connaître clairement à une personne ce que c'est que ce monde, qu'il y a un autre monde, la différence qui se trouve entre eux, que l'un passe comme un songe, et que l'autre est éternel ce que c'est que le Créateur, ce que c'est que la créature, quel bonheur c'est d'aimer l'un et quel malheur c'est d'aimer l'autre, il me semble, dis-je, que lorsque celte personne connaît toutes ces vérités, et plusieurs autres que Dieu enseigne avec certitude à ceux qui se laissent conduire par lui dans l'oraison, et qu'elle le connaît pur expérience et 'par un vrai sentiment du cœur, ce qui est bien différent de le croire seulement et de le penser, cette personne l'aime sans doute d une manière tout autre que nous qui ne sommes pas encore arrivées à cet état.

11 vous paraîtra peut-être, mes sœurs, que c'est inutilement que je vous parle de la sorte, et que je ne dis rien que vous ne sachiez. Je prie Dieu de tout mon cœur que cela se trouve véritable, et que le sachant aussi bien que je le souhaite, vous le graviez profondément dans votre cœur. Si vous le savez en effet, vous savez donc que je ne ments pas lorsque je dis que ceux à qui Dieu fait cette grâce, et à qui il donne cet amour, sont des âmes généreuses et toutes royales. Ainsi, quelque belles que soient les créatures, de quelques grâces qu'elles soient ornées, quoiqu'elles plaisent à nos yeux, et nous donnent sujet de louer celui qui en les créant les a rendues si agréables, ces personnes favorisées de Dieu ne s'y arrêtent pas de telle sorte, que cela passe jusqu'à y attacher leur affection, parce qu'il leur semble que ce serait aimer une chose de néant et comme embrasser une ombre; ce qui leur donnerait une si grande confusion , qu'elles ne pourraient, sans rougir de honte, dire après cela à Dieu qu'elles l'aiment.

Vous me direz peut-être que ces personnes ne savent ce que c'est que d'aimer et de répondre à l'amitié qu'on leur porte. Je ré-

ponds qu'au moins se soucient-elles peu d'être aimées; et quoique d'abord la nature les fasse quelquefois se réjouir de voir qu'on les aime, elles ne rentrent pas plutôt en elles-mêmes, qu'elles connaissent que ce n'est qu'une folie, excepté à l'égard de ceux qui peuvent contribuer à leur salut par leurs prières ou par leur doctrine. Toutes les autres affections les lassent et les ennuient, parce qu'elles savent qu'elles ne leur peuvent profiter en rien, et qu'elles seraient capables de leur nuire. Elles ne laissent pas d'en savoir gré, et de payer cet amour en recommandant à Dieu ceux qui les aiment; car elles considèrent l'affection de ces personnes comme une dette dont Notre-Seigneur est chargé; parce que, ne voyant rien en ellesmêmes qui mérite d'être aimé, elles croient qu'on ne les aime qu'à cause que Dieu les aime. Ainsi elles lui laissent le soin de payer cet amour qu'on a pour elles; et en l'en priant de tout leur cœur, elles s'en croient déchargées , et demeurent aussi tranquilles que si cette affection ne les regardait point.

Ces considérations me font penser quelquefois qu'il y a beaucoup d'aveuglement dans ce désir d'être aimé, si ce n'est, comme je l'ai dit, de ceux qui nous peuvent aider à acquérir les biens éternels. Sur quoi il faut remarquer qu'au lieu que dans l'amour du monde nous n'aimons jamais sans qu'il y entre quelque intérêt d'utilité ou de plaisir, au contraire, ces personnes si parfaites foulent aux pieds tout le bien qu'on leur pourrait faire et toute la satisfaction qu'on leur pourrait donner dans le monde, leur âmu étant disposée de telle sorte, que, quand, pour parler ainsi, elles le voudraient, elles n'en sauraient trouver qu'en Dieu et dans les entretiens dont lui seul est tout le sujet. Comme elles ne comprennent point quel avantage elles pourraient tirer d'être aimées, elles se soucient peu de l'être, et sont si persuadées de cette vérité, qu'elles rient en elles-mêmes do la peine où elles étaient autrefois de savoir si l'on récompensait leur affection par une égale affection.

Ce n'est pas qu'il ne soit fort naturel, même dans l'amour honnête et permis, de vouloir, quand nous aimons, que l'on nous aime; mais lorsqu'on nous a payées en cette monnaie qui nous paraissait si précieuse, nous découvrons qu'on ne nous a donné que des pailles que le vent emporte; car, quoique l'on nous aime beaucoup, qu'est-ce à la fin qu'il nous en reste? C'est ce qui me fait dire que ces grandes âmes ne se soucient non plus de n'être pas aimées que de l'être, si ce n'est de ceux qui peuvent contribuer à leur salut, dont encore elles ne sont bien aises d'être aimées, qu'à cause qu'elles savent que le naturel de l'homme est de se lasser bientôt de tout, s'il n'est soutenu par l'amour.

Que s'il vous semble que ces personnes n'aiment rien sinon Dieu, je vous réponds qu'elles aiment aussi le prochain, et d'un amour plus véritable, plus utile et même plus grand que ne font les autres, parce

qu'elles aiment toujours beaucoup mieux, même à l'égard de Dieu, donner que de recevoir. C'est à cet amour qu'il est juste de donner le nom d'amour, et non pas à ces basses affections de la terre qui l'usurpent si injustement.

• Si vous me demandez : A quoi ces personnes peuvent-elles donc s'affectionner si elles n'aiment pas ce qu'elles voient? je réponds qu'elles aiment ce qu'elles voient et s'affectionnent à ce qu'elles entendent; mais les choses qu'elles voient et qu'elles entendent sont permanentes et non passagères; ainsi, sans s'arrêter an corps, elles attachent leurs yeux sur les âmes, pour connaître s'il y a en elles quelque chose qui mérite d'être aimé; et quand elles n'y remarqueraient que quelque disposition au bien, qui leur donne sujet de croire que, pourvu qu'elles approfondissent cette mine, elles y trouveront de l'or, elles s'y affectionnent; et il n'y a ni peines ni difficultés qui les empêchent de travailler de tout leur pouvoir à procurer leur bonheur , parce qu'elles désirent de continuer à les aimer; ce qui leur serait impossible si elles n'avaient de la vertu et n'aimaient beaucoup Dieu. Je dis impossible; car, quoique ces personnes aient un ardent amour pour elles, qu'elles les comblent de bienfaits, qu'elles leur rendent tous les services imaginables, et que même elles soient ornées ne toutes les grâces de la nature, ces âmes saintes ne sauraient se résoudre, par ces seules considérations , à les aimer d'un amour ferme et durable, lilles connaissent trop le peu de valeur de toutes les choses d'ici-bas, pour pouvoir être trompées. Elles savent que ces personnes ont des sentiments différents des leurs, et qu'ainsi cette amitié ne saurait durer, parce que, n'étant pas également fondée sur l'amour de Dieu et de ses commandements, il faut nécessairement qu'elle se termine avec la vie, et qu'en se séparant par la mort, l'une aille d'un côté, et l'autre de l'autre.

Ainsi l'âme à qui Dieu a donné une véritable sagesse, au lieu de trop estimer cette amitié qui finit avec la vie, l'estime moins qu'elle ne mérite. Elle ne peut être désirée que par ceux qui , étant enchantés des plaisirs, des honneurs et des richesses passagères, sont bien aises de trouver des personnes riches qui les satisfassent dans leurs malheureux divertissements. Si donc ces âmes parfaites ont de l'amitié pour quelques personnes, ne n'est que pour les porter à aimer Dieu, afin de pouvoir ensuite les aimer ; sachant, comme je l'ai dit, que si elles les aimaient d'une autre sorte, cette amitié ne durerait pas, et leur serait préjudiciable. C'est pourquoi elles n'oublient rien pour lâcher de leur être utiles; et elles donneraient mille vies pour leur procurer un peu de vertu. O amour sans prix , que vous imitez heureusement l'amour de Jésus, qui est tout ensemble notre bien et l'exemple du parfait amour!

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