CHAPITRE XV
On ne doit point se plaindre pour de légères indispositions , ni tant appréhender la mort.
11 me semble, mes sœurs, que c'est une très-grande imperfection que de se plaindre sans cesse pour de petits maux : si vous pouvez les souffrir, souffrez-les; s'ils sont grands, ils se plaindront assez d'eux-mêmes par une autre manière de plainte, et ne pourront pas longtemps être cachés. Considérez qu'étant en petit nombre, si vous avez de la charité , et que l'une de vous prenne celte mauvaise coutume, elle donnera beaucoup de peine à toutes les autres. Quant à celles qui sont véritablement malades, elles doivent le dire et souffrir qu'on les assiste de ce qui leur sera nécessaire.
Si vous êtes une fois délivrées de l'amourpropre, vous ressentirez dételle sorte jusqu'au moindre des bons traitements qu'on vous fera, qu'il ne faudra pas craindre que vous en preniez aucun sans nécessité, ni que vous vous plaigniez sans sujet; mais quand vous en aurez un légitime , il sera aussi à propos de le dire, qu'il serait mal de prendre du soulagement sans besoin : on aurait même grand tort si l'on manquait alors de soin à vous assister, et vous ne sauriez douter qu'on ne le fasse dans des maisons d'oraison et de charité, où le nombre des personnes qui y demeurent est assez petit pour qu'il soit facile d'y remarquer les besoins les unes des autres. Ne vous plaignez donc point de certaines faiblesses et indispositions de femmes qui ne sont pas de longue durée, et dont le diable remplit quelquefois l'imagination : contentez-vous d'en parler seulement à Dieu; autrement vous courez risque de n'en être jamais délivrées.
J'insiste beaucoup sur ce point, parce que je l'estime fort important, et crois que c'est l'une des choses qui causent le plus de relâchement dans les monastères; car plus on llatte le corps, plus il s'affaiblit et demande qu'on le caresse. C'est une chose étrange que les prétextes que cette inclination lui fait trouver pour se soulager dans ses maux, quelque légers qu'ils puissent être; il trompe ainsi l'âme et l'empêche de s'avancer dans la vertu. Songez, je vous prie, combien il y a de pauvres malades qui n'ont pas seulement à qui se plaindre, puisque ces deux choses ne s'accordent point ensemble, d'être pauvre et bien traité. Représentez-vous aussi combien il y a de femmes mariées (car je sais qu'il y en a beaucoup et de bonne condition) qui, quoiqu'elles souffrent de grandes peines, n'osent s'en plaindre, de peur de fâcher leurs maris. Hélas! pécheresse que je suis 1 sommes-nous donc venues en religion pour être plus y notre aise qu'elles ne le sont? Puisque vous êtes exemptes de tant de travaux que l'on souffre dans le monde, apprenez au moins à souffrir quelque chose pour l'amour de Dieu, sans que tout le monde le sache. Une femme mal mariée n'ouvre pas la bouche pour se plaindre , mais souffre son affliction sans s'en consoler avec personne, de crainte que son mari ne sache qu'elle se plaint, et nous ne souffrirons pas entre Dieu et nous quelques-unes des peines que méritent nos péchés, principalement lorsque nos plaintes seraient inutiles pour les soulager 1
Je ne prétends point en ceci parler des grands maux, tels que sont une fièvre violente, quoique je désire qu'on les supporte toujours avec modération et patience; mais j'entends parler de ces légères indispositions que l'on peut souffrir sans se mettre au lit et sans donner de la peine à tout le monde. Si ce que j'écris était vu hors de nos maisons , que diraient de moi toutes les re ligieuses? JVIais que de bon cœur je' le souffrirais, si cela pouvait servir à quelqu'une!
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car lorsqu'il s'en trouve une seulement dans un monastère qui se plaint ainsi sans sujet des moindres maux, il arrive que le plus souvent on ne veut plus croire les autres, quelque grands que soient les maux dont elles se plaignent.
Remettons-nous devant les yeux les saints ermites des siècles passés, que nous considérons comme nos Pères, et dont nous prétendons imiter la vie. Combien de travaux et de douleurs souffraient-ils dans leur solitude par l'extrême rigueur du froid , par l'excessive ardeur du soleil, par la faim et partant d'autres incommodités, sans avoir à qui s'en plaindre, sinon à Dieu seul? Croyez-vous donc qu'ils fussent de fer, et non de chair et d'os comme nous? Tenez pour certain , mes filles , que , lorsque nous commençons à vaincre et à nous assujettir nos corps, ils ne nous tourmententplustant. Assez d'autres prendront soin de ce qui nous est nécessaire; et ne craignez point de vous oublier vous-mêmes, à moins qu'une évidente nécessité ne vous oblige de vous en souvenir.
Si nous ne nous déterminons à fouler aux pieds l'appréhension de la mort et de la perte de notre santé , nous ne ferons jamais rien de bon. Efforcez-vous donc, pour en venir là, de vous abandonner entièrement à Dieu , quoi qu'il puisse vous en arriver : car que nous importe de mourir? Ce misérable corps s'étant tant de fois moqué de nous , n'aurons-nous pas le courage de nous moquer au moins une fois de lui ? Croyez-moi, mes sœurs , cette résolution est d'une plus grande conséquence que nous ne saurions nous l'imaginer, puisque, si nous nous accoutumons à traiter notre corps avec cette fermeté, nous nous l'assujettirons peu à peu et en deviendrons enfin les maîtresses. Or, c'est un grand point pour demeurer victorieux dans les combats de celte vie, que d'avoir vaincu un tel ennemi. Je prie Dieu , qui seul en a le pouvoir, de nous en faire la grâce. Je crois qu'il n'y a que ceux qui jouissent déjà du plaisir de cette victoire, qui soient capables de comprendre l'avantage qu'elle nous apporte ; il est si grand, que je me persuade que, si quelqu'un pouvait le connaître avant que de le posséder, il souffrirait tout sanspeiue, pour jouir de ce repos et de cet empire sur soimême.