‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 45 sur 454 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Amitié compatissante, et en même temps généreuse, que doivent avoir les religieuses les tmes pour les autres : elle éloigne la division, qui est la peste des monastères.

Quoique ce que la supérieure vous commandera de faire vous semble rude, n'en témoignez rien si ce n'est à elle-même, et avec humilité, puisque, si vous en usiez autrement, vous nuiriez beaucoup à toutes vos sieurs.

Il importe de savoir quelles sont les choses que l'on doit sentir, et en quoi i'on doit avoir compassion de ses sœurs. H faut toujours être fort touché des moindres fautes qu'on leur voit faire, si elles sont manifestes : et l'on ne saurait mieux leur témoigner l'amour qu'on leur porte, qu'en les souffrant et ne s'en étonnant pas; ce qui fera qu'elles supporterontaussi les vôtres, qui, quoique vous ne vous en aperceviez point, sont sans doute en plus grand nombre. Vous devez aussi fort recommander ces personnes à Dieu, et tâcher de pratiquer avec une grande perfection les vertus comraires aux défauts que vous remarquez en elles, parce que vous devez beaucoup plutôt vous efforcer de les instruire par vos actions que par vos paroles : elles ne les comprendraient peut-être pas bien, ou elles ne leur profiteraient pas, non plus que d'autres châtiments dont on pourrait se servir pour les corriger; au lieu que cette imaginalion des vertus que l'on voit reluire dans les autres, fait une si forte impression dans l'esprit, qu'il est difficile qu'elle s'en efface. Cet avis est si utile, que l'on ne saurait trop s'en souvenir.

Oh ! que l'amitié d'une religieuse qui profite à toutes ses sœurs, en préférant leurs intérêts aux siens propres, en s'avançant sans cesse dans la vertu, et en observant sa règle

ŒUVRES COMF1 ETES DE M. EMEI'.Y.

avec une grande perfection, est une amitié véritable et avantageuse ! elle vaut mille fois mieux que celle que l'on témoigne par ces paroles de tendresse dont on use, et dont on ne doit jamais user en cette maison : Ma vie, mon âme, mon bien, et autres semblables : il faut les réserver pour votre divin Epoux : vous avez tant de temps à passer seules avec lui seul, qu'elles vous seront nécessaires, et elles ne lui seront pas désagréables; au lieu que, si vous vous en servez entre vous, elles ne vous attendriront pas tant le cœur quand vous vous en servirez avec lui; et c'est le seul usage que vous en devez faire. Je sais que c'est un langage fort ordinaire entre les femmes : mais je ne puis souffrir que vous passiez pour des femmes en quoi que ce soit. Je vous souhaite aussi fortes que les hommes les plus forts ; et si vous faites ce qui est en vous, je vous assure que Notre-Seigneur vous rendra si fortes, que les hommes s'en étonneront. Cela n'est-il pas facile à celui qui nous a tous tirés du néant?

C'est aussi une excellente marque d'une véritable amitié, des'etforcer de décharger les autres de leur travail dans les offices du monastère, en s'en chargeant au lieu d'elles, et de louer beaucoup Dieu de leur avancement dans la vertu.

Ces pratiques, outre le grand bien qu'elles produisent, contribuent beaucoup à la paix et à l'union qui doit être entre les sœurs, ainsi que par la miséricorde de Dieu nous le connaissons par expérience. Je prie sa divine majesté que cela aille toujours en croissant: ce serait une chose bien terrible si le contraire arrivait ; car qu'y aurait-il de plus déplorable, qu'étant en si petit nombre, nous ne fussions pas très-unies ? Ne le permettez pas, mon Dieu ; et comment un si grand malheur pourrait-il nous arriver sans anéantir tout le bien que vous avez lait dans cette maison î

S'il échappait quelque petite parole qui fût contraire à la charité, ou qu'on vit quelque parti se former, ou quelque désir de préférence, ou quelque pointillé d'honneur, il faut y remédier à l'heure même, et faire beaucoup de prières; j'avoue que je ne saurais écrire ceci sans que la pensée que cela pourrait arriver un jour me touche si sensiblement, que je sens, ce me semble, mon sang se glacer, parce que c'est l'un des plus grands maux qui puissent se glisser dans les monastères.

Si vous tombez jamais dans un tel malheur, tenez-vous, mes sœurs, pour perdues; croyez que vous avez chassé votre divin Epoux de sa maison, et qu'ainsi vous le contraignez en quelque sorte d'en aller chercher une autre : implorez son secours par vos cris et vos gémissements : travaillez de tout votre pouvoir pour trouver quelque remède à un si grand mal: et si vos confessions et vos communions fréquentes n'y en peuvent apporter, craignez qu'il n'y ait parmi vous quelque Judas. Je conjure, au nom de Dieu, la prieure de prendre extrê-

mement garde à n'y point donner lieu, et de travailler avec grand soin à arrêter dès le commencement ce désordre ; car si l'on n'y remédie d'abord, il deviendra sans remède.

Quant à celle qui sera cause de ce trouble, il faut la renvoyer en un autre monastère, et Dieu sans doute vous donnera le moyen de la doter. Il faut chasser bien loin cette peste; il faut couper les rameaux de cette plante vénéneuse; et, si cela ne suffit pas, il faut en arracher la racine. Si tout ce que je viens de dire est inutile, il faut l'enfermer dans une prison d'où elle ne sorte jamais, puisqu'il vaut beaucoup mieux la traiter avec cette juste sévérité que de souffrir qu'elle empoisonne toutes les autres. Oh ! que ce mal est effroyable! Dieu nous garde, s'il lui plaît, d'être jamais dans un monastère où il ait pu se glisser! J'aimerais beaucoup mieux voir le feu réduire en cendres celui-ci, et nous y consumer toutes.

Mais parce que je me propose de parler de cela plus au long ailleurs, je n'en dirai pas davantage maintenant, et me contenterai d'ajouter que, quoique cette amitié accompagnée île tendresse ne soit pas si parfaite que l'amour dont j'ai parlé, j'aime mieux que vous l'ayez, pourvu que ce ne soit qu'en commun, que s'il y avait entre vous la moindre division. Je prie Notre-Seigneur, par son extrême bonté, île ne le permettre jamais; et vous lui devez instamment demander, mes sœurs, qu'il nous délivre d'une telle peine, puisque lui seul nous peut faire cette grâce.

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