CHAPITRE XIV
On doit se détacher de soi-même, et ne pas prendre tant de soin de son corps.
Lorsque nous serons détachées du monde et de nos parents, et que nous vivrons renfermées dans un monastère en la manière que nous avons dit, il semblera peut-être que tout sera fait, et qu'il ne nous restera plus d'ennemis à combattre. 0 mes sœurs 1 n'ayez pas cette opinion , et gardez-vous bien de vous endormir : vous feriez comme celui qui va se coucher sans crainte après avoir bien fermé sa porte de peur des voleurs, et qui les aurait dans sa maison. Il n'y en a point de plus dangereux que les domestiques, et comme nous sommes nous-mêmes ces voleurs intérieurs et secrets , et que nous demeurons toujours avec nous-mêmes, si nous ne prenons un soin tout particulier de combattre sans cesse notre volonté, plusieurs choses seront capables de nous faire
perdre cette sainte liberté d'esprit, qui, nous dégageant du poids de toutes les choses terrestres, peut seule nous faire prendre notre vol vers notre céleste Créateur.
Il sera utile, pour ce sujet , d'avoir toujours dans l'esprit que tout n'est que vanité et finit en un moment , afin de détacher notre affection de ces choses passagères , pour l'attacher à ce qui subsistera éternellement. Quoique ce moyen semble faible, il ne laisse pas de fortifier beaucoup notre âme , en faisant que, dans les moindres choses, lorsque nous nous apercevons que notre inclination nous y porte, nous prenions un extrême soin d'en détourner notre pensée pour la tourner toute vers Dieu. Que nous lui sommes obligées de ce qu'en renonçant à nos propres affections nous avons fait le plus difficile, puisqu'il est certain que ce grand et intime amour que nous nous portons, fait que rien ne nous paraît si rude que cette séparation de nous-mômes , et cette guerre que nous nous faisons par une mortification continuelle !
C'est ici que la véritable humilité peut trouver sa place ; caril me semble que cette vertu et celle du renoncement à nous-mêmes se tiennent toujours compagnie : ce sont deux sœurs que nous ne devons jamais séparer ; et au lieu que je vous conseille de vous éloigner de vos autres parents, je vous exhorte d'embrasser ceux-ci , de les aimer, et de ne les perdre jamais de vue.
O souveraines vertus , reines du monde et chères amies de Notre-Seigneur , vous qui dominez sur toutes les choses créées, et nous délivrez de toutes les embûches du démon, celui qui vous possède peut combattre hardiment contre tout l'enfer uni ensemble, contre le monde tout entier et tous ses attraits, sans avoir peur de quoi que ce soit, parce que le royaume du ciel lui appartient. Que pourrait-il craindre , puisqu'il compte pour rien de tout perdre, et ne compte pas même cette perte pour une perte? son unique appréhension est de déplaire à son Dieu , et il le prie sans cesse de le fortifier dans ces deux vertus, afin qu'il ne les perde point par sa faute ; elles ont cela de propre de se cacher de telle sorte à celui qu'elles enrichissent , qu'il ne les aperçoit point, ni ne peut croire de les avoir, quoi qu'on lui dise pour le lui persuader; et il les estime tant , qu'il ne se lasse jamais de travailler pour les acquérir, et s'y perfectionne ainsi de plus en [dus. Or, quoique ceux qui possèdent ces vertus ne veuillent pas être estimés tels qu'ils sont en effet, ils se font connaître contre leur intention, et l'on ne saurait traiter avec eux sans s'en apercevoir aussitôt.
Mais quelle folie me fait entreprendre de louer l'humilité et la mortification, après qu'elles ont reçu de si hautes louanges de celui même qui est le Roi de la gloire, et qu'il a fait voir par ses souffrances jusqu'à quel point il les estime? C'est donc ici, mes tilles, qu'il faut faire tous vos efforts pour sortir hors de l'Egypte, puisqu'en possédant
ces deux vertus, elles seront comme une manne céleste qui vous fera trouver de la douceur et des délices dans les choses qui sont les plus âpres et les plus amères au goût du monde.
Ce que nous devons premièrement faire pour ce sujet, est de renoncer à l'amour de notre corps ; en quoi il n'y a pas peu à travailler, parce que quelques-unes de nous aiment tant leur aiss et leur santé, qu'il n'est pas croyable combien ces deux choses font une rude guerre aussi bien aux religieuses qu'aux personnes du monde. 11 semble que quelques-unes n'aient embrassé la religion que pour travailler à ne point mourir, tant elles prennent soin de vivre : je demeure d'accord qu'en nos monastères cela ne se remarque guère dans les actions; mais je voudrais qu'on n'en eût pas même le désir.
Souvenez-vous, mes sœurs, que vous venez ici à dessein d'y mourir pour Jésus- Christ, et non pas d'y vivre 5 votre aise pour pouvoir servir Jésus-Christ, comme le diable s'efforce de le persuader en insinuant que cela est nécessaire pour bien observer la règle. Ainsi l'on a tant de soin de conserver sa santé pour garder la règle, qu'on ne la garde jamais en effet , et qu'on meurt sans l'avoir accomplie entièrement durant un seul mois, ni même peut-être durant un seul jour.
J'avoue ne pas comprendre pourquoi donc nous sommes venues ici : et, en vérité, il n'y a pas sujet d'appréhender que la discrétion nous manque en ce point : ce serait une grande merveille si cela arrivait ; car nos confesseurs craignent aussitôt que nous ne nous fassions mourir pnr des pénitences excessives, et nous avons par nous-mêmes une telle répugnance à ce manquement de discrétion , que plût à Dieu que nous fussions aussi exactes en tout le reste.
Je sais que celles qui pratiquent fidèlement ces pénitences austères n'en demeureront pas d'accord, et répondront peutêtre que je juge des autres par moi-même : je confesse que cela est vrai ; mais il y en a plus, si je ne me trompe, qui me ressemblent dans ma faiblesse, qu'il y en aura qui se trouveront offensées de ce que je crois les autres aussi faibles que je le suis. C'est pour cette raison, à mon avis, que Notre- Seigneur permet que nous soyons d'une santé si faible; et je considère comme une grande miséricorde qu'il m'a faite de l'être : comme il voit que je prendrais tant de soin à me conserver, il a voulu qu'il y en eût au moins quelque sujet.
C'est une chose plaisante de voir les tourments que quelques-unes se donnent sans que personne les y oblige : il leur vient quelquefois un caprice de faire des pénitences déréglées et indiscrètes , qui durent environ deux jours; et le diable leur met ensuite dans l'esprit qu'elles font tort à leur santé , et qu'après avoir éprouvé combien elles leur sont préjudiciables, elles ne doivent jamais plus en faire, non pas même
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celles qui sont d'obligation dans notre ordre. Nous n'observons pas seulement les moindres choses de la règle, comme le silence , quoiqu'il ne puisse nuire à notre santé; nous ne nous imaginons pas plus tôt d'avoir mal à la tête, que nous cessons d'aller au chœur, quoiqu'en y allant nous n'en fussions pas plus malades; ainsi nous manquons un jour d'y aller, parce que nous avons mal à la tête, un autre jour parce que nous y avons eu mal , et deux ou trois autres jours, de crainte d'y avoir mal ; et nous voulons après cela inventer, selon noire fantaisie, des pénitences qui ne servent le plus souvent qu'à nous rendre incapables de nous acquitter de celles qui sont d'obligation ; quelquefois même l'incommodité qu'elles nous causent étant fort petite, nous croyons devoir être déchargées de tout, et satisfaire à notre devoir, pourvu que nous demandions permission.
Vous me demanderez sans doute pourquoi la prieure vous donne donc celte permission. Je réponds que , si elle pouvait voir le fond de votre cœur, elle ne vous la donnerait peut-être pas; mais comme vous lui représentez qu'il y a de la nécessité, et ne manquez ni d'un médecin qui confirme ce que vous dites, ni d'une amie ou d'une parente qui vient pleurer auprès d'elle , quoique la pauvre Mère juge qu'il y a de l'abus, que peut-elle faire? La crainte de manquer à la charité la met en scrupule; elle aime mieux que la faute tombe sur vous que sur elle, et elle appréhende de faire un mauvais jugement de vous. 0 mon Dieu 1 pardonnezmoi si je dis que je crains fort que ces sortes de plaintes ne soient déjà passées en coutume parmi les religieuses : comme elles sont du nombre des choses qui peuvent arriver quelquefois, j'ai cru, mes tilles, en devoir parler ici , alin que vous y preniez garde; car si le démon commence à nous effrayer par l'appréhension de la ruine de notre santé, nous ne ferons jamais rien do bon. Dieu veudle nous donner par sa grâce la lumière dont nous avons besoin pour nous bien conduire en toutes choses.