CHAPITRE IX
Utilité du recueillement et de la pensée que Dieu est dans nous-mêmes.
Nous disons dans l'Oraison dominicale:
Notre Père, qui êtes dans les deux ; \\ impolie donc infiniment de savoir ce que c'est que le ciel, et où il faut allerchercher notre très-saint et divin Père. Je vous assure que tous les esprits distraits ont un très-grand besoin, non-seulement de le croire, mais de tâcher de le connaître par expérience, parce que c'est l'une des choses qui arrête le plus l'entendement et fait que l'âme se recueille davantage en elle-même. Vous savez bien déjà que Dieu est partout; or, comme partout où est le roi, là est la cour, ainsi, partout où est Dieu, là est le ciel; et vous n'aurez pas sans doute de peine à croire que toute la gloire se rencontre où son éternelle majesté se trouve.
Considérez ce que dit saint Augustin , qu'après avoir cherché Dieu de tous côtés , il le trouva dans lui-même. Pensez-vous qu'il soit peu utile à une âme distraite de comprendre cette vérité, et de connaître qu'elle n'a point besoin d'aller au ciel , afin de parler à son divin Père , ni de crier de toute sa force pour s'entretenir avec lui? Il est si proche de nous, que, quoique nous ne parlions que tout bas, il ne laisse pas de nous entendre, et nous n'avons point besoin d'ailes pour nous élever vers lui. Il suffit de nous tenir dans la solitude , de le regarder dans nous-mêmes, et de ne nous éloigner jamais de la compagnie de cet hôte divin. Nous n'avons qu'à lui parler avec grande humilité comme à notre Père ; à lui demander nos besoins avec grande confiance; à lui faire entendre toutes nos peines; à le supplier d'y apporter le remède, et à reconnaître en même temps que nous ne sommes pas dignes de porter le nom de ses enfants. Enfin, vous ne sauriez trop considérer combien il importe de bien comprendre cette vérité, que Noire-Seigneur est au dedans de nous-mêmes, et que nous devons nous efforcer d'y demeurer avec lui.
Cette manière d'oraison fait qu'on se recueille beaucoup plus tôt, et on en tire de grands avantages. On la nomme oraison de recueillement , parce que l'âme y recueille toutes ses puissances, et entre dans ellemême avec son Dieu ; étant là avec lui, elle peut pensera sa Passion; et l'ayant présont 'levant ses yeux , l'offrir à son Père , sans que son esprit se lasse en allant le chercher ou au jardin des Olives, ou à la colonne, ou sur le Calvaire.
Ceux qui pourront s'enfermer, comme je viens de le dire , dans ce petit ciel de notre âme, où ils trouveront celui qui en est le créateur, aussi bien que de la terre, et qui s'accoutumeront à ne rien regarder hors de là, et à ne point se mettre en un lieu où leurs sens extérieurs se puissent distraire, doivent croire qu'ils marchent dans un excellent chemin, et qu'avançant beaucoup en peu de temps, ils boiront" bientôt de l'eau de la céleste fontaine. On peut les comparer à ceux qui, voyageant sur la mer avec un vent favorable, arrivent dans peu de jours au terme; au lieu que ceux qui vont par terre en emploient bien davantage. Il est vrai qu'étant en cet état, nous ne pouvons pas dire que nous sommes déjà en pleine mer, vu que nous n'avons pas encore tout à fait quitté la terre; mais nous y sommes néanmoins en quelque sorte, puisqu'en recueillant nos sens et no> pensées, nous faisons pour la quitter tout ce qui est en notre pouvoir.
Si ce recueillement est véritable, on n'a pas de peine à le connaître, parce qu'il opère un certain effet que celui qui l'a éprouvé comprend mieux que je ne saurais vous le faire entendro ; c'est que l'âme , dans ces moments favorables que Dieu lui donne, se trouvant libre et victorieuse , pénètre le néant des choses du monde, s'élève vers le ciel, et, à l'imitation de ceux qui se retranchent dans un fort pour se mettre à couvert des attaques de leurs ennemis, elle relire ses sens de ce qui est extérieur, et s'en éloigne de telle sorte, que , sans y faire réflexion, les yeux du corps se ferment d'euxmêmes aux choses visibles et ceux de l'esprit s'ouvrent et deviennent plus clairvoyants pour les invisibles. Aussi ceux qui marchent par ce chemin ont presque toujours les yeux fermés durant la prière; ce qui est une coutume excellente. A la vérité, il taut d'abord se faire quelque violenco pour ne point regarder des objets sensibles ; mais cela n'arrive qu'au commencement , et quand on y est accoutumé, il faudrait se faire une plus grande violence pour les ouvrir, qu'on ne s'en ferait auparavant poulies fermer. Il semble alors que l'âme comprend qu'elle se fortifie de plus en plus aux dépens du corps, et que, le laissant seul et affaibli, elle acquiert une nouvelle vigueur pour le combattre.
On ne s'aperçoit pas aussitôt de ce que je viens de dire; mais si nous persévérons pendant quelques jours à nous faire violence, nous ne laruerons pas à connaître clairement l'avantage que nous en aurons tiré ; car, aussitôt que nous commencerons à prier, nous verrons que , sans y rien contribuer de notre part, les abeilles viendront d'elles-mêmes à la ruche pour travailler à faire le miel, parce que Notre-Seigneur veut que, pour récompense de notre travail, notre volonté devienne de telle sorte la maîtresse de nos sens, que dès qu'elle leur fait le moindre signe de vouloir se recueillir, ils lui obéissent et se recueillent avec elle. Si
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ensuite ils s'échappent, c'est toujours beaucoup qu'ils lui aient été soumis; ils ne s'en vont alors que connue des esclaves qui sortent de la maison de leur maître sans faire le mal qu'ils auraient pu faire, ei quand sa volonté les rappelle , ils reviennent plus vite qu'ils ne s'en étaient allés.
■ Ceux qui travaillent à se recueillir courent moins de risques de tomber; le feu du divin amour s'attache plus promptement à leur âme; elle en est si proche, que, pour peu que leur entendement le souffle, la moindre étincelle qui en rejaillit est capable de l'embraser entièrement.
Représentez-vous qu'il y a dans nous un palais si magnifique, que toute la matière en est d'or et de pierres précieuses, puisque, pour tout dire en un mot, il est digne de ce grand monarque qui l'habite. Songez que vous faites une paitie de la beauté de ce palais; et cela est vrai, puisque rien n'égale la beauté d'une âme enrichie de plusieurs vertus. Enfin, imaginez-vous que le Roi des rois est dans ce palais; qu'il daigne vous y recevoir ; qu'il est assis sur un superbe trône, et que ce trône est votre cœur.
La comparaison dont je me sers pour vous faire comprendre ceci vous paraîtra peutêtre extravagante; elle peut néanmoins être fort utile, du moins aux femmes qui sont ordinairement ignorantes; c'est un moyen propre à leur faire voir qu'il y a au dedans de nous quelque chose d'incomparablement plus estimable que ce qui nous paraît au dehors; car ne nous imaginons pas qu'il n'y ait rien au dedans de nous. Et plût à Dieu qu'il n'y eût que les femmes qui manquassent à faire celte considération ! Si tous les hommes avaient soin de rappeler dans leur mémoire le souvenir de ce divin hôte qui habite au milieu d'eux, il serait impossible, à mon avis, de tant s'appliquer aux choses du monde qui frappent nos sens, en voyant combien elles sont indignes d'être comparées à celles qui sont dans nous-mêmes.
Tout le mal vient, mon Seigneur, de ce que nous ne comprenons pas assez combien, dans la vérité, vous êtes proche de nous : nous agissons comme si vous en étiez fort éloigné. Kit ! combien grand serait cet éloignement, s'il fallait que nous allassions vous chercher jusque dans le ciel?
Je voudrais, dans le moment présent, bien faire comprendre que, pour nous accoutumer à fixer notre esprit, afin qu'il sache ce qu'il dit et à qui il le dit, il est besoin de recueillir dans nous-mêmes nos sens extérieurs, et de leur donner de quoi s'occuper, n'y ayant point de doule que le ciel ne se trouve au dedans de nous, puisque le Créateur du ciel y habite ; et je confesse n'avoir jamais su ce que c'est que de prier avec satisfaction, jusqu'à ce qu'il m'ait appris d'en user de celte manière. Je me suis toujours si bien trouvée de me recueillir ainsi en moi-même, que c'est ce qui me fait insister si longtemps sur ce sujet.
■ Pour conclusion, je dis que celui qui désire former celte habitude, car c'en est une
qui dépend de nous, ne doit point se lasser de s'accoutumer à se rendre peu à peu maître de soi-même, en rappelant ses sens au dedans de lui. En retranchant l'usage extérieur de nos sens, faisons-les servir à notre recueillement intérieur, en sorte que, si nous parlons, nous tâchions de nous souvenir que nous avons dans le fond de notre cœur quelqu'un avec qui nous devons parler ; si nous entendons parler au dehors, nous nous souvenions que nous devons écouter celui qui nous parle de plus près, et qu'enfin nous considérions toujours que nous pouvons, si nous le voulons, ne nous séparer jamais par l'esprit et par le cœur de cette divine compagnie.
Que l'âme, s'il se peut, pratique ceci plusieurs fois le jour, qu'elle le pratique au moins quelquefois; en s'y accoutumant, elle en retirera tôt ou tard un grand avantage; Dieu ne lui aura pas plus tôt fait celte grâce, qu'elle ne voudrait pas la changer contre tous les trésors de la terre. Au nom de Dieu, puisque rien ne s'acquiert sans peine, ne pla'gnez pas le temps et l'application que vous y emploierez; et je vous assure qu'avec l'assistance de Notre-Seigneur, vous en viendrez à bout dans un an, et peut-être dans six mois.