‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 73 sur 454 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Peines des personnes qui sont partagées entre Dieu et le monde, et combien il leur importe de ne point abandonner l'oraison.

Je voudrais que mes confesseurs m'eussent permis de rapporter en détail tous les péchés que j'ai commis durant le temps cù j'étais partagée entre Dieu et le monde, pour ne m'étro pas appuyée à cette inébranlable colonne de l'oraison. Je passai près de vingt ans sur celte mer agitée par de continuels orages ; mes chutes étaient grandes, je ne me relevais que faiblement : je retombais aussitôt dans un état si déplorable, que je ne tenais point de compte des péchés véniels; et, quoique j'appréhendasse les mortel-, ce n'était pas autant que je l'aurais dû, puisque je ne m'éloignais pas des occasions qui me mettaient en danger de les commettre. C'était, à mon avis, l'un des états les plus pénibles que l'on puisse s'imaginer, parce que je ne goûtais ni la joie de servir Dieu fidèlement, ni le plaisir que donnent les- contentements du monde. Lorsque j'étais engagée dans ces derniers, le souvenir de ce que je devais à Dieu me troublait ; et quand j'étais avec Dieu dans l'oraison, ces affections du monde m'inquiétaient : c'étaR une guerre si pénible, que je ne sais comment je pus la soutenir non-seulement durant vingt ans, mais durant un mois. Cela me fait voir clairement la grandeur de la miséricorde que Dieu m'a faite en me donnant le courage de continuer à faire oraison, lorsque j'étais si malheureusement engagée dans le commerce du monde.

Deux raisons m'ont obligée à rapporter ceci, l'une pour faire voir la miséricorde de Dieu et mon ingratitude, et l'autre pourfaire connaître combien grande est la grâce dont il favorise une âme lorsqu'il la dispose à s'attacher à l'oraison, quoique ce ne soit pas aussi parfaitement.qu'il serait à désirer ; car, pourvu qu'elle persévère nonobstant les tentations, les chutes et les péchés où le dia>ble la fait tomber par ses artifices, je ne doute point que- Notre-Seigueur ne la conduise enfin au port, ainsi que j'ai sujet de croire qu'il lui a plu de m'y conduire.

Je suis doue assurée, par l'expérience que j'en ai, que ceux qui ont commencé à faire oraison no doivent point la discontinuer, quelques fautes qu'ils y commettent, puisque c'est le moyen de s'en corriger, et que sans cela ils n'y' réussiraient qu'avec beaucoup plus de peine : qu'ils prennent encore garde à ne pas se laisser tromper par le démon, lorsque, sous prétexte d'humilité, il ■ les tentera comme il m'a tentée d'abandonner ce saint exercice. Quant à ceux qui n'ont . pa9 encore commencé à le pratiquer, je les conjure au nom de Dieu de ne pas se priver d'un si grand avantage : il n'y a en cela que tout sujet de bien espérer, cl neu à crain-

loi

tire : et d'ailleurs, quoiqu'on n'avance pas beaucoup dans ce chemin, et que l'on ne fasse pas assez d'efforts pour se rendre digne des faveurs particulières, on connaîtra au moins le chemin du ciel ; et si J'en continue d'y marcher, cette persévérance nesera pas vaine, parce que Dieu ne manque jamais de récompenser l'amour qu'on lui porte, et que l'oraison mentale n'est autre chose, à mon avis, que de témoigner dans ces fréquents entretiens que l'on a seul à seul avec lui, combien on l'aime et la confiance que l'on a d'en être aimé.

0 mon Seigneur et mon Dieu ! vous dont la vue fait la félicité des anges, je ne saurais penser à vous sans souhaiter de pouvoir fondre, comme de la cire, au feu de votre divin amour. Vous souffrez, mon Sauveur, une créature qui ne peut souffrir que vous soyez avec elle; non-seulement vous ne lu rejetez pas, mais vous lui faites des faveurs, vous attendez avec patience quelle s'approche de vous ; vous lui tenez compte des moments où elle vous témoigne de l'amour, et un léger repentir vous fait oublier toutes ses fautes. Je l'ai éprouvé, mon Créateur, et je ne comprends pas comment tout le monde ne tâche point de s'approcher de vous. Les méchants, qui sont si éloignés de vous par leurs mauvaises habitudes, doivent s'en approcher, afin que vous les rendiez bons, et que vous souffriez d'être avec eux durant quelques heures en chaque jour, quoiqu'ils ne soient pas avec vous, ou que s'ils y sont, ce ne soit, comme j'y étais, qu'avec milie distractions que les soins et tes pensées du monde leur donnent. Je sais qu'ils ne sauraient, au commencement, ni quelquefois même dans ta suite, se défendre de ces distractions: mais, pour les récompenser de la violence qu'ils se font pour demeurer avec vous, vous empêchez les démons de les attaquer aussi fortement qu'ils feraient; vous diminuez le pouvoir que ces esprits de ténèbres auraient de leur nuire, et vous donnez enfin à ces âmes le pouvoir de les surmonter et de les vaincre.

Il m'est arrivé quelquefois, durant plusieurs années, de désirer tellement que le temps d'une heure, que je m'étais prescrit pour faire oraison, fût achevé, que j'étais plus attentive à écouter quand l'heure sonnerait qu'aux sujets de ma méditation, et il ny a point de pénitence, quelque rigoureuse qu'elle fût, que je n'eusse souvent plutôt acceptée que la peine que j'avais à me retirer dans mon oratoire pour y prier. J'avais besoin, pour m'y résoudre, de tout le courage que Dieu m'a donné, et que l'on dit aller beaucoup au delà de mon sexe : mais enfin Notre-Seigneur m'assistait; car après m'être fait cette violence, je me trouvais tranquille et consolée, et j'avais môme quelquefois le désir de prier.

Si l'oraison est donc si nécessaire et si utile à ceux qui non-seulement ne servent pas Dieu, mais qui l'offensent, comment ceux qui le servent pourraient-ils la quitter sans en recevoir un grand préjudice ?Ce seyait se priver de la consolation la pluscapa-

OEIVRES COMPLETES DE M. EMF.RY.

ble de soulager les travaux de celte vie, et comme vouloir fermer la porte à Dieu lorsqu'il vient pour nous favoriser de ses grâces.

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