CHAPITRE X
On peut, sans le don de l'oraison mentale et contemplative , parvenir à la perfection.
Je connais une personne fort âgée, fort vertueuse, fort pénitente, grande servante de Dieu, et enfin telle que je m'estimerais heureuse de lui ressembler, qui emploie les jours et les années en des oraisons vocales, sans jamais pouvoir faire l'oraison mentale : le plus qu'elle puisse faire, est de s'occuper dans ces oraisons vocales, en n'eu prononçant que peu à la fois. Il s'en rencontre plusieurs autres qui sont de même : mais pourvu qu'elles soient humbles, je crois qu'à la fin elles trouveront aussi bien leur compte que celles qui ont de grands sentiments et de grandes consolations dans l'oraison, et peut-être même avec plus de sûreté, parce qu'il y a sujet de douter si ces consolations viennent de Dieu, et que, si elles ne sont pas de Dieu, elles sont fort dangereuses, à cause que le démon s'en sert pour nous donner de la vanité ; au lieu que, si elles viennent de Dieu, il n'y a rien du tout à craindre, puisqu'elles seront toujours
accompa Il y a
ruées d'humilité.
ces consolations, craignent
plus; celles qui ne goûtent point toujours que ce soit par leur faute; elles demeurent donc dans l'humilité, <i prennent un soin continuel de s'avancer; elles ne voient pas jeter aux autres une seule larme sans s'imaginer que, si elles n'en répandent pas aussi, cela vient de ce qu'elles ne les suivent que de fort loin dans le service de Dieu ; mais peutêtre les précèdent-elles. Les larmes, quoi-
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que bonnes, ne sont pas toutes parfaites, et il se rencontre toujours plus de sûreté dans la mortification, le détachement et l'exercice des autres vertus. Pourvu donc que vous les pratiquiez, n'appréhendez point de ne pas arriver à la perfection aussi bien que les plus contemplatives.
Marthe n'était-elle pas une sainte, quoique l'on ne dise point qu'elle fût contemplative? Et que souhaitez-vous davantage que de pouvoir ressemblera cette bienheureuse fille qui mérita de recevoir si souvent Noire-Seigneur Jésus-Christ dans sa maison, de lui donner à manger, de le servir et de s'asseoir à sa table? Si elle eût toujours été, ainsi que sa sœur, dans des transports, et comme hors d'elle-même, qui aurait pris soin de ce divin hôte? Des religieuses doivent considérer qu'un monastère est aussi la maison de sainte Marthe, et qu'il doit y avoir quelque chose aussi bien de Marthe que de Madeleine. Que celles que Dieu conduit par le chemin de la vie aciive, se gardent donc bien de murmurer d'en voir d'autres toutes plongées dans la vie contemplative, puisqu'elles ne doivent point douter que Notre-Seigneur ne prenne leur défense contre ceux qui les accusent ; mais, quand même il ne parlerait point pour elles, elles devraient demeurer en paix, comme ayant reçu de lui la grâce de s'oublier elles-mêmes et toutes les choses créées. Qu'elles se souviennent qu'il est besoin que quelqu'un ait soin de lui apprêter à manger, et s'estiment heureuses de le servir avec sainte Marthe. Qu'elles considèrent que la véritable humilité consiste principalement à se soumettre sans peine a tout ce que Notre-Seigneur ordonne de nous, et à nous estimer indignes de porter le nom de ses servantes.
Ainsi, soit que l'on s'applique à la contemplation, soit que l'on fusse l'oraison mentale ou vocale, soit que l'on assiste les malades, ou soit que l'on s'emploie aux ollices de la maison, les plus bas même et les plus vils, puisque tout cela est rendre service à ce divin hôte qui vient loger, manger et se reposer chez nous, que nous importe de nous acquitter de nos devoirs envers lui plutôt d'une manière que d'une autre?
Je ne dis pas néanmoins qu'il doive tenir à vous que vous n'arriviez à la contemplation ; je dis, au contraire, que vous devez faire tous vos efforts pour y arriver, mais en reconnaissant que cela dépend de la seule volonté de Dieu, et non pas de votre choix ; car, après que vous aurez servi durant plusieurs années dans un même office, s'il veut que vous y demeuriez encore, ne serait-ce [ias une plaisante humilité de vouloir passer a une autre? Laissez le maître de la maison ordonner de tout comme il lui plaît; il est tout sage, il est tout puissant, il sait ce qui vous est le plus propre, et ce qui lui est le plus agréable. Assurez-vous que, si vous faites tout ce qui est en votre pouvoir , et si vous vous préparez à la contemplation d'une manière aussi parfaite qu'est celle que je vous ai proposée, c'est à-dit p, vecun
entier détachement et une véritable humilité; ou Notre-Seigneur vous la donnera, on, s'il ne vous la donne pas, c'est parce qu'il se réserve de vous la donner dans le ciel avec toutes les autres vertus, et qu'il vous traite comme des âmes fortes et généreuses, en vous faisant porter la croix ici-bas, ainsi que lui-même l'a toujours portée lorsqu'il a été dans le monde.
Cela étant, quelle plus grande marque peut-il vous donner de son amour, que de vouloir ainsi pour vous ce qu'il a voulu pour lui-même? Et ne pourrait-il pas bien s faire que la contemplation ne vous serait pas si avantageuse que de demeurer comme vous êtes? Ce sont des jugements qu'il se réserve, et qu'il ne nous appartient pas de pénétrer. Il nous est même utile que cela ne dépende point de notre choix; car nous voudrions aussitôt être de grandes contemplatives, parce que nous nous imaginons qu'il se rencontre en cet état plus de douceur et plus de repos. Quel avantage pour nous île ne pas rechercher nos avantages, puisque nous ne saurions craindre de per dre ce que nous n'avons point désiré? Notre- Seigneur ne permettra jamais que celui qui a véritablement mortifié son esprit pour l'assujettir au sien, perde rien que pour gagner davantage.