‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 78 sur 454 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Moyens d'être recueillis dans l'oraison-.

Lorsque nous nous appliquons à l'oraison, ayons toujours soin d'être en compagnie : or, quelle meilleure compagnie pourrez-vous avoir que celui-là même qui vous a enseigné la prière que vous allez faire? Imaginez-vous donc que- vous êtes avec Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Ornes sœurs! vous qui ne sauriez beaucoup discourir avec l'entendement, ni porter vos pensées à méditer sans vous trouver aussitôt distraites, accoutumez-vous, je vous prie, à ce que je viens de dire. Je sais par ma propre expérience que vous le pouvez, car j'ai passé plusieurs années dans cette peine de ne pouvoir lixer mon esprit durant l'oraison, et j'avoue qu'elle est très-grande; mais, si nous demandons à Dieu avec humilité qu'il nous en soulage, il est si bon qu'assurément il ne nous laissera pas ainsi seules, et viendra nous t^nir compagnie ; si nous ne pouvons acquérir ce bonheur en un an, acquérons-le eti plusieurs années. Doiton regretter le temps qu'on emploie à une occupation si utile? et qui nous empêche de l'y employer? Je vous le dis encore, on peut s'y accoutumer en travaillant à s'approcher toujours d'un si bon maître.

Je ne vous demande pas néanmoins de penser continuellement à lui, de former plusieurs raisonnements, et d'appliquer votre esprit à faire de grandes et sublimes considérations ; mais je vous demande seulement de le regarder. Oui vous empêche de tenir, au moins durant un peu de temps, les yeux de votre âme attachés sur cet adorable Epoux de vos âmes? Quoi ! vous pouvez bien regarder des choses difformes, et vous ne pourriez pas regarder le plus beau de tous les objets imaginables?

On dit que les femmes , pour bien vivre avec leurs maris, doivent se conformer à tous leurs sentiments, témoigner de la tristesse lorsqu'ils sont tristes , et de la joie quand ils sont gais, quoiqu'elles n'en aient point dans le cœur (ce qui, eu passant, vous

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doit faire remarquer, mes sœurs , de quelle sujétion il a plu à Dieu de nous délivrer) : c'est là véritablement, et sans rien exagérer, de quelle sorte Notre-Seigneur traite avec nous : car il veut que nous soyons maîtresses, il s'assujettit à nos désirs , et se conforme à nos sentiments. Ainsi, si vous êtes dans la joie, considérez-le ressuscité, et alors quel contentement sera le votre (Je Je voir sortir du tombeau tout éclatant de perfections, tout brillant de majesté , tout resplendissant de lumière , et tout comblé du plaisir que donne à un victorieux le gain d'une sanglante bataille, qu'il n'a donnée que pour vous mettre le sceptre à la main et la couronne sur la têtel

Si vous êtes tristes ou dans ia souffrance, considérez-le allant au jardin des Oliviers, et jugez quelles doivent être les peines dont son âme était accablée, puisqu'il ne laissa pas de faire connaître sa tristesse et de s'en plaindre, quoiqu'il fût non-seulement patient, mais la patience même ; considérez-le attaché à la colonne par l'excès de l'amour qu'il a pour nous, accablé de douleurs, déchiré à coups de fouet, persécuté des uns , outragé des autres, renoncé et abandonné par ses amis; ou bien considérez-le chargé de sa croix, sans que, même en cet état, on lui donne le temps de respirer. Pourvu que vous tâchiez de vous consoler avec ce divin Sauveur, et que vous tourniez la tête de son côté pour le regarder, il oubliera ses douleurs pour faire cesser les vôtres; et, quoique ses yeux soient tout trempés de ses larmes, sa compassion les lui fera arrêter sur vous avec une douceur inconcevable.

Si vous sentez, mes filles, que votre cœur soit attendri en voyant votre Epoux en cet état ; si, ne vous contentant pas de le regarder, vous prenez plaisir à vous entretenir avec lui, non par des discours étudiés, mais avec des paroles simples qui lui témoignent combien ce qu'il souffre vous est sensible , ce sera alors que vous pourrez lui dire : O Seigneur du inonde et véritable Epoux de mon âme! est-il jiossible que vous vous trouviez réduit à une telle extrémité? O mon Sauveur et mon Dieu ! est-il possible que vous ne dédaigniez pas la compagnie d'une aussi vile créature que je le suis, car il me semble que je remarque « votre visage que vous lirez quelque consolation de moi '.' Comment peutil se faire que les anges vous laissent seul, et que votre Père vous abandonne sans vous consoler? Puis donc que cela est ainsi, et que vous voulez bien souffrir de si grandes douleurs pour l'amour de moi , qu'est ce peu que je souffre pour l'amour de vous , cl de quoi puis -je me plaindre? Je suis tellement confuse de vous avoir vu en ce déplorable cl al, que je suis résolue de supporter tous les maux qui pourront ni arriver, et de les considérer comme des biens, afin de vous imiter en quelque chose. Marchons donc ensemble, mon Sauveur; je suis résolue de vous suivre quelque part que vous alliez, et je passerai partout où vous passerez.

Embrassez a:usi , me- filles, la croix de

votre divin Rédempteur ; souffrez sans peine que les Juifs vous foulent aux pieds; méprisez tout ce qu'ils vous diront; fermez les oreilles à leurs insolences; et quoique vous bronchiez et que vous tombiez avec votre saint Epoux, n'abandonnez point cette croix. Considérez l'excès inconcevable de ses souffrances; et quelque grandes que vous vous imaginiez que soient les vôtres , et quelque sensibles qu'elles vous soient, elles vous sembleront si légères en comparaison des siennes, que vous vous trouverez toutes consolées.

Vous me demanderez peut - être , mes sœurs, comment cela peut se pratiquer, et vous me direz que, si vous aviez pu voir des yeux du corps notre Sauveur lorsqu'il était dans le monde , vous auriez avec joie suivi ce conseil , et vous les auriez eus toujours fixés sur sa personne sacrée. N'ayez point, je vous prie, cette croyance : quiconque ne veut pas maintenant faire quelque effort pour se recueillir et le regarder au dedans de soi, ce qui peut se faire sans péril et avec un peu de soin, aurait beaucoup moins pu se résoudre à demeurer avec la Madeleine au pied de la croix , lorsqu'il aurait eu devant les yeux l'objet de la mort. Car quelles ont été, à votre avis, les soulfrances de la glorieuse Vierge et de celte bienheureuse sainte? Que de menaces 1 que de paroles injurieuses ! que de rebuts et de mauvais traitements ces ministres du démon ne leur firent-ils point éprouver! Ce qu'elles endurèrent devait sans doute être bien terrible ; mais comme, elles étaient plus touchées de ces souffrances du Fils de Dieu que des leurs propres, une plus grande douleur en étouffait une moindre. Ainsi, mes sœurs, ne vous persuadez pas si facilement que vous auriez pu supporter de si grands maux , puisque vous ne sauriez maintenant en souffrir de si petits.

Je vous conseille de choisir entre les images de Notre-Seigneur, celle qui vous donnera le plus de dévotion, non pour la porter seulement sur vous sans la regarder jamais, mais pour vous faire souvenir de lui parler fréquemment : il ne manquera pas de vous mettre dans le cœur et dans la bouche ce que vous aurez à lui dire. Puisque vous parlez bien à d'autres personnes, comment les paroles pourraient-elles vous manquer pour vous entretenir avec Dieu?

C'est aussi un autre fort bon moyen pour s'entretenir avec Dieu , que de prendre un livre en langage vulgaire ; par là on recueille l'entendement. C'est ainsi qu'il faut accoutumer peu à peu l'âme à faire oraison par de saints artifices et de saints attraits, sans la dégoûter ni l'intimider. Représentez-vous que, depuis plusieurs années, vous êtes comme une femme qui a quitté son mari, et que l'on ne saurait porter à retourner avec lui sans user de beaucoup d'adresse : voilà l'état où le péché nous a réduits. Notre âme est si accoutumée à se laisser emporter à tous ses plaisirs, ou pour mieux dire à toutes ses peines, qu'elle ne se connaît plus

elle-même. Ainsi , pour l'engager à vouloir retourner dans sa maison , il faut user de mille artifices; autrement , et si nous n'y travaillons peu à peu, nous ne pourrons jamais en venir à bout; mais je vous assure encore que , si vous pratiquez avec grand soin ce que je viens de vous dire , le profit que vous en tirerez sera tel , que nulle parole n'est capable de l'exprimer.

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