‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 55 sur 454 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Effet de la mélancolie; moyens dont on peut user pour remédier à un si grand mal, si dangereux dans les monastères.

Mes sœurs du monastère de Salamanque m'ont priée avec instance de leur dire quelque chose de la manière dont elles doivent se conduire envers celles qui sont d'un naturel mélancolique; car, quoique nous évitions avec grand soin d'en recevoir de cette sorte, cette humeur est si subtile, si cachée, si difticile à découvrir, que nous ne nous en apercevons que lorsque nous ne pouvons plus renvoyer celles qui y sont sujettes.

Je connais des personnes tellement persécutées de celte malheureuse humeur mélancolique, que peu s'en faut qu'elles ne perdent l'esprit, mais qui ont tant d'humilité et tant de crainte de Dieu, qu'elles obéissent aussi exactement qu'aucune des autres. Si quelques-unes ne veulent pas se soumettre de leur bon gré, il faut que les supérieures les y contraignent, sans se laisser toucher d'une compassion indiscrète qui pourrait causer le trouble de tout le monastère.

Il pourra sembler à quelques-unes qu'il y a de l'injustice de traiter une personne malade aussi rudement que si elle était saine; mais si cela était véritable, il y en aurait donc à lier les fous et à les fouetter, et il faudrait leur permettre de battre et d'assommer tout le monde. On me doit croire en ceci puisque j'en ai fait l'épreuve, et qu'après avoir employé, à mon avis, toutes sortes

de remèdes, je n'y en ai point trouvé d'autres.

Si la supérieure, par une dangereuse compassion, n'use d'abord de cette rigueur envers ces personnes mélancoliques, elles deviendront bientôt insupportables, et auront déjà beaucoup nui aux antres lorsqu'elle voudra y remédier. Mais si, comme je l'ai dit, il y a de la charité et non pas de la cruauté' à lier et à châtier les fous pour empêcher les effets de leur fureur, n'y en a-t-il pas encore davantage à prévenir le mal que ces personnes causeraient aux âmes si l'on n'usait envers elles de sévérité ? Je suis trèspersuadée qu'à l'égard de quelques-unes, on en doit plutôt attribuer la faute à ce qu'elles sont d'un naturel libre, indocile et peu humble, que non pas à la mélancolie, parce que j'ai remarqué qu'elles ont le pouvoir de se retenir en la présence de ceux qu'elles craignent : et pourquoi ne le feraient-elles donc pas par la crainte de déplaire à Dieu? En vérité, j'appréhende fort que le démon, pour gagner plusieurs âmes, ne se serve du prétexte de cette humeur; car je vois qu'on l'allègue plus que l'on ne faisait, et que l'on nomme mélancolie ce qui n'est, en effet, que le désir de faire sa propre volonté. Ainsi, je crois que l'on ne doit plus souffrir, ni dans nos monastères, ni dans tous les autres, que l'on y nomme seulement ce nom de mélancolie, qui entraîne avec lui une certaine liberté si contraire à la soumission et à l'o-' béissance que demande la vie religieuse. Il faut donner à cette fâcheuse humeur le nom de maladie, et d'une maladie très-dangereuse, puisqu'elle l'est en effet, et la traiter comme telle. 11 est à propos aussi, et même nécessaire, de purger de temps en temps ces personnes dans l'infirmerie, et que lorsqu'elles en sortiront pour retourner à la communauté, elles ne soient pas moins humbles et obéissantes que les autres, sans pouvoir, pour s'en exempter, alléguer leurs indispositions. J'en ai dit les raisons, et je pourrais en ajouter encore d'autres; mais la supérieure ne doit pas laisser d'avoir pour elles la compassion d'une véritable mère, et d'employer toutes sortes de moyens pour les guérir de celte infirmité.

Il semble que ceci soit contraire à ce que j'avais dit, qu'il faut les traiter avec rigueur. Il ne l'est pas néanmoins, puisque cette rigueur consiste ;i leur faire connaître qu'elles ne doivent point prétendre qu'on leur permette de.se dispenser de l'obéissance pour faire leur volonté, rien n'étant si dangereux que de leur donner sujet de le croire. Mais la prudence oblige la supérieure à ne leur pas commander des choses auxquelles elle jugera qu'elles auraient de la répugnance, et ne pourraient gagner sur elles de se contraindre à les faire : elle doit, au contraire, user de douceur pour les porter, s'il est possible, à obéir par amour. C'est sans doute la meilleure de toutes les voies, et elle réussit ordinairement , en faisant connaître à ces personnes, tant par paroles que

par actions, que l'on a pour elles beaucoup d'affection et de tendresse.

11 faut aussi remarquer que le plus utile de tous les remèdes est de fort occuper ces personnes dans les offices de la maison, afin qu'elles n'aient pas le loisir de s'entretenir de ces imaginations oui sont la cause de leur mal ; et quoiqu'elles ne s'acquittent pas trop bien de ces emplois, on doit souffrir les fautes qu'elles y feront, pour n'être pas obligé d'en souffrir de plus grandes si l'esprit leur tournait tout à fait. Je ne sais point de meilleur remède pour cette maladie. On doit prendre garde aussi qu'elles n'emploient pas trop de temps à l'oraison, ni même aux prières ordinaires; cela leurserait très-préjudiciable, parce que la plupart ayant l'esprit très-faible, elles ne s'entretiendraient que d'imaginations creuses et extravagantes. Il ne faut aussi leur laisser manger du poisson que très-rarement, et ne les pas tant faire jeûner que les autres.

Si l'on s'étonne de me voir donner tant d'avis sur ce sujet, et que je ne parle point des autres, quoiqu'il se rencontre un si grand nombre de maux en cettu misérable vie, principalement dans un sexe aussi fragile qu'est le nôtre, je le fais pour deux raisons. La première, parce que les personnes frappées de cette maladie de mélancolie si contraire à la perfection, et plus dangereuse que celles où il y va de la vie , ne voulant pas demeurer d'accord lorsqu'on les oblige de garder le lit , quoiqu'elles n'aient point de lièvre, il faut, au défaut du médecin que l'on n'oserait appeler, que la supérieure y supplée. La seconde raison est que les autres maladies finissent ou par la santé, ou par la mort ; mais il est très-rare que l'on guérisse ou que l'on meure de celle-ci, si ce n'est que l'on perde entièrement l'esprit; ce qui est une espèce de mort, puisque l'on meurt par ce moyen à toutes les choses du monde. Ne peut-on pas dire que ces âmes éprouvent aussi une autre espèce de mort, par les peines que leur causent leurs imaginations et leurs scrupules, à qui elles donnent le nom de tentations, et dont elles peuvent tirer beaucoup de mérite si elles les supportent avec patience? Que si elles pouvaient connaître que cela ne procède que de cette humeur mélancolique, et qu'ainsi elles ne s'en missent pas tropen peine, elles se trouveraient bientôt fort soulagées. J'avoue qu'elles me font beaucoup de compassion; et chacune de nous, considérant que la même chose lui peut arriver, n'en doit pas seulement avoir pitié, mais les supporter dans leur infirmité, sans néanmoins le leur lénioigner. Dieu veuille que je ne me sois point trompée dans les avis que j'ai donnés pour remédier à une si étrange maladie!

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