‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 70 sur 454 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Il ne faut point écouler ceux qui prétendent que la voie de l'oraison mentale est dangereuse pour les femmes.

Tels sont les discours que l'on nous tient ordinairement : Cette voie de l'oraison est toute pleine de périls : um telle s'est perdue dans ce voyage ; celle-ci se trouva trompée, et cette autre, qui priait tant , n'a pas laissé de tomber ; c'est rendre la vertu méprisable ; ce n'est pas une entreprise de femmes sujettes à des illusions ; il faut qu'elles se contentent de filer, sans s'amuser à chercher tant de délicatesse dans leurs oraisons ; et te Pater noster , et /'Ave Maria, leur doivent suffire. Je demeure d'accord , mes sœurs, qu'ils leur doivent suffire : et pourquoi ne leur suffiraient-ils pas, puisqu'on ne saurait errer en établissant son oraison sur celle qui est sortie de la bouche de Jésus-Christ même? Ils ont sans doute raison ; et si notre faiblesse n'était point si grande, et notre dévotion si froide, nous n'aurions besoin ni d'autres oraisons, ni d'aucuns livres pour nous instruire dans la prière.

Il ne s'agit pas maintenant de savoir si

l'oraison doit être mentale pour les uns et vocale pour les autres; je dis seulement que vous avez besoin de toutes les deux. Gravez, je vous prie, cet avis dans votre mémoire. Le péril serait de manquer d'humilité, et do n'avoir pas les autres vertus ; mais à Dieu ne plaise que l'on puisse jamais dire qu'il y ait du péril dans le chemin de l'oraison 1 II y a grand sujet do croire que ces frayeurs sont une invention du diable, qui se sert de cet artifice pour faire tomber quelques âmes oui s'adonnent à l'oraison.

Admirez, je vous prie, l'aveuglement des gens du monde : ils ne considèrent point cette foule incroyable de personnes qui , ne faisant jamais d'oraisons, et ne sachant pas même ce que c'est que de prier, sont tombées dans l'hérésie et dans tant d'autres horribles péchés ; et si le démon, par ses tromperies et par uu malheur déplorable , mais qui est très-rare, fait tomber quelqu'un de ceux qui s'emploient à un si saint exercice, ils en prennent sujet de remplir de crainte l'esprit des autres touchant la pratique de la vertu. En vérité, c'est une belle imagination à ceux qui se laissent ainsi abuser, de croire que pour se garantir du mal, il faut éviter de faire le bien ; et je ne crois pas que ja ■

mais le diable se soit avisé d'un meilleur moyen pour nuire aux hommes.

Ô mon Dieu, vous voyez comme on explique vos paroles à contre-sens ! Défendez votre propre cause, et ne souffrez pas de telles faiblesses en des perso7ines consacrées à votre service.

Renoncez donc, mes sœurs, à toutes ces craintes ; méprisez ces opinions vulgaires ; considérez que nous ne sommes pas dans un temps où il faille ajouter foi à toutes sortes de personnes, mais seulement à ceux qui conforment leur vie à la vie de Jésus- Christ : tâchez de conserver toujours votre conscience pure; fortifiez-vous dans l'humilité; foulez aux pieds toutes les choses de la terre; demeurez inébranlables dans la foi de la sainte Eglise, et ne doutez point, après cela, que vous ne soyez dans le bon chemin. Je le répète encore : renoncez à toutes ces craintes tlans les choses où il n'y a nul sujet de crainte ; et si quelques-uns tâchent de vous en donner, faites-leur connaître avec humilité quel est le chemin que vous tenez: dites-leur, comme il est vrai, que votre règle vous ordonne de prier sans cesse ; que vous êtes obligées de la garder : que s'ils vous répondent que cela s'entend cie prier vocaleinent, demandez- leur s'il faut que l'esprit et le coeur soient attentifs aussi bien dans tes prières vocales que dans les autres ; et s'ils répondent que oui, comme ils ne sauraient ne le point faire, vous connaîtrez qu'ils sont contraints d'avouer qu'en laisani b-ien l'oraison vocale, vous ne sauriez ne pas faire la mentale, et que vous pourrez passer même jusqu'à la contemplation, s'il plaît à Dieu de vous la donner. Qu'il soit béni éternellement.

Encore une fois, c'est une chose étrange que les hommes, ne considérant pas que le démon tente et trompe encore plus les âmes qui ne sont point dans l'exercice de l'oraison r que celles qui y sont, s'étonnent davantage de voir un seul de ceux qui marchaient par ce ohemin, et dont la vie avait paru sainte, tomber dans l'illusion, que d'en voir cent mille qui, étant hors de ce chemin, sont trompés par cet esprit malheureux, et vivent dans des péchés et des désordres publics, en. marchant dans une voie que l'on ne saurait douter qui ne soit très-mauvaise. C'est qu'il est ordinaire aux hommes de ne point remarquer ce qu'ils voient à tout moment, et de s'étonner, au contraire, de ce qu'ils ne voient presque jamais ; ajoutez que les démons ont tant d'intérêt d'imprimer cet étonnement dans leur esprit, parce qu'ils savent qu'une seuK âme aj-rivée à la perfection, sera capable Je leur en faire perdre beaucoup d'autres en les délivrant de leur servitude. Cela, dis-je, est si étonnant, que je ne m'étonne pas qu'on s'en étonne, puisque ceux qui marchent par le chemin de l'oraison n'ont pas moins d'avantage sur les autres, que ceux qui regardent le combat des taureaux de dessus un échafaud , en ont sur ceux qui, étant au milieu de la place, sont exposés aux coups de leurs cornes.

C'est une comparaison qu'il me souvient d'avoir oui faire sur ce sujet, et qui me semble fort juste.

Ne craignez donc point, mes sœurs, de marcher par ce chemin, ou, pour mieux dire, par l'un de ces chemins de l'oraison ; car il y en a plusieurs; les uns se trouvent bien d'aller par l'un, et les autres par un autre. Croyez-moi, c'est une voie extrêmement sûre; et vous serez beaucoup plus tôt délivrées des tentations lorsque vous approcherez de Notre-Seigneur par l'oraison, que quand vous serez éloignées de lui.

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