CHAPITRE XIII
Détachement des parents, nécessaire et trèsutile à une religieuse.
Toute religieuse qui désire de voir ses proches pour sa propre consolation, et qui, la seconde fois qu'elle leur parle, ne se lasse pas de les voir, doit, à moins qu'ils ne soient dans la piété, se réputer imparfaite, et croire qu'elle n'est point détachée: son âme est malade ; elle ne jouira point de la liberté de l'esprit; elle n'aura point de paix véritable; elle a besoin d'un médecin. Le meilleur remède à ce mal est, à mon avis, de ne point voir ses parents jusqu'à ce qu'elle se sente délivrée de l'affection de les voir, et qu'elle ait obtenu de Dieu celte grâce, après l'en avoir beaucoup prié : si pourtant ce lui est une peine et comme une croix de ne les pas voir, qu'elle les voie quelquefois, à la bonne heure, pour leur profiter en quelque chose, ainsi qu'elle leur profitera sans doute sans se nuire à elle-même: mais si elle les aime, si elle s'afflige beaucoup de leurs peines, et si elle écoute volontiers ce qui se passe sur leur sujet dans le monde, elle doit croire qu'elle leur sera inutile, et se fera beaucoup de tort à elle-même. Si nous, qui sommes religieuses, savions quel est le préjudice que nous recevons de converser beaucoup avec nos proches , avec quel soin ne les fuirions-nous pas? J'avoue que
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je ne comprends point, laissant môme à part ce qui est de Dieu, quel avantage nous pouvons recevoir d'eux pour notre consolation et notre repos, puisque ne pouvant, ni ne nous étant pas permis de prendre part à Jeurs plaisirs, nous ne saurions que sentir leurs déplaisirs et répandre des larmes dans leurs peines, plus quelquefois qu'ils n'en répandent eux-mêmes; ainsi, je puis dire hardiment à ces religieuses, que, si elles en reçoivent quelque satisfaction dans leurs sens, cette satisfaction coûtera cher à leur esprit.
Non , je ne saurais penser sans étonnement au dommage que l'on reçoit de converser aves ses proches; il est tel, que je doute qu'on le puisse croire, si on ne l'a expérimenté; et je ne suis pas moins étonnée de ce que la perfection de notre état, qui nous oblige de nous en séparer, paraît aujourd'hui si effacée dans la plupart des maisons religieuses, qu'il n'y en reste presque plus aucune trace; je ne sais pas ce que nous quittons en quittant le monde, nous qui disons que nous quittons tout pour Dieu, si nous ne quittons le principal, qui est nos parents. Cela est venu jusqu'à un tel point, que l'on prétend faire passer pour un défaut de vertu, en des personnes religieuses, de ne pas aimer beaucoup leurs proches ; et l'on veut même prouver par des raisons que c'est un défaut de ne pas converser souvent avec eux. Mais, mes tilles, ce que nous devons faire après nous être acquittées des devoirs dont je vous ai parlé, et qui regardent l'Eglise, c'est de recommander beaucoup nos parents à Dieu, et d'effacer ensuite, le plus que nous pourrons de notre mémoire, ce qui les regarde: parce que c'est une chose naturelle que d'y attacher notre affection, plutôt qu'aux autres personnes.
Mes parents m'ont extrêmement aimée, à ce qu'ils disaient, et je les aimais d'une manière qui ne leur permettait pas de m'oublier; mais j'ai éprouvé en moi-même et en d'autres, qu'excepté les pères et les mères que l'on voit rarement abandonner leurs enfants, et dont , ainsi que de nos frères et de nos sœurs, il n'est pas juste de nous éloigner lorsqu'ils ont besoin de consolation, et que nous pouvons la leur donner en demeurant toujours dans un parlait détachement: j'ai éprouvé, dis-je, lorsque je me suis vue dans de grands besoins, que tous mes autres proches ont été ceux dont j'ai reçu le moins d'assistance, et je n'ai eu du secours que des personnes qui faisaient profession d'être à Dieu. Croyez, mes sœurs, que, si vous le servez fidèlement, vous ne trouverez point de meilleurs parents ; je le sais par expérience; et, pourvu que vous demeuriez fermes dans cette résolution, dont vous ne pourriez vous départir sans manquera votre céleste Epoux qui est votre ami le plus véritable, vous vous trouverez bientôt délivrées de cette attache à vos parents.
Assurez-vous aussi que vous pouvez beaucoup plus vous confier en ceux qui ne vous ajuieront que pour l'amour de Notre-
Seigneur, qu'en tous vos parents ; ils ne vous manqueront jamais, et lorsque vous y penserez le moins, vous trouverez en eux et des pères et des frères. Comme ils espèrent d'en recevoir de Dieu la récompense, ils nous assistent de tout leur pouvoir pour l'amour de lui ; au lieu que ceux qui prétendent tirer de nous leur récompense, nous voyant incapables par notre pauvreté de la leur donner, et que nous leur sommes entièrement inutiles, se lassent bientôt de nous assister : je sais que cela n'est pas général, mais qu'il arrive ordinairement, parce que le monde est toujours le monde.
Si on vous dit le contraire, et qu'on veuille le faire passer pour une vertu, ne le croyez pas. Il vous en arriverait tant de maux, qu'il faudrait m'engager dans un grand discours pour vous les représenter : mais puisque de plus habiles que moi en ont écrit, je me contenterai de ce que je vous en ai dit. Si, toute imparfaite que je suis, j'ai vu si clairement le préjudice que cela apporte, jugez de ce que pourront faite ceux qui seront beaucoup plus intelligents et plus vertueux que moi.
Les saints nous conseillent de fuir le monde : et qui doute que tout ce qu'ils nous disent sur ce sujet ne nous soit très-utile? Croyez-moi, rien, comme je vous l'ai déjà dit, ne nous y attache tant que nos parents, et rien n'est si difficile que de nous en détacher.
J'estime, pour cette raison, que celles qui abandonnent leur pays font bien, pourvu que cet éloignement les détache de l'affection de leurs proches ; car le véritable détachement ne consiste pas à s'éloigner d'eux d'une présence corporelle, mais à s'unir de tout son cœur et de toute son âme à Jésus- Christ, parce que, trouvant tout en lui, on n'a pas de peine à tout oublier pour l'amour de lui, quoique la séparation de nos proches soit toujours fort avantageuse jusqu'à ce que nous connaissions cette vérité.