CHAPITRE XVI
Nécessité de la mortification intérieure.
Tout parait pénible dans la vie religieuse, et avec raison, vu que c'est une guerre continuelle que nous nous faisons à nous-mêmes; mais lorsque nous commençons à combattre , Dieu agit dans nos âmes, et nous favorise de tant de grâces , que tout ce que nous pouvons faire et souffrir nous parait léger. Or, puisqu'en nous rendant religieuses nous avons fait le plus difr.cile, qui est d'engager pour l'amour de
Dieu notre liberté , en l'assujettissant au pouvoir d'autrui,etde nousobliger à jeûner, à garder le silence , à demeurer en clôture, à assister au chœur et à l'Office, et à tant d'autres travaux , sans que, quelque désir que nous eussions de nous soulager, nous le puissions que très-rarement ; pourquoi ne travaillerions-nous pas à mortifier aussi notre intérieur, puisqu'étant bien réglé . l'extérieur le sera aussi , et qu'il n'y aura rien que nous ne fassions non -seulement avec plus de perfection et de mérite, mais avec beaucoup de douceur et de repos ?
Cela s'acquiert peu à peu , comme je l'ai dit, en résistant, même dans les moindres choses , à notre propre volonté, jusqu'à ce que notre corps soit entièrement assujetti à notre esprit. Je le redis encore , tout, ou presque tout , consiste à renoncer au soin de nous-mêmes et à ce qui regarde notre satisfaction ; et le moins que puisse faire celui qui commence à servir Dieu véritablement, c'est de lui offrir sa vie , après lui avoir donné sa volonté. Que peut-on craindre en la lui offrant , puisque toutes les personnes véritablement religieuses, ou unies à Dieu par la prière, et qui prétendent recevoir de lui des faveurs , ne sauraient ne vouloir point mourir pour lui , et porter leur croix pour le suivie , sans tourner jamais la tète en arrière? Ne savez-vous pas, mes sœurs, que la vie d'un bon religieux et de celui qui aspire à être du nombre des plus chers amis de Dieu , est un long martyre ? Je dis long, en comparaison de ceux à qui l'on tranche la tête , quoiqu'on le puisse nommer court, eu égard à la brièveté de cette vie , qui , ne pouvant jamais êlre longue , se trouve quelquefois être très-courte : et que savons-nous si la nôtre ne finira point une heure, ou même un moment après que nous aurons (iris la résolution de servir Dieu? Cela ne pourrait-il pas arriver, puisqu'on ne saurait faire de fondement certain sur une chose qui doit finir, et moins encore sur cette vie qui n'a pas seulement un jour d'assuré ? Ainsi , en pensant qu'il n'y a point d'heure qui ne puisse être notre dernière heure, qui sera celui qui ne voudra pas la bien employer?
Croyez-moi , mes sœurs, le plus sûr est d'avoir toujours ces pensées devantles yeux. Apprenons donc à contredire en toutes choses noire volonté ; si vous y travaillez avec soin et parle moyen de l'oraison , vous arriverez insensiblement et sans y penser, au comble de cette vertu. 11 est vrai qu'il parait bien rude de dire que nous ne devons faire notre volonté en rien ; mais c'est lorsqu'on ne dit pas en même temps combien de plaisirs ei de consolations accompagnent cette mortification , et les avantages qu'on en retire , même durant cette vie.
ESPRIT DE SAINTE THEKESE. — PART. Il CHAPITRE XVII.
Combien il est important de mépriser les prééminences , et de ne point murmurer d'aucune préférence donnée aux autres , quelque mal fondée qu'elle puisse être.
Il faut apporter un extrême soin à réprimer nos mouvements intérieurs, principalement en ce qui concerne la préférence. Dieu nous garde , par sa sainte passion , d'avoir jamais volontairement ces pensées dans notre esprit , ou ces paroles dans notre bouche : H y a, plus longtemps que je suis dans l'ordre que cette autre; je suis plus âgée que celle-ci ; j'ai plus travaillé que celle-là ; on traite une telle mieux que moi. Il faut rejeter ces pensées à l'instant qu'elles se présentent ; car si vous vous y arrêtiez ou vous en entreteniez avec d'autres , elles deviendraient comme un poison et comme une peste qui produirait de grands maux dans le monastère : s'il arrive que votre supérieure y consente et le souffre pour peu que ce soit , croyez que Dieu a permis pour vos péchés qu'elle ait été établie dans cette charge, alin d'être le commencement de votre perte. Implorez de tout votre cœur le secours du Ciel , et que toutes vos oraisons tendent à obtenir le remède qui vous est nécessaire dans un tel besoin , puisque vous êtes sans doute en péril.
Il y en aura peut-être qui demanderont pourquoi j'insiste tant sur ce point, et croiront que ce que je dis est trop sévère, puisque Dieu ne laisse pas de répandre ses faveurs sur ceux qui ne sont pas dans un si parlait détachement. Je crois que , lorsque cela arrive, c'est parce qu'il connaît par sa sagesse infinie que ces âmes en ont besoin pour pouvoir se déterminer à abandonner toutes choses pour l'amour de lui : mais je n'appelle pas abandonner toutes choses , d'entrer en religion, puisqu'on peut trouver encore des attaches et des liens dans la religion même, et qu'au contraire il n'y a point de lieu où une âme parfaite ne puisse être dans le détachement de l'humilité. 11 est vrai, néanmoins, qu'il faut plus travailler pour cela en certains lieux que dans d'autres, et que l'on trouve un grand secours dans la retraite. Mais, croyez-moi , pour peu qu'il reste d'affection pour l'honneur et pour le bien , ce qui peut arriver, comme ailleurs, dans les monastères, celleslà mêmes qui auraient passé beaucoup d'années dans l'exercice de l'oraison , ou pour mieux dire de la spéculation, car la parfaite oraison corrige enfin ces mauvaises inclinations, avanceront peu, et ne goûteront point le véritable fruit de l'oraison.
Quoique ces choses semblent n'être que des bagatelles , considérez , mes sœurs , combien il vous importe de vous y bien conduire, puisque vous n'êtes venues ici que pour ce sujet : si vous en usez autrement, vous ne serez pas plus honorées pour avoir recherché un faux honneur, et vous perdrezau lieu de gagner, ou, pour mieux dire, la honte sera jointe à votre perte. Que cha-
cune de vous considère combien elle avance dans l'humilité, et elle connaîtra combien elle aura avancé dans la piété.
Il me semble que , pour ce qui regarde les prééminences, le démon n'oserait tenter, non pas même d'un premier mouvement , une personne qui est véritablement humble , "parce qu'il est trop clairvoyant pour ne pas craindre que l'affront lui en demeure. Il sait que, s'il attaque par cet endroit une âme qui a de l'humilité, il est impossible qu'elle ne se fortifie encore davantage dans cette vertu , en faisant une réflexion sérieuse sur toute sa vie; car alors elle verra le peu de service qu'elle a rendu à Dieu , les extrêmes obligations dont elle lui est redevable, ce merveilleux abaissement qui l'a fait descendre jusqu'à elle, pour lui donner l'exemple de l'humilité, la multitude de ses péchés et le lieu où ils lui avaient fait mériter d'être précipitée; ce qui lui donnera une confusion qui lui sera si avantageuse, que cet ennemide notre saluln'aura pas, comme je l'ai dit, la hardiesse de recommencera la tenter , sachant bien que tous ses elforts lui seraient également honteux et inutiles.
J'ai à vous donner sur cela un avis que je vous prie de graver pour jamais dans votre mémoire : c'est que, si vous désirez de vous venger du démon , et d'être bientôt délivrées de ces sortes de tentations, il ne faut pas seulement en tirer de l'avantage dans votre intérieur, puisque ce serait une grande imperfection d'y manquer, mais tâchez de faire que les sœurs en profitent aussi par la manière dont vous vous conduirezà 1 extérieur : ainsi découvrez aussitôt h la prieure celte tentation que vous aurez eue; suppliez-la instamment de vous ordonner de faire quelque chose de vil et de bas, ou bien faitesle de vous-mêmes , le mieux que vous pourrez ; travaillez à surmonter votre volonté dans les choses où elle aura de la répugnance , que Notre-Seigneur ne manquera pas île vous découvrir, et pratiquez les mortifications publiques qui sont en usage dans cette maison : par ce moyen votre tentation ne durera guère, et il n'y a rien que vous ne soyez obligée de faire pour empêcher qu'elle ne dure longtemps.
Dieu nous garde de ces personnes qui veulent allier l'honneur ou la crainte du déshonneur avec son service 1 Jugez, je vous prie, combien malheureux serait l'avantage que vous pourriez en espérer, puisque, comme je l'ai déjà dit, l'honneur se perd en le cherchant, principalement en ce qui regarde la préférence dans les charges, n'y ayant point de poison qui tue si promptement le corps, que cette dangereuse inclination tue, si l'on peut parler ainsi , la perfection dans une âme.
Vous direz peut-être que , comme ce sont de petites choses naturelles à tout le monde, on ne doit pas s'en mettre beaucoup en peine; ne vous y trompez pas, je vous prie , et gardez-vous bien de les négliger, puisqu'elles s'augmentent peu à peu dans les monastères, comme on voit peu à peu s'élever l'écume.
Il n'v a rien de petit quand le péril est aussi grand qu'il l'est dans ces points d'honneur où l'on s'arrête à faire des réflexions sur le sort que l'on peut nous avoir fait : voulezvous en savoir une raison entre plusieurs autres? c'est que le diable ayant peut-être commencé à vous tenter par une chose trèsjieu considérable, il la fera paraître à l'une de vos sœurs si importante , qu'elle croira faire une action de charité en vous disant qu'elle ne comprend pas comment vous pouvez endurer un tel affront ; qu'elle prie Dieu de vous donner de la patience: que vous lui devez offrir cette injure, et qu'un saint ne pourrait pas souffrir davanlge.
Enfin, cet esprit infernal envenime de telle sorte la langue de cette religieuse, que, quoique vous soyez résolue de souffrir ce déplaisir, il vous reste une tentation de complaisance et de vaine gloire de l'avoir souffert; car notre nature est si faible, que lors même que nous retranchons les sujets de vanité, en disant que cela ne mérite pas de passer pour une souffrance, nous ne laissons pas de croire que nous avons fait quelque action de vertu, et de le sentir. A combien plus forte raison, le sentirons-nous donc quand nous verrons que les autres en sont touchés pour l'amour de nous? Ainsi notre peine s'augmente; nous nous imaginons avoir raison, nous perdons les occasions de mériter, notre âme demeure faible et abattue, et nous ouvrons la porte au démon pour revenir encore plus dangereusement nous attaquer. 11 pourra même ai river que lorsque v" us serez dans la résolution de souffrir avec patience , quelquesunes vous viendront demander si vous êtes donc une stupide et une bête, et s'il n'est pas juste d'avoir quelque sentiment des injures que l'on nous fait. Au nom de Dieu, mes chères filles, que nulle de vous ne se laisse aller à cette indiscrète charité de témoigner de la compassion en ce qui regarde ces injures et ces torts imaginaires, puisque ce serait imiter lesamis et lafemme du bienheureux Job.
Je ne me contente pas de vous l'avoir souvent dit, mes sœurs; je veux encore vous le laisser par écrit, afin que vous ne l'oubliiez jamais. Non-seulement toutes celles qui seront dans nos maisons, mais toutes les personnes qui désirent d'être parfaites, doivent fuir de mille lieues de tels et semblables discours : J'avais raison, on m'a fait tort, et il n'y avait nul prétexte de me traiter de la sorte. Dieu nous garde, s'il lui plaît, de ces mauvaises raisons 1 Y avait-il donc, à votre avis, quelque raison pour faire souffrir tant d'injures à Jésus-Christ notre Sauveur, qui était la bonté même, et pour le traiter avec des injustices et des cruautés si opposées à toute sorte de raison? J'avoue que je ne conçois pas ce que peut faire une religieuse dans un monastère, lorsqu'elle ne veut point porterd'autres croix que celles qui sont fondées en raison : elle ferait beaucoup mieux de retourner dans le monde, où toutes ces belles raisons ne l'empêcheraient pas
de souffrir mille déplaisirs. Pouvez-vous donc endurer des choses si rudes, que vous ne méritiez pas de souffrir encore davantage 1 Et quelle raison pouvez-vous avoir de vous plaindre ? Pour moi , je confesse que je ne saurais le comprendre.
Lorsqu'on nous rend de l'honneur, qu'on nous caresse et qu'on nous traite favorablement, c'est alors que nous devrions nous servir de ces raisons, puisque c'est sans doute contre tonte sorte de raison que nous sommes bien traitées durant cette vie :mais quand on nous fait quelque tort (car c'est le nom que l'on donne à des choses qui ne le méritent pas), sans en effet nous faire tort, je ne vois pas quel sujet nous pouvons avoir de nous en plaindre ; nous sommes les épouses d'un Roi éternel, ou nous ne le sommes pas : si nous le sommes, y a-t-il quelque honnête femme qui , soit qu'elle le veuille ou qu'elle ne le veuille pas, ne participe point aux outrages que l'on fait à son mari, vu que tous les biens et les maux leur sont communs? Et puisque, en qualité d'épouses, nous prétendons régner avec notre Epoux dans le comble de son bonheur et de sa gloire, n'y aurait-il pas de la iolie à ne vouloir point participer à ses injures et à ses travaux ? Dieu nous préserve, s'il lui plaît, d'un désir si extravagant 1 Mais , au contraire, que celle d'entre nous qui passera pour la moins considérée, se croie la plus heureuse , ainsi que véritablement elle le ser.i, puisque supportant ce mépris comme elle le doit, elle ne saurait manquer d'être honorée dans cette vie et dans l'autre.
Croyez-moi donc en cela, mes filles ; mais quelle folie à moi de dire que l'on me croie en une chose que la Sagesse incréée dit ellemême 1 Tâchons d'imiter en quelque sorte l'extrême humilité de la sainte Vierge dont nous avons l'honneur de porter l'habit ; étant se< religieuses, ce seul nom nous doit remplir de confusion, puisque, quelque grande que nous paraisse notre humilité, elle est si éloignée de celle que nous devrions avoir pour être les véritables filles d'une telle Mère et les dignes épouses d'un tel Epoux.