‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 75 sur 454 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les sécheresses dans l'oraison ne doivent ni nous étonner ni nous décourager.

Va homme ne doit point se déterminer, par la sécheresse qu'il éprouve, à abandonner l'exercice de l'oraison ; quand même celte sécheresse durerait toujours, il doit la considérer comme une croix qu'il lui est avantageux de porter, et que Jésus-Christ lui aide à soutenir d'une manière invisible. On ne peut rien perdre avec un si bon maître ; et un temps viendra où il payera avec usure les services qu'il lui aura rendus. Que les mauvaises pensées ne l'étonnent donc point,, mais qu'il se souvienne que le démon en donnait à saint Jérôme au milieu même du désert. J'ai souffert ces peines durant plusieurs années, et je sais qu'elles sont trèsgrandes ; mais j'ai reconnu clairement que Dieu les récompense avec tant de libéralité, même dès celte vie, qu'une heure des consolations qu'il m'a données depuis dans l'oraison, m'a payée de tout ce que j'y avais soullertdurant silongtemps. Notre-Seigneur permet que ces peines et plusieurs autres tentations arrivent aux uns au commencement, et aux autres dans la suite de leur exercice en l'oraison; et cette conduite de Dieu sur nous est sans doute pour uolro

les grâees dont il a dessein de nous Honorer dans la suite étant si grandes, il veut auparavant nous faire éprouver quelle est notre misère, afin qu'il ne nous arrive pas ce qui arriva à Lucifer. •

Que faites-vous, Seigneur, qui ne soit pour le plus grand bien d'une âme, lorsque vous connaissez qu'elle est à vous, quelle s'abandonne entièrement à votre volonté, qu'elle est résolue de vous suivre partout jusqu'à la mort et à la mort de la croix, de vous aider à porter cette croix, et enfin, de ne vous abandonner jamais ?

Ceux qui ont pris cette généreuse résolution et qui ont ainsi renoncé à tous les sentiments de la terre, pour n'en avoir que de spirituels, n'ont rien à craindre : car qui peut affliger ceux qui considèrent avec mépris tous les plaisirs que l'on goûte dans le monde, et n'en recherchent point d'autres que do converser seuls avec Dieu? Le plus dillicile est fait alors. Rendez-en grâces, bienheureuses âmes, à sa divine majesté : confiez-vous en sa bonté qui n'abandonne jamais ceux qu'elle aime, et gardez-vous bien d'entrer dans cette pensée : Pourquoi donne-t-il à d'autres en si peu de jours tant de dévotion, et ne me la donne-t-il pas en tant d'années? Croyons que c'est pour notre plus grand bien, et puisque nous ne sommes plus à nous-mêmes, mais à Dieu, laissons-nous conduire par lui comme il lui plaira.

Il faut remarquer avec grand soin, et l'expérience que j'en ai fait que je ne crains point de dire qu'une âme qui commence à marcher dans ce chemin de l'oraison mentale avec une ferme résolution de continuer, et de ne pas faire grand cas des consolations et des sécheresses qui s'y rencontrent, ne doit pas craindre, quoiqu'elle bronche quelquefois, de retourner en arrière, ni de voir renverser cet édifice spirituel qu'elle commence, parce qu'elle bâtit sur un fondement inébranlable; car l'amour de Dieu ne consiste pas à répandre des larmes, ni en cette satisfaction et cette tendresse que nous ne désirons que parce qu'elles nous consolent; mais il consiste à servir Dieu avec courage, à exercer la justice, à pratiquer l'humilité ; autrement il me semble que ce serait toujours vouloir recevoir, et jamais ne rien donner.

Pour des femmes faibles comme moi, je crois qu'il est bon que Dieu les favorise par des consolations, alin de leur donner la force de supporter les travaux qu'il lui plaît de leur envoyer; mais je ne saurais souffrir que des hommes savants, de grand esprit, et qui font profession de servir Dieu, fassent tant de cas de ces douceurs qui se trouvent dans la dévotion, et se plaignent de ne les point avoir. Je ne dis pas que, s'il plaît à Dieu de les leur donner, ils ne doivent les recevoir avec joie ; je d>s seulement que, s'ils ne les ont pas, ils ne s'en mettent point en peine, mais qu'ilscroient qu'elles ne leur sont point nécessaires, puisque Notre-Seigneur ne les leur accorde pas : qu'ils demeurent tranquilles et considèrent l'inquié-

tude et le trouble d'esprit comme une faute et une imperfection qui ne convient qu'à des âmes lâches, ainsi que je l'ai vu et éprouvé.

Je ne dis pas tant ceci pour ceux qui commencent, que pour ce grand nombre d'autres qui, après avoir commencé à marcher» n'avancent point. Aussitôt que leur entendement cesse d'agir, ils s'imaginent qu'ils ne font rien, ils s'affligent, quoique ce soit peut-être alors que leur volonté se fortifie sans qu'ils s'en aperçoivent ; ce qu'ils considèrent comme des manquements et des fautes, n'en sont point aux yeux de Dieu ; il connaît mieux qu'eux-mêmes leur misère et se contente du désir qu'ils ont de penser toujours h lui et de l'aimer ; c'est la seule chose qu'il demande d'eux; et ces tristesses ne servent qu'à inquiéter l'âme et à la rendre encore plus incapable de s'avancer.

Je puis dire avec certitude , comme le sachant par diverses observations que j'en ai. faites , et par les conférences que j'ai eues avec des personnes fort spirituelles, que cet état de sécheresse vient souvent de l'indisposition du corps. Notre misère est si grande, que tandis que notre âme est enfermée dans celte prison , elle participe à ses infirmités; le changement du temps et la révolution des humeurs font que, sans qu'il y ait de sa faute, elle ne peut faire ce qu'elle voudrait et souffre en diverses manières. Alors , plus ou la veuteontraindre, plus le mal augmente: ainsi , il est besoin de discernement pour connaître quand la faute procède de là, et ne pas achever d'accabler l'âme. Ces personnes doivent se considérer comme malades , changer même durant quelques jours l'heure de leur oraison, et passer comme elles pourront un temps si fâcheux.

J'ai dit qu'il fallait user de discernement, parce qu'il arrive quelquefois que c'est le démon qui est auteur de ce mal ; ainsi il ne faut pas toujours quitter l'oraison , quoique l'esprit soit distrait et dans le trouble; mais aussi il ne faut pas toujours gêner une âme en exigeant ce qui est au-dessus de ses forces. Il est des œuvres extérieures de charité, et des lectures auxquelles elle pourra, s'occuper alors ; si elle n'est pas même capable décela, elle doit s'accommoder, pour l'amour de Dieu, à la faiblesse de son corps, afin de le rendre capable de la servir à son uir. Il faut se récréer par de saintes conversations , et même prendre l'air de la campagne, si le confesseur en est d'avis : l'expérience nous apprend ce qui nous convient le plus en cela. En quelque état que l'on se trouve, on peut servir Dieu , son joug est doux, et il importe extrêmement de ne pas gêner l'âme et de la conduire avec douceur à ce qui lui est le plus utile.

Je le répète encore , et ne saurais trop le répéter : il ne faut ni s'inquiéter ni s'affliger de ces sécheresses , de ces inquiétudes et de ces distractions ; notre esprit ne saurait se délivrer de ces sortes de peines qui le contraignent, et acquérir une heureuse liberté , s'il ne commence à ne point appréhender les croix ; car alors Notre-Seigneu

lui aidera à tes "porter, et sa tristesse se convertira eu joie.

Page 1