CHAPITRE VIL
Erreur des auteurs qui conseillent de ne point envisager l'humanité de Notre -Seigneur dans- l'oraison.
Je remarquerai une chose qui me parait importante , et qui pourra servir d'un avis utile à quelques personnes; c'est ce que l'on voit dans certains livres, que quoiqu'une âme ne puisse par elle-même parvenir au plus haut degré de l'oraison, parce que c'est une chose surnaturelle et queDieu seul opère, elle pourra néanmoins y contribuer en élevant avec humilité son esprit au-dessus de toutes les choses créées, après avoir passé plusieurs années dans la vie purgative, et s'être avancée dans ïilluminative , qui est un mot que je n'entends pas bien,
si ce n'est qu'il signifie que l'âme ait fait du progrès dans la vertu. Ces livres recommandent fort ensuite de ne rien s'imaginer de corporel , et de contempler seulement la divinité, parce que , disent-ils, l'humanité même de Jésus-Christ embarrasse ceux qui sont déjà si avancés dans l'oraison , et les empêche d'arriver à une contemplation plus parfaite. Ils allèguent sur cela les paroles de Jésus-Christ à ses apôtres lors de son ascension dans le ciel ; mais il me semble que, si les apôtres eussent cru dès lors aussi fermement qu'ils le crurent après la venue du Saint-Esprit , que Jésus-Christ était Dieu et homme tout ensemble, la vue de son humanité n'aurait pu servir d'obstacle à leur plus sublime contemplation. Ce qui fait entrer ces contemplatifs dans ce sentiment, c'est qu'il leur semble que , comme la contemplation est une chose toute spirituelle , la représentation des corporelles ne saurait qu'y nuire, et que ce que l'on doit tâcher de faire, est de se considérer comme environné de Dieu de toutes parts, et tout abîmé en lui. Cette dernière pensée peut, à mon avis, se pratiquer quelquefois utilement, mais se séparer d'une partie de Jésus-Christ en se séparant de la vue de sa sacrée humanité, et la mettre ainsi au rang de nos misérables corps et du reste des choses créées , c'est une méthode que je ne saurais du tout souffrir.
Si notre complexion et notre infirmité ne nous permettent pas de considérer ce divin Sauveur dans les tourments de sa Passion, accablé de travaux et de douleurs, persécuté de ceux à qui il avait fait tant de bien, déchiré de coups,, nageant dans son sang et abandonné de ses apôtres, parce que ce serait pour nous une peine insupportable, qui nous empêche de demeurer en sa compagnie depuis qu'il est ressuscité, surtout l'ayant si près de nous dans l'Eucharistie, plein de gloire, et tel qu'il était lorsque, avant de monter au ciel, il animait et encourageait les siens à se rendre dignes de régner un jour éternellement avec lui?
Ainsi, (juoique nous fussions arrivés au comble de la contemplation, ne prenons point un autre chemin : on ne saurait s'égarer en le suivant; c'est par ce divin Sauveur que nous devons pratiquer toutes les vertus; il nous en apprend les moyens; il nous en donne l'exemple dans sa vie; il en est le parfait modèle : et que pouvons-nous désirer davantage que d'avoir toujours à nos côtés un tel ami qui ne nous abandonne jamais dans les travaux et dans les souffrances, comme font les amis du monde? Ne voyonsnous pas que le glorieux saint Paul avait continuellement son nom dans la bouche,, parce qu'il l'avait continuellement gravé dans le cœur; et depuis que j'ai connu cette vérité, et considéré avec soin la vie de quelques saints grands contemplatifs, j'ai remarqué qu'ils n'ont point tenu d'autre chemin. On le voit dans saint François, par l'amour qu'il avait pour.les plaies de ce divin Sauveur; dans saint Antoine de Padoue, par
son affection pour sa sacrée et divine enfance^dans saint Bernard, par le plaisir qu'il prenait à considérer sa très-sainte humanité; dans sainte Catherine de Sienne et dans plusieurs autres saints.
Je ne doute point qu'il ne soit bon de détacher sa pensée des choses corporelles, puisque tant de personnes spirituelles le disent; mais ce ne doit être que lorsque l'on est fort avancé dans l'exercice de l'oraison ; car il est évident que jusque-là il faut chercher le Créateur par les créatures, selon la grâce que Notre-Seigneur fait à chacun, dont je n'entreprends [joint de parler. Ce que je prétends seulement dire, et que je voudrais pouvoir bien expliquer, parce que l'on ne saurait trop le remarquer, c'est que l'on ne doit pas mettre en ce rang la trèssacrée humanité de Jésus-Christ.