‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 44 sur 454 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Qualités admirables de l'amour que les personnes saintes ont pour les âmes à qui Dieu les lie. Quel bonheur c'est d'avoir part à leur amitié. — La compassion que les âmes, même les plus parfaites, doivent avoir pour les faiblesses a autrui.

C'est une chose incroyable que la véhémence de cet amour qu'on a pour une âme. Que de larmes il fait répandre l que de pénitences il produit! que d'oraisons il fait adresser à Dieu! que de soin il fait prendre de la recommander aux prières des gens de bien 1 quel désir n'a-t-on point de la voir avancer dans la vertu! quelle douleur ne ressent-on point lorsqu'elle n'avance pas ! Si après s'être avancée elle recule, il semble qu'on ne puisse plus goûter aucun plaisir dans la vie; on perd l'appétit et le sommeil , on est dans une peine continuelle, et on tremble par l'appréhension que cette âme ne se perde et ne se sépare de nous pour jamais ; car, quant à la mort du corps, ces personnes embrasées de charité ne la considèrent point, tant elles sont éloignées de s'attacher è une chose qui échappe des mains comme une feuille que le moindre vent emporte. C'est là ce qu'on peut nommer, comme je l'ai dit, un amour entièrement désintéressé, puisqu'il ne prétend et ne désire que de voir cette âme devenir riche des biens du ciel.

C'est là ce qui mérite de porter le nom d'amour, et non pas ces infortunées amours du monde, par lesquelles je n'entends point ces amours criminelles et impudiques dont le seul nom doit nous faire horreur; p"pourquoi me tourmenterais-je à décla> contre une chose qui peut passer pou enfer, et dont le moindre mal est si giu que l'on ne saurait trop l'exagérer? Nous ne devons jamais, mes sœurs, proférer seulement le nom de ce malheureux amour, ni penser qu'il y en ait dans le monde, ni en entendre parler, soit sérieusement ou en riant, ni souffrir que l'on s'entretienne de semblables folies en notre présence, cela ne pouvant jamais nous servir, et nous pouvant beaucoup nuire ; mais j'entends parler de cet amour qui est permis, de l'amour que nous nous portons les unes aux autres, et de celui que nous avons pour nos parents et pour nos amis.

Ce dernier amour nous met dans une appréhension continuelle de perdre la personne que nous aimons. Elle ne peut avoir seulement mal à la tête que notre âme n'en soit touchée de douleur; elle ne peut souffrir la moindre peine sans que nous perdions presque patience; et ainsi de tout le reste. Mais il n'en va pas de même de cet amour qui est tout de charité ; car, quoique notre inûrmité nous rende sensibles aux maux de la personne que nous aimons, notre raison vient aussitôt à notre secours, et nous fait considérer s'ils sont utiles pour son salut, s'ils la fortifient dans la vertu, et do

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quello manière elle les supporte. On prie Dieu ensuite de lui donner la patience dont elle a besoin, afin que ses souffrances la fassent mériter et lui profilent; si on voit qu'il la lui donne, la peine que l'on avait se change en consolation et en joie, quoique l'affection qu'on lui porte fasse que i'on aimerait mieux souffrir que de la voir souffrir, si l'on pouvait, en souffrant pour elle, lui acquérir le mérite qui se rencontre dans la souffrance; mais cela se passe sans en ressentir ni trouble ni inquiétude.

Ces âmes parfaites ne peuvent userd'auciin artifice avec les personnes qu'elles aiment, ni dissimuler leurs fautes, si elles jugent qu'il soit utile de les en reprendre ; ainsi elles n'y manquent jamais, tant elles désirent de les voir devenir riches en vertus: combien détours et de retours font-elles pour ce sujet, quoiqu'elles soient si désoccupées du soin de toutes les choses du monde! et elles ne sauraient faire autrement ; elles ne savent ni déguiser ni flatter ; il faut ou que ces personnes se cor-

rigent, ou qu'elles se séparent de leur

ni ne

leurs

amitié, 5 parce qu'elles ne peuvent doivent souffrir la continuation de défauts.

Ainsi cette affection

une guerre contiuelle.

produit entre elles 1 est vrai que ces

âmes vraiment charitables et détachées de toutes les choses de la terre, ne prennent pas garde si les autres servent Dieu, et veillent seulement sur elles-mêmes ; mais elles ne peuvent vivre dans cette indifférence pour ces personnes à qui Dieu les a liées ; elles voient en elles jusqu'aux moindres atomes; elles ne laissent rien passer sans le leur dire, et portent ainsi pour jour d'elles une croix merveilleusement ■ite. Qu'heureux sont ceux qui sont s de ces âmes saintes, et qu'ils ont ujet de bénir le jour où Dieu leur en a donné la connaissance !

O mon Seigneur et mon Dieu ! voudriez-vous bien me faire cette insigne faveur, que plusieurs m'aimassent de la sorte ? Je préférerais ce bonheur à l'amitié de tous les rois et de tous les monarques de la lerre, et certes avec raison, puisque ces amis incomparables n'oublient aucun de tous les moyens qu'on peut s'imaginer pour nous rendre les maîtres du monde, en nous assujettissant tout ce qui est dans le monde.

Cette manière d'aimer est celle que je souhaite que nous pratiquions; et quoique d'abord elle ne soit pas si parfaite, Notre- Seigneur fera qu'elle le deviendra de plus en plus. Commençons par ce qui est proportionné à nos forces ; quoiqu'il s'y rencontre un peu de tendresse, elle ne saurait produire de mauvais effet, pourvu qu'elle ne soit qu'en général : il est môme quelquefois nécessaire d'en témoigner et d'en avoir, en compatissant aux peines et aux infirmités des sœurs, quoique petites, parce qu'il arrive assez souvent qu'une occasion fort légère donne autant de peine à une personne, qu'une fort considérable en

QllUVRES COMPL. DE M. EsiEBY. I.

donne à une autre. Peu de chose est capable de tourmenter ceux qui sont faibles ; et si vous êtes plus fortes, vous ne devez pas laisser d'avoir pitié de leurs peines, ni même vous en étonner, puisque le diable a peut-être l'ait de plus grands efforts contre elles, que ceux dont il s'est servi pour vous faire souffrir des peines plus grandes. Que savez-vous aussi si Notre-Seigneur ne vous en réserve point de semblables en d'autres rencontres, et si celles qui vous semblent fort rudes, et qui le sont en effet, ne paraissent pas légères à d'autres ? Ainsi nous ne devons point juger des autres par l'état où nous nous trouvons, ni nous considérer selon le temps urésent auquel Dieu, par sa grâce, et peut-être sans que nous y ayons travaillé, nous aura rendues plus fortes, mais selon le temps où nous avons été les plus lâches et les plus faibles. Cet avis est fort utile pour apprendre à compatir aux travaux de notre prochain, quelque petits et légers qu'ils soient.

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