‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 76 sur 454 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Etat et tentation des âmes qui, après avoir renoncé au péché , travaillent à s'unir plus parfaitement à Dieu dans l'oraison. — Conseils et exhortations de la sainte.

Dans quoi trouble et quelle peine les esprits de ténèbres ne jettent-ils pointées pauvres âmes? D'un côté la raison leur représente que tout ce qu'il y a dans le monde doit être considéré comme un néant, en comparaison du bonheur où. elles aspirent ; la foi leur apprend que ce bonheur doit être l'objet de tous leurs désirs ; la mémoire leur fait voir à quoi se terminent toutes les choses d'ici-bas , ceux qui sont tombés d'une très-grande prospérité dans une extrême misère; tant de morts subites de ceux qui étaient plongés dans les délices, ces corps nourris avec tant de délicatesse, maintenant la pâture des vers dans le tombeau , et autres choses semblables. La volonté les porte à aimer celui dont non-seulement elles ont reçu l'être et la vie, mais qui leur a donné tant d'autres preuves de son amour. L'entendement leur fait connaître que, quand elles vivraient des siècles entiers , elles ne sauraient acquérir un ami si fidèle et si véritable ; que le monde n'est que vanité et que mensonge ; que les plaisirs que le démon leur promet et les peines dont il les veut effrayer, ne sont que des illusions; qu'il y aurait de l'imprudence d'aller chercher hors de sa maison ce dont on abonde chez soi, et de se réduire , comme l'enfant prodigue, à manger du gland avec les pourceaux , après avoir dissipé tout son bien: ces raisons sont si fortes, qu'elles devraient suftire à ces âmes , pour leur faire vaincre les démons. Mais , mon Seigneur et mon Dieu , la coutume que la vanité a établie est si forte et si généralement reçue , qu'elle renverse tout, pareeque la foi étant comme morte , nous préférons ce que nous voyons à ce qu'elle nous enseigne.

Quel besoin , mon divin Sauveur, l'âme n'a-t-elle point en cet état de votre secours ? Ne soutirez donc pas, s'il vous plaît, qu'elle abandonne son entreprise ; faites-lui connaître que tout son bonheur en dépend , combien il lui importe de se séparer des mauvaises compagnies, et de se tenir tou-

jours sur ses gardes. Si le diable

la voit abà mourir il la lais-

.solument résolue à tout souffrir et plutôt que de retourner en arrière, sera bientôt en repos. à

C'est ici qu'il faut que l'âme témoigne sa générosité , et ne ressemble pas à ces lâches soldats que Gédéon renvoya lorsqu'il allait au combat; il ne faut point qu'elle se propose des contentements et des plaisirs ; et n'est-ce pas une chose plaisante que nos vertus ne faisant que de naître, et étant encore mêlées de nulle imperfections, nous osions prétendre trouver des douceurs dans

l'oraison et nous plaindre de nos sécheresses? Qu'il ne vous arrive jamais, mes sœurs , d'en user ainsi. Embrassez la croix que votre Epoux a portée ; n'oubliez jamais que c'est ce à quoi vous vous êtes si solennellement engagées, et que celles qui pourront souffrir davantage pour l'amour de lui , s'estiment les {dus heureuses ; c'est là le capital ; et vous ne devez considérer tout le reste que comme un accessoire dont vous lui rendrez de grandes actions de grâces s'fl vous en favorise.

11 vous semblera peut-être, mes sœurs , que, pourvu que vous receviez de Dieu des faveurs intérieures, il n'y a point de peines extérieures que vous ne" soyez résolues de souffrir; mais il connaît mieux que nous ce qui nous est propre; il ne nous appartient pas de lui donner conseil , et il peut nous dire avec raison que nous ne savons ce que nous demandons. N'oubliez jamais, je vous prie, puisqu'il vous importe tant de vous en souvenir, que ceux qui commencent à faire oraison doivent travailler de tout leur pouvoir à conformer leur volonté à celle de Dieu , et croire fermement que c'est en quoi consiste la plus grande perfection que l'on puisse acquérir dans cet exercice spirituel et ce chemin qui conduit au ciel.

J'ai dit ailleurs plus amplement comment on doit se conduire dans ces tentations que le diable suscite pour nous troubler dans l'oraison , et que ce n'est pas avec violence , mais avec douceur qu'il faut travailler à se recueillir. Je me contenterai de dire ici qu'il est très-avantageux d'en communiquer avec des personnes qui en aient l'expérience. Si vous vous imaginez qu'il puisse arriver un fort grand mal de manquer à certaines choses qui ne sont point essentielles, je vous assure que, pourvu que vous ne quittiez point l'exercice de l'oraison , Dieu les fera réussir à votre avantage ; et si vous aviez abandonné l'oraison, il n'y aurait d'autre remède pour empêcher que peu à peu vos chutes ne se multipliassent , que de rentrer dans l'exercice de l'oraison. Dieu veuille vous bien faire comprendre une vérité si importante !

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